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LE LIVRE
DE
BAUDOYN,
CONTE DE FLANDRE.
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Imprimerie de A. Caisvm.
En Allemagne , en France et en Angleterre , les études
littéraires du moyen âge , longtemps dédaignées , ont
enfin pris depuis quelques années un prodigieux essor,
et l'on a senti le besoin de faire, pour les anciennes pro-
ductions littéraires des peuples qui succédèrent aux
Romains en Europe, des travaux analogues à ceux des
érudits des XVIe et XVIIe siècles sur la philologie grecque
et latine. En France, au commencement du XIXe siècle ,
MM. De la Rue, Roquefort,Méon,PIuquetetRaynouard,
ont par leurs travaux appelé l'attention sur la littérature
des troubadours et des trouvères : après eux ont
paru (*) MM. Monin, Francisque Michel, Paulin Paris,
Montmerqué et plusieurs autres qui ont jeté de nou-
velles lumières et un nouvel intérêt sur cette branche
de littérature. En Allemagne, M. Bekker, éditeur du
célèbre roman français de Fier-à-Bras , MM. Griinm frè-
res , Lachmann , Benecke , Mone ont publié des ouvra-
ges importants, ou rendu dans cette partie d'immenses
services. Outre MM. Grimm et Mone, MM. Graeler,
Weckerling, Hoffmann von Fallersîeben, Kaestner, etc.,
ont remis en lumière et illustré bon nombre de nos
premières poésies flamandes qui sont en général plus
appréciées en Allemagne que chez nous. A Copenhague,
il s'est formé dans ces derniers temps une société histo-
rique qui , sans compter différentes chroniques natio-
nales, a déjà publié plusieurs volumes de poésies des
Bardes du Nord : les textes en sont accompagnés de
traductions polyglottes , et enrichis d'excellents com-
mentaires critiques, qui méritent de servir de modèles.
En Angleterre, Walter-Scott lui-même s'est occupé
non-seulement de la littérature primitive de son pays,
mais encore de celle de la France , à laquelle il a em-
prunté d'admirables pages.
Un fait que l'on a reconnu depuis quelque temps %
(*) Voyez l'excellent livre publié en Allemand, par M. F. Wolff sur
les derniers travaux faits en France pour la publication des anciennes
épopées nationales, Vienne, Beck , 1833, in-8. de 182 pp.
*f vij f*
c'est que la Belgique au moyen âge a produit plus de
poètes, proportion gardée, que beaucoup d'autres
contrées. On sait que Lille , Douai , Valenciennes et
Cambrai ont donné naissance à des hommes qui culti-
vèrent les premiers la poésie française avec succès.
Mr Arthur Dinaux dans un article extrêmement intéres-
sant (*) nous a donné dernièrement la liste de tous
ceux que revendique cette dernière ville. Tandis que
dans la partie française de notre pays , les trouvères
cultivaient les muses avec plus de succès que dans le cœur
de la France , la partie flamande réclame pour elle pres-
que tous les auteurs qui écrivirent alors dans son dia-
lecte ; elle peut opposer les noms de cinquante auteurs,
qui vécurent avant le XVIe siècle , à ceux de deux ou
trois que la Hollande compte à cette époque.
Pour nous , moins heureux que les peuples cités
plus haut, nous avons pendant longtemps négligé nos
propres trésors littéraires , ou nous ne les avons laissé
fouiller que par des mains étrangères. Jusqu'à ce jour
nous n'avons encore fait que des progrès peu marqués
dans cette partie de l'histoire de notre littérature , qui
devrait avoir pour nous des attraits si vifs, puisque ces
anciens monuments nous retracent avec tant de naiveté
(*) Archives du Nord de la France et du Midi de la Belgique, vol. lll
2e et 3e livraisons.
*f viij #*-
et de simplesse, les mœurs de nos pères , beaucoup
mieux que pourraient le faire de graves historiens. Et
comment y aurait-on pris quelqu'intérêt , quand notre
public accueille avec indifférence même les productions
contemporaines ? Pour qu'on ne nous taxe point d'in-
justice , hâtons-nous cependant de dire , que de géné-
reux efforts ont été tentés chez nous et que les derniers
ont été couronnés de succès. M. le baron de Reiffenberg
par des articles spirituels insérés dans des recueils péri-
rodiques , a été l'un des premiers à appeler l'attention
sur les études du moyen âge; et M. Delmotte, enlevé
trop tôt aux lettres , a pris l'initiative par la publication
d'un ouvrage complet, appartenant à la littérature de
l'ancienne Belgique (*). Après lui, M. Willems, en met-
tant au jour le poème de van Heelu (**), a rendu non-
seulement un service à notre histoire 9 mais encore à
notre vieille littérature. Son beau travail nous fait bien
augurer de la Commission Royale d'histoire pour la
publication des chroniques belges.
(*) Les Tournois de Chauvenci , donnés vers la fin du xme siècle , décrits
par Jacq. Brétex. 1285. Annotés par feu Philibert Delmotte, bibliothécaire de
la ville de Mons , et publiés par M. Delmotte , son fils, bibliothécaire , etc. à
Mons. Valenciennes , Prignet , 1835, in-8. édition de luxe.
v**) Chronique en vers de Jean Heelu , ou relation de la bataille de Woe-
ringen , publiée par P. F. Willems , membre de l'Académie. Bruxelles ,
Hayez, 1836, in-4. de txix et 611 pages.
Ce poème forme le premier volume de la collection des chroniques belges
inédites , publiée par ordre du Gouvernement.
Pour nous, en donnant la réimpression d'un ouvrage
d'un genre jusqu'ici peu apprécié en Belgique, que l'on
nous permette de jeter un coup d'œil sur l'utilité que
l'on peut retirer de la lecture des anciens romans de
chevalerie. Bien que ce sujet ait été traité maintes fois,
il est de ces choses qu'il est bon de répéter, afin qu'elles
se popularisent.
Le savant père Labbe qui a rendu tant de services
à l'histoire ecclésiastique et profane, en tirant de la
poussière et de l'oubli une foule de documents pré-
cieux, appelait immondices des bibliothèques, meras
bibliothecarum quisquilias y les meilleurs et les plus
anciens romans de chevalerie , tels que ceux de Lancelot,
de Perce forest, de Guiron le Courtois , dit bon chevalier
Tristan , d' Artus , de Berthe au long pied , etc. etc.
Mais l'opinion de ce savant , dans un matière étrangère
à ses études, nous semble n'infirmer en rien le juge-
ment d'un grand nombre d'écrivains célèbres qui nous
ont montré quels fruits l'on pouvait recueillir de la
lecture de ces mêmes romans, sous le rapport des
antiquités , de l'histoire , de la géographie , de la
généalogie , des mœurs et coutumes. (*)
O Voyez , La Curne de Sainte-Palaye et Gordou de Percel (Lenglet du Frcs-
noy ) ipassim.
Du Cange, dans son glossaire latin, et dans ses
savantes dissertations ; Du Chesne , dans ses généalogies ;
le père Ménestrier , dans ses divers traités sur la cheva-
lerie , le blason, la noblesse , les tournois, etc ; Pasquier
et Fauchet , dans leurs immenses recherches sur tous les
points des antiquités de la France; Favin et la Colombière
dans leurs théâtres d'honneur et de chevalerie ; la
plupart de ceux qui ont écrit l'histoire particulière des
provinces et des villes , M. le Président de Valbonnais ,
D. Vaissette et D. Calmet, tous généralement font
souvent usage des anciens romans. Auguste Galland ,
Catel , Caseneuve , et ceux qui ont écrit avec le plus
de profondeur sur les matières féodales, n'ont pas
dédaigné de s'appuyer de l'autorité des romanciers ,
dans les plus grandes questions de la jurisprudence ;
et plusieurs nous ont laissé des témoignages formels du
profit qu'on peut tirer de la lecture des romans.
L'autorité de Jean Le Laboureur paraît si respectable
à La Curne de Sainte-Palaye , qu'il en cite un passage
important que nous nous faisons un plaisir de lui
emprunter. Dans son Histoire de la Pairie, pag. ^80 ,
cet auteur , ayant fait mention de la coutume de créer
des chevaliers avant et après les batailles ou les assauts,
s'exprime ainsi :
<c Je parlerai au chapitre suivant de cette distinction
entre les maisons nobles , par la quantité de fiefs : et
comme je ne dois toucher ici que la différence entre
les personnes , je dirai qu'elle était si grande , que les
romans n'ont rien exagéré } quant au respect qu'ils font
rendre aux chevaliers par les simples écuyers, qui
n'osaient jamais tenir devant eux. Les coutumes des
tournois nous ont conservé les marques de cette sou-
mission , parce qu'on en empruntait l'ordre et les
cérémonies de ces vieux romans , dont la lecture est
justement condamnée à l'égard des ignorants : mais je
soutiendrais bien qu'il y a de la honte à un savant de
ne les avoir pas lus , ou de les avoir lus sans profit. Il est
vrai qu'il y a des amours un peu trop libertines et un
peu trop naïvement exprimées : mais c'est un portrait
du vieux temps , qui ne doit pas faire plus d'impression
que ces restes de sculpture des anciens, dont on ne
considère que la perfection de l'art , sans s'offenser des
nudités , et sans y faire même aucune réflexion. Je dirai
même en leur faveur que leur lecture est moins dange-
reuse que celle des modernes , où le poison n'est que
mieux préparé. Je devais cette apologie à nos vieux
romans de chevalier errans , pour le service que j'en ai
tiré , et pour faire valoir leur autorité en matière de
chevalerie , et même pour la pairie de France , dont
quelques-uns nous représentent les droits et les préro-
gatives , telles qu'el les étaient du temps de leurs auteurs . »
Dans le livre de Baudouin > les lecteurs les plus scru-
puleux n'ont point à redouter le récit de ces amours
trop libertines et trop naïvement exprimées , dont parle
Le Laboureur, et qui en effet donnent une idée fort peu
avantageuse des mœurs de ce moyen âge tant vanté ,
s'il est vrai que la littérature soit l'expression de la
société. Notre auteur au contraire est d'une réserve bien
rare pour l'époque à laquelle il a écrit : chez lui
l'amour joue un rôle bien secondaire , et il n'en parle ,
pour ainsi dire , qu'en passant. Il semble n'avoir réservé
toutes ses couleurs que pour peindre les combats, les
grands coups de cimeterre et de lance que les Chrétiens
portaient aux Sarrasins, leur amour sans bornes
pour la religion du Christ, leur bravoure dans les
combats, leur fidélité à toute épreuve envers leur
souverain. Si quelque chevalier félon et déloyal trahit
la foi jurée, il reçoit aussitôt son châtiment de la main
des hommes, et par l'effet de la vengeance divine.
Voyez ce comte de Haultefeuille qui trahit Baudouin et
le fait tomber dans les chaînes des Sarrasins : il est aus-
sitôt puni de mort. — La morale de ce livre n'est ni
moins importante, ni moins sensible que celle des
plus beaux poèmes de l'antiquité grecque et latine dont
on forme encore l'esprit et le cœur des jeunes gens.
*§■ xiiJ #*-
Sans parler de la géographie, des institutions judiciai-
res et chevaleresques, de la généalogie et des coutumes ,
nous emprunterons,pour prouver combien l'histoire peut
retirer de profits de la lecture des romans de chevalerie,
un passage de La Curne de Sainte-Palaye lui-même :
« On ne peut disconvenir que plusieurs de nos an-
ciens romans ne soient purement historiques, et qu'ils
ne tiennent de l'invention que quelques circonstances
merveilleuses , souvent exagérées , dont il est aisé
de débarrasser le fond de l'histoire , si l'on écarte tout
ce qui s'éloignant de la vraisemblance, n'a que l'air
d'une vaine parure, et ne s'accorde point avec les autres
événements connus par des écrivains plus graves et plus
sincères. Mais dans les romans qui sont le plus remplis
de fables , il se rencontre des faits qui appartiennent
à l'histoire , et qui , pour être déplacés de leur ordre
chronologique, ne laisseront pas de pouvoir nous
donner quelques lumières. Les auteurs de ces ouvrages
ne pouvant rien inventer de leur propre fonds, semblent,
à l'aide de quelque lecture, avoir emprunté les faits ou
les circonstances dont ils ont orné leurs récits , soit des
chansons historiques qui avaient cours, soit des historiens
connus de leur temps, et qui se sont perdus depuis (*). »
(*) Voy. mém. concern. la lecture des anc. rom. de chevalerie, p. 219
et 120.
Pour nous, nous irons plus ioin que La Curne de
Sainte-Palaye ; nous pouverons par un exemple , puisé
dans le livre même de Baudouin, que les romans révè-
lent par fois les causes secrètes de certains événements,
dont la connaissance a échappé aux historiens et aux
chroniqueurs. Et qu'y a-t-il d'étonnant? Ne sait-on pas
que la plupart des romans étaient composés par des
hérauts d'armes et des trouvères qui allaient les réciter,
les déclamer, les chanter dans les châteaux des seigneurs?
que ces hérauts d'armes , choisis pour raconter les
exploits de leurs seigneurs , étaient , selon le père
Ménestrier (Chev. anc. et mod. Paris, 1683, in-12.
chap. 5) des personnes que l'on croyait avoir de l'esprit,
du savoir et de l'expérience ? N'est-il pas probable que
ces trouvères, parcourant tous les châteaux, admis quel-
quefois dans l'intimité des cours , et fêtés par les che-
valiers qui avaient intérêt à mériter leurs bonnes grâces,
n'aient souvent connu des secrets et des intrigues qui
ont échappé aux chroniqueurs écrivant leurs histoires
dans la solitude de leur cellule? Ouvrez tous les écrivains
qui nous parlent de la réception de Ferrand en Flandre
et de son épouse Jeanne : ils nous disent que Gand et
d'autres villes de Flandre leur fermèrent leurs portes,
sans nous dire pourquoi : aussi ne comprenons-nous
rien à la conduite des Flamands qui nous parait plus
que déraisonnable. Le livre de Baudouin au contraire ,
nous dit d'une manière fort claire que les Flamands ne
voulurent pas reconnaître pour leur comte un prince
qui était serf du roi de France.
« Dame , dit à Jeanne , le sire de Tournay, l'un des
chevaliers qui étaient allés offrir un présent au roi de
France de la part de Ferrand, Dame, lui dit-il, moult
aigrement, vous nous avez laidement servis : car vostre
mari est serf du roy de France et s'en vanta le roy en
nostre présence à Paris, et que si fut son père et le roy de
Portingal qui est à présent. Or est ainsi que nul serf ne
peut tenir plain pié de terre que son seigneur n'aist,
si luy plaist; ou il le peult faire prendre ou faire noyer,
se il mesprent riens envers luy. Dame , prenes vostre
serf, qu'il soit mauldit de Dieu et vous en ailes en Por-
tugal, où sont les serves gens : car jamais serf n'aura
sur les Flamands aulcune mestrise et vueilles bien sça-
voir que si Ferrand est encore xv jours par desçà, nous
luy ferons coupper la teste. »
Ce langage est un peu cru ; mais il peint énergi-
quement les causes de la répugnance que montré *
rent les Gantois pour l'administration de Ferrand ,
et combien en tout temps ils furent jaloux de leur
indépendance. Un autre trait ne nous fait pas moins
bien connaître leur fierté de caractère. Lorsque ces
•*§■ xvi §*
mêmes chevaliers , furent sur le point de quitter la
cour du roi de France , après avoir reçu sa réponse, ce
prince ordonna au comte d'Estampes ce d'allers à ses esta-
bles etprandre six de meilleurs chevaulx pour les présen-
ter aux six chevaliers : mais ils ne les daignèrent pran-
dre, mais les reffurent moult orgueilleusement et dirent
qu'ils ne le prendroient point et qu'ilzen avoientasses.»
Ils ne croyaient pas pouvoir accepter de cadeau d'un
monarque qui avait humilié leur amour-propre national.
Le livre de Baudouin renferme des détails extrême-
ment intéressants et neufs sur beaucoup de points de
notre histoire flamande , tels que sur le mariage , les
aventures lointaines et la mort de Baudouin ou plutôt de
l'imposteur qui avait emprunté son nom , sur la vie de
ses filles Marguerite et Jeanne, qui toutes deux ont été
si malheureuses ; sur la fameuse bataille de Bouvines ,
l'emprisonnement, la longue détention et la mort de
Ferrand , qui aurait été fils naturel du roi de France ;
sur la mort tragique de l'épouse de Robert de Béthune,
que celui-ci tua d'un coup de frein de bride dore\
comme ayant empoisonné son fils Charlon, etc. , etc.
Ces détails, quoique s'éloignant parfois de la vérité his-
torique, et empreints d'un caractère fabuleux, n'en ser-
vent pas moins à nous faire apprécier le véritable ca-
ractère de l'époque. Mais l'auteur ne fait pas mention
de Paventure romanesque qui serait arrivée à Bau-
douin IX , lorsque ce prince était retenu dans la prison
de Joannice, roi des Bulgares, et aurait résisté, nouveau
Joseph, aux séductions de la femme de ce barbare, qui
voulait l'épouser et se sauver en Flandre avec lui. Notre
roman accuse positivement Jeanne d'avoir fait pendre
son père, pour jouir paisiblement avec le comte Fer-
rand du gouvernement de la Flandre. On sait que cet
épisode tragique a fourni à plusieurs auteurs moder-
nes des sujets de drame, et que des historiens s'en sont
emparés comme d'un fait réel. Nous ne citerons que
les Imposteurs insignes y par J.-B. de Rocoles, historio-
graphe de France et de Brandebourg. Amst. 1683.
« Tous les habitants de la ville de l'Isle croyent , dit-il ,
page 129, que la comtesse Jeanne fut persuadée, après
l'exécution de cet homme, que c'étoit effectivement son
père, parce que dans le moment qu'on le menoit au sup-
plice , il déclara que sa fille la comtesse avoit un certain
signal en la partie que la pudeur ne veut pas qu'on voye,
qui n'étoit connu qu'à luy , à sa femme et à sa nourrice, et
dontlaconnoissancene pouvoit avoir esté divulgée, cette
nourrice estant morte depuis longtemps ; et que, plûtost
sur cette dernière déclaration que pour raison de l'instinct
naturel au sexe , d'estre inesgal et flottant, elle eust un
extrême déplaisir de l'avoir fait mourir de la sorte ; que
*§ xviij Rê-
veur appàisev ses mânes ou plutost la colère de l'éternel
pour un tel parricide , et pour faire prier Dieu pour
son ame, selon la pratique de ce temps-là, elle fonda
un grand hospital à l'Isle qu'on nomme Ylfospital-con-
tesse, là où l'on voit des armes et les marques du sujet
de la fondation , savoir est une potence aux murailles
et aux vitres, voire jusques aux courtines deslicts,aux
plats, aux assietes, nappes et servietes. Ce qu'assuré-
ment les directeurs dudit hospital n'auroient par souf-
fert , si l'acte de la fondation n'authorisoit la croyance
du vulgaire ; ainsi l'on ne doit pas s'estonner si toute
l'Europe resta dans le doute, si ce fut avec justice que
la comtesse fit mourir cet imposteur. »
Pour nous, nous regardons comme erronée cette tra-
dition populaire, que Ton s'est efforcé de faire revivre
depuis peu.
Il y aurait un bien beau chapitre à faire pour celui qui
voudrait décrire l'influence des romans de chevalerie sur
les mœurs au moyen âge : quelques auteurs ont déjà
traité cette question sous plusieurs de ses faces. Nous
nous contenterons de recueillir parmi les noms d'hom-
mes et de monuments de la Belgique les souvenirs qui
se rattachent à ces vieilles épopées, pour prouver com-
bien les chants de nos rapsodes nationaux ont dû être
populaires dans notre pays.
On remarque que de tout temps la mode a exercé
son influence jusque sur les noms des hommes. A
l'époque de la révolution française , quand on voulait
imiter en tout les Grecs et les Romains , on a vu ressus-
citer les Thrasibule, les Socrate, les Alcibiade , les Ca-
ton , les Brutus, etc. C'était alors une manie politique ;
des causes bien moins graves ont souvent déterminé
les familles dans le choix des noms qu'elles donnaient à
leurs enfants. On sait que de nos jours la lecture des
ouvrages de Bernardin de S. Pierre, et deMMmesCottin
et de Staël , ont été la véritable source à laquelle on
a emprunté les noms de Virginie, de Corinne, de Mal-
vina , etc. Cette manière d'adopter pour les enfants les
noms de héros de romans est loin de ne dater que de
nos jours. Au moyen âge la lecture de ce genre de livres
a exercé sous ce rapport une influence si sensible qu'elle
mérite d'attirer notre attention, parce qu'elle offre une
des preuves les plus frappantes du goût de notre
pays pour ces sortes de compositions et de la profonde
impression qu'elles firent sur les esprits.
Un passage naïf d'un de nos auteurs du XIVe siè-
cle , Jacques de Hémericourt , nous prouve que la
lecture des romans de chevalerie formait une partie de
l'éducation de la jeunesse. Voici en quels termes il parle
de la fille d'un noble de Hesbaie: Ilh faisoit ( le Sire de
Warfusée ) sa dite filhe, par ses maistresses, nourir en
grant estât, aprendre et ensengnier tos ébatemens que
nobles damoiselle doyent savoir , de overeir d'or et de
soie, et de lire ses hoires, remans de batailhes,joweir az
eskas et az tables , etc. (*)
On voit que dès la plus tendre jeunesse la lecture
des romans de batailles ou de chevalerie était mise à
côté de celle des heures: il devait nécessairement arri-
ver que des esprits , nourris par la lecture et frappés
des exemples de prouesse et de courtoisie , ne résiste-
raient pas au plaisir de donner à leurs enfants les noms
de ceux qu'on voulait leur proposer comme modèles
de courage ou de vertu.
L'Église était à cette époque peu difficile et l'usage
de ne choisir les noms que dans la légende des Saints
était loin d'être rigoureusement observé. Chose singu-
lière ! les poésies avaient rendu les noms de Charle-
magne, de Roland et d'Olivier tellement célèbres ,
qu'ils avaient fini par trouver place jusque dans les
martyrologes. Ce n'est qu'assez tard que le premier en
fut généralement rayé , après avoir été pendant long-
temps vénéré comme saint dans beaucoup de loca-
lités. Quant aux deux autres dont le nom ne se
( * ) Miroir des Nobles de Hasbaye. page 6.
*i xxi f*-
trouve dans aucun ancien manuscrit (*) des martyro-
loges , ils s'y étaient glissés , en France , vers le XIVe
ou le XVe siècle, c'est-à-dire à l'époque que les livres
de chevalerie trouvaient le plus de lecteurs.
Il serait facile, en compulsant nos annales, de rencon-
trer un nombre considérable de ces noms empruntés bien
certainement plutôt aux romans , qu'aux légendes de
l'église. Des recherches un peu approfondies dans cette
partie nous conduiraient à des résultats assez curieux ,
qui prouveraient combien les livres de chevalerie ont eu
de vogue parmi nous; elles nous permettraient de déter-
miner avec certitude non seulement l'époque à laquelle
ces livres ont trouvé le plus de lecteurs, mais encore le
cycle romanesque qui a eu le plus de succès chez nos
ancêtres.
On sait qu'au XIIe siècle , on commença générale-
ment par toute l'Europe à cultiver la poésie dans
les langues vulgaires , et que dans les premières
années du XVIIe seulement , la littérature du moyen
âge, faisant place aux chefs-d'œuvre de l'antiquité
(*) Molanus, qui dans les premières éditions de son martyrologe n'avait pas
parlé de nos deux paladins , a fini par leur accorder une place dans sa dernière -
et Solerius en reproduisant ce passage, a eu soin de dire que c'était une addition
de Molanus. Voici ce qu'on y lit à leur égard : In Galliis Rolandi Comitis
Ccnomanensis , Oliverii et sociorum } qui jitxta Pampelonem , sub Pyreneis
montibus , pro Chrisio pugnantes } Carolo Mogno imperante , occubuerunt.
-*§• xx" #*-
et raillée par le spirituel Cervantes , tomba dans
l'oubli avec les Amadis. Eh bien ! c'est précisément
durant cette période que nous trouvons celte grande
quantité de noms empruntés aux romans. Qu'il nous
suffise d'éveiller l'attention sur ce point et de citer un
très-petit nombre d'exemples à l'appui de ce que nous
venons d'avancer.
Même avant la découverte d'un fragment flamand des
Nibelungen, M. Mone avait préjugé, d'après la simple
existence chez nous de quelques noms évidemment
empruntés à ce beau poème, que nos ancêtres devaient
en avoir eu connaissance.
Le cycle d'Artur a été en général moins répandu en
Belgique que celui de Charlemagne;cependant dès le XIIe
siècle, le nom d'Ivain (Iwanus) était employé chez nous,
etlvain, châtelain d'Alost, joue un assez grand rôle dans
cette période de l'histoire de Flandre. Parmi les magis-
trats de Bruxelles au XIVe siècle, nous trouvons Ivain de
Mol, fils d'Ivain et plus tard Ivain de Mol, filsdeThierri.
Au XVe siècle, les fastes consulaires de nos villes nous
offrent un grand nombre d'individus qui s'appelaient
Lancelot. A Bruxelles, nous trouvons en 1477, un
échevin Lancelot van Gindertale ; à Anvers un Lan-
celot van Ursel, amman en 1483, et un échevin du
même nom en 1540 ; en 1564 Lancelot van Keslelt
était trésorier de la même ville et Lanceîot 'T Seraerts
y était échevin en 1587. Le nom de Perceval , quoique
moins répandu que le précédent, n'était cependant pas
inconnu. Perceval de Halewyn assistait à un tournois
à Bruges en 1440 ; et un Pierre Percheval vivait à Ath,
en 1577.
Mais c'est surtout dans le cycle de Charlemagne
que l'on avait le plus amplement puisé. Les Olivier,
les Roland , les Oger , les Renaud , les Roger , etc. , se
lisent à chaque page de notre histoire. Il n'est
pas jusqu'aux noms de Maugis et de Tristan qui n'aient
été adoptés.
Outre les dénominations tirées des fictions qui ap-
partiennent entièrement au moyen âge , il est évi-
dent que les nombreux Hector, Alexandre, etc., qui se
rencontrent avant la renaissance des lettres ont été ainsi
appelés , non pas justement par suite de la lecture
des chefs-d'œuvre de l'antiquité , qui étaient presque
tout-à-fait tombés dans l'oubli ; mais bien plus à cause
des romans que des auteurs du moyen âge avaient
brodés sur des sujets puisés chez les anciens.
Il est à remarquer que ces noms ainsi empruntés
aux productions littéraires, étaient le plus souvent por-
tés par des gens de la haute classe, par des chevaliers,
des nobles, des magistrats, etc. ; parce que c'était préci-
«*§■ xxiv §*.
sèment ceux-là qui trouvaient dans ces livres le plus
d'exemples à suivre , et parce qu'ils étaient plus ins-
truits que la classe du peuple.
Ce n'est pas seulement sur les noms d'hommes que
la littérature exerça alors son influence. On alla si loin
que des dénominations puisées dans les romans de che-
valerie furent données aux monuments publics et par-
ticuliers.
On voit aujourd'hui sur la Grand'Place à Lou-
vain, un élégant bâtiment, élevé dans les dernières
années ; il sert de salle de concert et est connu sous le
nom de Table-Ronde. Il a remplacé un vaste monu-
ment gothique datant de 1439 , et qui , tombant de
vétusté, fut démolien 1818. Acette époque on y remar-
quait encore un bas-relief représentant le vieux roi
Artur, assis à table avec ses bons chevaliers. Quelle fut ici
l'origine de cette dénomination empruntée aux romans
du moyen âge ? Cela serait assez difficile à établir : tou-
jours est-il que l'expression Het Tafel Rond, sous la-
quelle les habitants de Louvain désignent ce monument,
prouve suffisamment que ce nom remonte à un temps
très-reculé ; car, depuis trois siècles , la langue flamande
n'admet plus le placement de l'adjectif après le subs-
tantif. La destination primitive de ce bâtiment n'est pas
encore très-bien connue ; mais on sait cependant que
XXV
les Corps des Métiers y avaient leurs réunions dans les
XVIe et XVIIe siècles 1 et qu'à la même époque les
Chambres de Rhétorique y donnaient leurs représen-
tations. C'est peut-être parce que ce local a été con-
sacré aux Muses, qu'il est venu jusqu'à nous , avec un
nom emprunté à l'une des fictions les plus agréables et
les plus brillantes qui exercèrent le talent des poètes
du moyen âge.
C'est ainsi qu'à Anvers il y avait, en 1577, une maison
qui portait le nom de Château de Montauhan, tandis
qu'un peu plus tard , une autre était désignée sous
celui de Roncevaux. Un des principaux bâtiments qui
se voyaient anciennement dans la rue des Vaches , à
Gand , était également connu sous cette dernière
désignation. L'enseigne aux quatre Fils Aimon, ou
au Cheval Bayard, a eu une vogue qui n'a pas entiè-
rement passé de mode. Au commencement du XVIIe
siècle, il y avait à Anvers neuf ou dix maisons qui
portaient ce nom , et la même chose existait égale-
ment dans presque toutes nos localités. A mesure que
dans les grandes villes les chefs-d'œuvre de la littérature
du moyen âge tombaient dans l'oubli, les idées qu'ils
avaient fait naître se perdirent et le temps et la
mode eurent ici l'influence qu'ils exercent sur toutes
choses. Aujourd'hui ce n'est que dans nos campagnes
#*• xxvi -*§
que ces anciens souvenirs sont conservés, parce que là
la lecture de la Bibliothèque Bleue , réimprimée tous
les ans à Anvers et à Gand (*), continue à avoir de l'at-
trait et que les habitants y comprennent encore ce que
c'est que le Château de Montauhan , la Bataille de
Roncevaux} le Cheval Bayard^ etc.
Tout le monde a entendu parler chez nous de la clo-
che Roland qui, fondue en 1317 , se trouve encore au-
jourd'hui dans le beffroi de Gand. On sait quel rôle elle
a joué dans les émeutes populaires et dans les guerres ci-
viles qui agitèrent si fréquemment la capitale des Flan-
dres. Combien de nos historiens ne nous ont pas rapporté
l'inscription qui se trouve sur cette cloche, sans qu'au-
cun jusqu'ici nous ait donné la véritable explication de
son nom? On l'a fait dériver de Rou ou Rollon, cet
intrépide chef des Normands , dont les armes répan-
dirent tant de terreur en France et chez nous. Mais
pour adopter cette origine, il faut confondre les noms
tout-à-fait différents de Rollon et de Roland; ce qui
n'est nullement nécessaire, puisque le paladin de Char-
lemagne , que les romanciers du moyen âge nous
dépeignent muni d'un cor , entendu de plusieurs
lieues à la ronde, était un personnage plus connu de
(*) En France, Rouen et Tours; en Hollande, Amsterdam, sont les autres
villes où ces sortes de livres sont encore annuellement reproduits par la presse.
dos ancêtres que le chef des Normands. Ce cor, qui
inspirait la terreur aux Sarrazins et ralliait les troupes
de Charlemagne , offre toute l'analogie possible avec le
nom d'une cloche destinée à sonner l'alarme et à réunir
la commune. L'intéressant épisode de la vie de Roland,
blessé après la bataille de Roncevaux et , seul dans un
bois, donnant pour la dernière fois du cor afin d'avertir
Charlemagne , aura vivement intéressé nos ancêtres et
les aura déterminés à adopter le nom de ce héros.
S'il nous était permis de former quelques conjectures
sur l'époque à laquelle remonte la composition du
roman historique de Baudouin, nous dirions que cet ou-
vrage est postérieur d'un siècle environ aux événements
qu'il raconte, et dont le souvenir devait alors être encore
tout récent. L'auteur de ce livre, dont le nom ne nous est
pas parvenu, n'appartient pas à la partie flamingante de
la Flandre, quoiqu'il connaisse assez bien nos localités et
qu'il parle des Flamands avec plus d'impartialité que
ne le faisaient d'ordinaire les écrivains français de cette
époque; on croit reconnaître à un grand nombre de ses
expressions , qu'il était originaire de l'Artois et plutôt
encore de la Picardie. Quelques phrases rimées, et
tournées avec une certaine cadence font supposer que
ce roman a été primitivement écrit en vers, et qu'il n'a
été mis en prose qu'au xve siècle. On sait que dans ce
-Éf xxviij f*.
temps . la poésie ayant sensiblement décliné , et s'étant
pour ainsi dire perdue, plusieurs poèmes français et
flamands , tels que Perceval , Lanceîot , les chroniques
de Turpin et Roland, furent métamorphosés en humble
prose.
Toutes les éditions du roman de Baudouin sont si ra-
res, que nous croyons utile d'extraire du Manuel du Li-
braire par Brunet et des Nouvelles Recherches du même
auteur les descriptions bibliographiques qu'il en donne.
« Baudoyn , cy commence le livre de Baudoyn, conte
de Flandres, et de Ferrant, filz au roy dePortingal, etc.
— Cy finit ce présent livre impresse a Lion sur le
Rosne, et finit le douzeiesme jour de moys de novembre
lan courant mil iiii cens Ixxviii [par Bar th. Buyer).
pet. in- fol. goth.
« Edition très-rare , et que nous regardons comme
la première de ce roman ; car celle de Lyon , 1474 ,
in-folio, citée par Prosper Marchand, hist. de î'impr.
(sans doute d'après le catalogue de madame la prin-
cesse, à Anet) , passe pour chimérique , quoique Bar-
thélémy Buyer, imprimât déjà à Lyon en 1473 (voy.
Lotharius). Cette édition de 1478 a été vendue 179 fr.
la Vallière; 102 fr. exemplaire défectueux, Schérer. Le
volume imprimé à *2 col. commence par 4 f. de table,
le texte suit el occupe 91 f. sous les signât, a-n.
-*# xxix £*>
« — Le même livre de Baudoyn. Imprimé à. Cham-
béry, par Anthoyne Neyret, l'an 1484, le xxix jour de
novembre, in-4. de 69 f. sign. A-15. »
« Édition également rare, vendue 72 fr. (quoique
piquée de vers) la Vallière ; 20 liv. 10 Sch. Sterl.
Blandford. »
« Le même livre de Baudoyn. — Chambery, Ant.
Neyret, 1485, pet. in-fol. goth. fîg. en bois. »
« Cette édition est tout aussi rare , beaucoup moins
connue que la précédente, et en diffère pour le nombre
des feuillets. »
« L'édit. de 1484 porte au recto du 1 f. les mots Bau-
doin comte de Flandres, et au verso une grande figure
en bois représentant le preux Baudouin à cheval. Cette
figure est bien répétée au verso du même f . dans l'édit.
de 1485, mais le recto de ce f. y est entièrement blanc.
L'édit. de 1484 a 69 f. à longues lignes au nombre de
30 et 31 sur les pages entières ; avec des sign. a-i m. La
seconde n'a que 66 f. à 32 lig. par page, signât, a-hv.
La souscription qui, dans l'édit. de 1484, est placée au
verso du dernier f., se lit dans celle de 1485 au verso de
l'avant dernier f . et se termine ainsi : Imprime a Cham-
berypar Anthoine Neyret lan de grâce mil quatre cens
octante et cinq le njour de décembre. Au recto du dernier
f. est une grande planche en bois qui ne se voit pas
-*# xxx f*.
dans la première édit. de Chambery; il y a aussi des
différences dans l'orthographe et dans les abréviations
des mots : par exemple, on lit au commencement du 2e
f. de ledit, de 1484, cy commence le livre de Bau-
doyn.,.. et dans celle de 1485, cy commence »
« La bibliothèque du roi possède un exemplaire de
chacune de ces deux édit. et aussi un de celle de
Lyon, 1478. »
« — Lhistoire et cronique du noble et vaillant Baudoin
conte de Flandres lequel espousa le dyable nouvellement
imprimé a Lyon. — Cy finist le livre de Baudoyn. . . im-
prime a Lyon par Olivier Arnouillet (sans date) , pet.
in-4. goth. de 49 f. avec fig. en bois. Titre rouge et
noir, au verso duquel commence le texte, imprimé à
longues lignes. »
« — La même histoire. Paris , pour Jean Bonfons.,
(sans date), pet. in-4. goth. à 2 col. sign. a-o, fig.
« Édit. très-mal exécutée, Vend. 64 fr. en 1829. »
« Les nobles prouesses et vaillances de Baudoyn
conte de Flandres et de Ferrant filz au roy de Portingal,
qui après fust conte de Flandres. — Imprime' a Lyon
par Claude Nourry , lan mil ccccc et ix , pet. in- fol.
fig. en bois, de 48 ff sign. a-m. »
« Vendu 61 fr , Lair , quoique défectueux. »
Voici une autre édition, inconnue à M. Brunet, et dont
nous devons la description à l'obligeance de M. A.-G.-B.
Schayes , premier commis aux archives du royaume , à
Bruxelles : elle a été faite d'après l'exemplaire de la
bibliothèque de cette ville :
Cy commence le livre de Baudoyn conte de Flandres
et de Ferrant filz au roy de Portingal qui après fut conte
de Flandres. — Cy finist ce présent livre intitulé le livre
de Baudoyn, etc. contenant aulcune chronique du roy
Phelippe de France et de ses quatre filz. Et aussy du
roy Saint-Loys et de son filz Jehan Tristan qu'ilz firent
encontre les Sarrasins. Impressé a Lion sur le Rosne et
fini le douzième jour du moys de novembre lan courant
mil iiij cens lxxxiiij .
Pet. in-fol. de 27 lignes , aux pages pleines , à 2 col.
caract. goth. dans le goût de ceux de Guttenberg ; let-
tres initiales en forme de fleurons, fond blanc , de 98
feuillets sans pagination , signât, ni réclames.
L'exemplaire du livre de Baudoyn dont nous avons
fait usage pour notre impression est de ledit, de Cham-
bery, Antoine Neyret , 1485 : Il est entièrement con-
forme à la description que avons empruntée plus haut
à M. Brunet. Ajoutons que les planches en bois, y com-
pris la gravure représentant Baudouin à cheval , au
verso du lerf. , sont au nombre de dix, dont quelques unes
reparaissent plusieurs fois : au recto du dernier f. se
«$# xxxii §4.
trouve le fleuron de Neyret, que nous avons fait graver,
comme les autres planches , avec une scrupuleuse fidé-
lité , afin de leur conserver le caractère de l'époque.
Ce travail a été exécuté par M. Charles Onghena , de
Gand , qui s'est acquis la réputation de premier gra-
veur au trait de la Belgique.
Notre exemplaire du Baudouin se trouvait relié avec
le livre des faits de messire Bertrand Du Gesclin , sans
date , in-fol. à 2 col., auquel manquait le f. b-iij, ainsi
qu'avec la Destruction de Jhérusaleniy également in-fol.
à 2 col. et sans date : tous deux en prose. Ce volume
provenait de la famille du baron de Draeck, de Gand : il
avait passé aux RR. PP. Capucins de cette ville. Ceux-ci
en firent présent à leur médecin, feu M. J.-L. van Coet-
sem, à la vente duquel, en 1824, M. Heber lepaya474-fr.
Quand l'on vendit une partie des livres de ce célèbre
bibliophile, à Gand, en 1835, le libraire Crozet de
Paris } fit l'acquisition de ce précieux volume pour la
somme 1650 , fr. qui , jointe aux frais de vente, s'élève
à 1815. fr.
M- Barrois, dans sa bibliothèque [>rotypographique,
nous a donné des inventaires des diverses collections de
livres des fils du roi Jean, Charles V, Jean deBerry, Phi-
lippe de Bourgogne et des siens : mais il ne cite aucun
Ms. du Baudouin ; ceux qui sont indiqués sous les n0i
*§ xxxiij g*.
1290, 1474, 1720, 1935 et 1949 ne paraissent être que
l'histoire de Ville-Hardouin.
Le roman de Baudouin a longtemps été regardé
comme le premier livre imprimé à Chambéry : mais
M- Brunet fait remarquer dans ses Nouvelles recherches,
qu'il n'est que le second, puisqu'il porte la date du mois
de Novembre , tandis que le suivant , qui est du mois
de Juillet, est réellement la première production sortie
des presses de la capitale de la Savoie. En voici le titre :
Exposition des Évangiles : ( au verso du dernier f.)
Cy finist l'exposition des Évangiles et des Èpitres de
tout lan translatées de nouveau de latin en françoys.
Imprimées a Chambéry par Anthoine Neyret, lan de
grâce M. CCCC. LXXXIIIJ. le IV jour dumoys de
juillet. Deo gratias. in- fol. goth.
Il nous reste à dire un mot sur la manière dont nous
avons publié de nouveau le livre de Baudouin. Nous
avons voulu conserver l'intégrité du texte et de l'ortho-
graphe , ne pensant pas qu'il nous fût permis d'avoir la
prétention de rajeunir un beau monument littéraire
du moyen âge : à l'exemple d'autres éditeurs, nous avons
cependant jugé nécessaire d'y mettre quelque ponctua-
tion et d'accentuer les pénultièmes et les dernières
syllabes de certains mots.
Nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs en faisant
*§ xxxiv #*>
suivre notre réimpression du Baudouin par les frag-
ments d'un autre roman national pour nous Gilion de
Trasigntes. M. 0. L. B. Wolff , les avait déjà fait pa-
raître dans son recueil dJ * Anciennes chansons populaires
de la France^). Nous ne connaissions jusqu'ici que le
titre de Y Histoire véritable de Gilion de Trasignies,
Brux. 1703 , m-12 : mais outre que le texte de cette
édition a été maladroitement altéré, de même que
l'orthographe, à ce que l'on doit supposer, ce livre est
devenu si rare même dans nos provinces , que nous
n'avons pu nous en procurer un exemplaire.
(*) Alt franzœsische Volkslieder. Leipzig, Fleischer , 1831, gr. in-18 de xiv
200 pages.
€t tommmct U iwxt iït Sauîwtjn
tontt iït ManbttB ti iït errant ftlj
au rot} tft $j0rttttjgal, qui ayxis fut
tontt î>* iHatrôtm
n l'an mil cent quatre vingtz avoit en
Flandres ung conte nommé Phelippes ,
du quel conte quatorzes aultres con-
tés estoyent tenuez par hommaige :
c'est assavoir Holande , Zélande , Alos ,
Haynault , Tarache , Cambrésis , Ver-
i^^m^ mendois , Noyon, Aumarle, Boloigne,
Amiens , Corbie , Arthoys et la conté de Guiennes :
et là estoient subjectz à luy. Et si estoient l'une des pars
de France et avecques ce estoit filîoul et portoit le
LE LIVRE DE BAUDOYN
nom de Phelippez , lors roy de France , qui fut moult
preudons et loyal. Et au temps que celluy roy Phe-
lippes régnoit , un payen d'oultre-mer nommé Caque-
dent, lequel vint devant Romme , accompagné de xn
de ses filz , qu'il avoit engendrez et eut bien trois cens
mille hommes qui par force prindrent la cité deRomme
et tuèrent le Pape et les cardinauîx et toute l'aulter
cîergié ; et si prindrent et pillèrent tous les trésors de
Romme , et ardirent la grande ville de Romme et gec-
tèrent es feuz femmes etenfans , et puis s'en allèrent les
Sarrazins et vindrent à Romme et entrèrent en Tous-
quenne et en Lombardie et ardirent et exillèrent le pays
et vindrent devant la cité de Millan et l'assiégèrent.
Car Caquedant le payen qui entre les aultres estoit géant,
fust moult craint et doubté ; et estoit son escu de fin
or coulouré à ung lyon rampant, et se vantoit le payen
qu'il estoit roy coronné de tous lez aultres royaulmes
d'entre le ciel et la terre.
Ccrmmjmt k maxqnw to Millan jemwtja ung
mt&&ai$ux par Itemx* k xar\ ht Ixmtt y aux Itnj
frxmttjer ztttmxz t\ atte.
Le marquis de Millan qui doubtoit moult les payens
et les Sarrazins , quant il se vit ainssi assiégé , pource
qu'il avoit peu de vivres et de vitaille, il en fut moult
dolent et envoia ung messaigier en France requérir et
CONTE DE FLANDRES.
supplier au roy Phelippe, qu'il le venist secourir contre
les payens. Le niessaigier s'envint à Paris, où il trouva
le roy Phelippe qui estoit acompagné de moult grant
nombre de gens, où il avoit troys ducz et dix contes.
Et lors le messaigier du marquis de Millan salua le roy
et luy bailla lez lettres du marquis et lui compta la
destruction de Roanne. Et adoncques le bon roy Plie-
lippe si accorda qu'il iroit secourir le noble marquis de
Millan , et aussi aideroit à vengier la loy de nostre sei-
gneur Jhesu-Christ , et aussi ainssi comme le boa roy
Phelippe divisoit avecques ses princes et barons, com-
ment il seroit bon d'aller secourir et aussi aider au mar-
quis de Millan, ung aultre messaigier qui venoit du pais
de Gascoigne, vint devant le roy et luy dist que Jehan-
le-Mauvais , lors roy d'Angleterre, estoit venu ou pais
LE LIVRE DE BAUDOYN
de Gascoigne, en grant quantité de gens, et qu'il des-
truioit et ardoit tout le pais et que pour Dieu il voul-
sist secourir son bon pais de Gascoigne , ou autre-
ment il estoit en péril d'estre perdu , dont moult fut
émerveillé et dist : « Dieu de paradis ! or est le roy
a d'Angleterre bien parjure en droit et a brisé nos tresves
« qu'il avoit faictes et jurées. Par Dieu ! si je vis, il
« s'en repentira : je cuide bien aller venger le Pape
« qui a esté occis et cuidoie bien aller secourir le mar-
« quis de Millan que les payens ont asseigé , mais je ne
« sçay lequel faire. » Lors le conte de Flandres qui
estoit à la court du roy Phelippes luy dist : « Sire, l'on
« doibt exposer jusques à la mort pour son pais : et,
« mon très chier sire , tous estes mon parrain et porte
« vostre nom et pour ce , de vostre grâce , me veuilles
a donner ung don. C'est que je aille secourir le marquis
« de Millan et chassier les Sarrazins et vengier le Saint-
ce Siège apostolicque de Romme. » — «Filloul, ce dist le
a roy, nous le volons et ottroyons et abandonnons noz
« trésors, et nous nous en yronsen Gascoigne contre le
« roy angloys , car nous en avons dévotion. »
Cxrmmjent le contt to JiarùttQ *1tn alla tn son
pais îft Manîftt8 tl mattàa icm* 0*0 %tns1 :p«t0 01jcîï
alla h ilîtllatt.
Le conte de Flandres print congié du roy et alla en
Flandres et manda tous ses hommes et fist son assemblée
CONTE DE FLANDRES.
à Arram. A son mandement vindrent le conte Florent
de Hoîande , Gaultier de Saint-Omer , le conte de
Zélande , le conte de Bouloigne , et le conte de Valen-
ciennes , et le conte de Noyon , l'abbé de Saint-Valéri , le
conte d'Aumerîe , le conte de Julliers , le conte d'Eu
et plusieurs grans seigneurs qui tenoient leurs terres
du conte de Flandres , et tant assemblèrent dedans
xv jours, que ilz furent vingt mille armez, dont le
conte de Flandres mercia Dieu. Et adonc s'appareillent
noblement et prindrent leur chemin droit à Millan, et
furent les sommiers envoyez devant et six vingtz che-
vaulx. Et là estoit le sire de Tournay, le chastelain de
Bergues, et Guillaume sire de Gaulle. Et le conte de
Flandres alla après à tout ses gens ; mais ainssi que le
conte estoit en chemin , il chemina beaucoup d'aultres
gens qui avoient désir daller contre les Sarrazins. Et
avant que le conte fut es mons , il se trouva accom-
paigné de plus de xl mille, dont il mercia Dieu.
Le conte de Flandres et son noble bernaige passè-
rent les mons et prindrent leur voie parmy Lombardie ,
droit à Millan. Et en ce temps fut moult esmerveillé le
marquis de Millan que son messaigier ne venoit • car ils
mouroient de fain à Millan et mengèrent leurs chevaulx
et luy estoit advis que son messaigier avoit este tué en
chemin , pource qu'il n'avoit nouvelles des François et
disoit : « Hélas ! oncques-mais ne vis François recreuz
« de bien faire, et si n'ay leur secour, je mouray
« à douleur: mais j'aime plus morir avec mes amis,
LE LIVRE DE BAUDOYN
« que renoyer la foy . » Et ainssi que les Sarrazins eurent
fait ung assault devant la ville, le marquis haulssa la
visière de son bassinet pour s'esventer , et regarda sur
destre droit es tentes des Sarrazins qui crioient : « trahy !
trahy ! » dont le marquis fut moult esjoy. Et dit à ses
gens que sanz faulte le secour des François estoit venu
et dit à ses gens : « allons secourir tost les François; » et
montèrent bien m mille à cheval et se yssirent hors et
allèrent sur les Sarrazins : et y eut moult dure bataille
en laquelle le marquis fut occis par la main du Souldan ;
mais tantost après furent les Sarrazins vaincu et y eut
ung des fiîz au Souldan mort. Et couvint que par la
nuit les Sarrazins se retraissent et encores en celle
retraite , y eut un g des aultres filz au Souldan mort et
le tua le conte de Julliers. Le conte de Flandres , après
qu'il eut ce fait , entra dedens Millau luy et ses gens et
le Souldan s'en alla en ses tentes, qui fut moult
couroucé de ses deux filz. Et jura Mahom que si le conte
de Flandres le vouloit attendre , qu'il jousteroit à luy
seul à seul. Et le lendemain Caquedent se arma moult
richement et s'en alla devant Millau , et fist tant qu'il
parla au conte de Flandres et luy dit : ce Affin que noz
« gens ne soient plus tués , ne d'une part ne d'aultre ,
« je vueii à vous combattre seul à seul, voyre par
« itel convenant, que se vous me conquerés, je vous
a rendray Romme et Constance et tous les trésors que je
« y ay conquis , et m'en retourneray en Affrique moy
ce et mes gens , ne jamais cristienté ne grèveray : et si tu
CONTE DE FLANDRES.
« es vaincu de moy , par mon efforcément , tu me
« rendras la ville de Millan et t'en retourneras toy et
« tes gens en la cristienté. » Et quand le conte de Flan-
dres l'entendit, il luy accorda incontinent la bataille
corps à corps sur icelle couvenance , car il avait bonne
confiance en Dieu. Et lors eut le Souldan grant joye,
car il cuidait avoir tantôst conquis et en signe de fer-
meté . le Souldan en heurta à sa dent . car c'est la cous-
tume des payensd'oultre-mer.
Ccrmmjettt \t conte te Jlanl&xtB conqnxzt tn rtjampt
te .bataille Carpu&mt,
Le conte de Flandres et le Souldan furent tantost
ordonnés , et s'en yssirent en ung pré tous armés ; et
portait le Souldan Fescu au grand lyon rampant, qui
estoit moult noblement poincturé et en eut le conte de
Flandres envie. Finablement se combattirent moult
cruellement ensemble et tant que le conte conquist le
Souldan en Festour et luy couppa la main et ung pié et
le lassa illecques et prinst Fescu au grant lyon rampant :
mais il ne le porta pas longuement, car les Sarrazins
yssirent d'une ambusche , où il avoit quatre des filz au
Souldan et estoient bien xx. mille et encleurent le conte,
tant qu'il ne s'en pèult aller. Et fut moult fort navré ;
car Acquillan, Fung des filz au Souldan, le rua jus, et
luy osta Fescu de son père : et eut esté le conte mort, si
ne fut le conte de Julliers et les aultres Cristiens qui
LE LIVRE DE BAUDOYN
estoient en la cité , issirent moult rudement et vindrent
secourir le conte. Et fit tant de prouesse le conte de Julliers
qu'il tua Acquillan, au Souldan le fils et lui osta le
blason qu'il avoit osté au conte de Flandres et fut
mené le conte à Millan et le conte avec pour guérir sez
plaies : et lez Cristiens tindrent l'estour contre les
Sarrazins et allèrent fouyant parmy la Rommenie : mais
ilz en demoura de mors parmy la dicte Rommenie plus
de xxx mille , et n'osèrent arrester en Rommenie pour
la paoure du conte de Flandres et se mirent en mer et
j urèrent Mahom que la Cres tienté Tache teroit chièremen t .
Cxrmmjent \t toxtïz to M&vtirtz tï #t& %tns dm
alijèrmt a Exrmmje f ont ia rtztautt*
Le conte de Flandres et son noble bernaige furent
remis à Millan , et y eut ung peu de content entre luy
et le conte de Julliers : et dist le conte de Flandres au
conte de Julliers qu'il luy rendist l'escu au grant lyon
rampant , qu'il avoit conquesté sur le Souldan par la
grâce de Dieu , et aussi qu'il le vouloit avoir et porter
tant qu'il vivroit luy et ses hoirs après sa mort. Mais
le conte de Julliers ne le voulst pas rendre , mais dist
que depuis qu'il l'avoit conquesté qu'il l'avoit perdu.
Car Acquillan , l'ung des filz au Souldan , l'avoit rué
jus, et luy avoit osté l'escu, lequel le conte de Jul-
liers l'avoit depuis gaigné sur Acquillan et l'avoit
CONTE DE FLANDRES.
abatu mort; et ainssi debvoit estre l'escu sien et le
debvoit porter. Et après ces parrolles , furent d'accord
que quant ilz seroient retournés en leurs pais , ilz en
feroient à l'ordonnance du roy de France et en pourroit
juger à sa volunté et ainssi furent d'accord. Lors le
Conte de Flandres appella ses barons et leur dist :
ce Beaulx seigneurs, je veulx aller à Romme que le Soul-
« dan a gastée et reffaire la cité. Si vous prie que vous
« vueilles venir avecques moy. » Lesquelz luy accor-
dèrent qu'ilz ne luy fauldroient jamais. Et se partirent
de Millan, et estaient bien vingt mille hommes et
allèrent à Romme et establit le conte de Flandres Pape
à Romme qui avoit nom Ignoscent le second , qui fut
du pais d'Espaigne et fut ung bon preudomme, et
gouverna moult bien la papalité et fist reffaire les
esglises que les Sarrasins avoient destruites. Et séjourna
le Conte de Flandres avec son ost huyt moys et se
confessa au Pape qui pardon luy donna. Et luy haban-
donna tous ses trésors : mais le conte de Flandres n'en
voulst rien prendre, mais demanda au Pape ung joyel
des reliques de Romme et le Pape luy donna le chief
de Saint Jaques-îe-mineur. Lorz prist le Conte congié
du Pape et le mercia et se partit de Romme et emporta
le chief du Saint Jaques-le-mineur , et passèrent
Romme et Lombardie et les mons de Monjoust ,
Lorraine et Savoye et le pais d'environ et puis entrèrent
en Bourgoigne. Et le second jour qu'il y furent, ilz
rencontrèrent ung chevaucheur et le Conte de Flandres
10 LE LIVRE DE BAUDOYN
luy demanda s'il sçavait nulles nouvelles du roy Phe-
lippe de France. « Sire , dist le chevaucheur , il est en
« Gascoigne, avec son ost, où il aura journée dedensbrief
« temps , contre le roy Jehan d'Angleterre. » Et quant
le conte de Flandres entendit le chevaucheur , il en fut
moult dolent en son cueur qu'il ne povait estre à la
journée et demanda au conte de Julliers : « Que
« ferons-nous? je vous prie que nous aillons en Gas-
« coigne ayder au roy de France. » Et le conte de
Julliers le luy ottroya : mais quant lez villains couars
entendirent celle raison , ilz dirent l'ung à l'aultre qu'ilz
n'auroient jamais repos, tant que le conte de Flandres
vivroit. disant qu'il estoit trop hardi. Le conte de
Flandres entendit tantost le murmurement des gens
de son ost , et fist crier ung ban qu'il affranchiroit com-
munément tous ceulx qui yroient avec luy en Gascoigne
ayder au roy de France , et que tous ceulx qui ne y vou-
droient aller , s'en retournassent en leurs païs ; et que
contre leur vouloir, il ne les y vouldroient point mener,
dont se partirent maintz de l'ost moult deshonorable-
ment. Le conte de Flandres et le conte de Julliers se
partirent à tout quatre mille hommes armés et les
autres s'en allèrent en leurs terres et emportèrent le chief
de Saint Jaques , et chevauchèrent jeusques à Arram ,
où ilz se hébergèrent. Mais celle nuit, il pleut tant que
ce fut merveilles , et au matin se deslogèrent et allèrent
à Baugi. Et ainssi que les sommiers qui estoient plus
de cent passoient par Baugi, l'eau les surprint soub-
CONTE DE FLANDRES. If
dainement, en tant qu'il y eut bien vingt sommiers
perdus et noiez : et illecques fut perdu le chief de
monseigneur Saint Jaques , dont ilz furent moult dolens,
mais depuis il fut trouvé par la grâce de Dieu.
Comment k conte te Manftre& et k conte lue 3ml-
iitr& aiicxcnt en (fàascoxgne zecaurir k tox\ lue
Jxance.
Le conte de Flandres et le conte de Juilliers chevau-
chèrent bien pour aller en Gascoigne secourir le roy
de France , mais qu'ilz peussent venir là. Et lors le roy
de France et d'Angleterre avoientprins tresvesjusques
à deux ans, et trouvèrent le roy qui poyoit ses soûl-
doiers bien et richement et le saluèrent les deux contes ,
et leur fist le roy bel accueil , et leur demanda com-
ment ilz avoient fait sur les Sarrazins. Et ilz luy comp-
tèrent tout, comment le souidan avoit esté desconfit
et comme ilz avoient ordonné ung Pape à Romme , dont
le roy mercia Dieu. Les dietz contes de Flandres et de
Julliers parlèrent au roy et luy dirent : « Sire, nous
sommes en content l'ung de l'aultre dune chose que
nous vous dirons. Il est vray , dist le conte de Flandres ,
que je conquis corps à corps le souidan Caquedent et
gaigna son escu au grant lyon rampant, et l'eusse
emporté , si ne fussent les Sarrazins qui me vindrent
f au J cernent encloure et me tollurent l'escu , et m'eus-
sent tué , si n'eust esté le conte de Julliers que voiez
LE LIVRE DE BAUDOYN
cy , et les aultres barons qui me vindrent secourir ; et
occist le conte de Julliers ung des fîlz Caquedent et
reconquist l'escu et son destrier qui le me donna, et
pour ce je demande l'escu , pour ce que je l'ay conquis
premièrement , et le conte de Julliers le demande pareil-
lement , pour ce que depuis il le conquist. Si nous en
sommes sôubnais à vostre jugement, si en vueilles
juger si droictement que n'ayons entre nous yre ne
mal talant*
Cxrmmjent U rxrî) to Jtamt xrrfccrtma t\ toi-sa a
yoxitx Vtzcxt an lijxrn rampant a cl\a$cmx fr'ittls,
t'zzi aôjsaBxrtt fre* ttmït& îft JTiatrirr* tt ÎXjt Hnliurz*
Phelippes roy de France leur respondist bien gra-
cieusement, ce Par ma foy , dist-ilz , j'en jugeray bien et
« loyallement. » Et manda le roy son conseil et leur
demanda advis de la chose, et puis leurs dist le roy :
« Seigneurs , ce sont les plus belles parolles que je vis
« oneques. » Et dist que chacun des dietz contes
l'a voit bien gaingné loyallement. Et appella les deux
contes et leur dist : « Je osteray ce estrief d'entre vous
« deux. Vous porteres tous deux le blasson, c'est mon
« jugement : mais le conte de Flandres le portera entier,
«sans point de différence, car il le conquist premier et
a le conte de Julliers le portera orlé d'ung asur vif , et
« ainssi le vous en charge. Or, soies dores en avant bons
CONTE DE FLANDRES. 13
« amis ensemble , car oneques-mais blasson ne fust si
« bien parti, w Et ainssi furent d'accord les deux contes.
Cxrmmmt it rox\ te Sr&ntt tftn retourna a |3art0
tt it conte te Manùrtz att0st.
Le roy de France s'en alla à Paris et le conte de
Flandres s'en retourna en son pais et ung sien filz
nommé Baudoin qui fut fort orguilleulx et tant , que
par son orgueil il reffusa à femme la fille de France. Et
depuis esposa le dyable qui estoit mis en une morte
fille et furent bien ensemble xn ans passés et en eut
deux filles , dont l'une fut nommée Jehanne et l'aultre
puis née Marguerite. Bientost après ces fais cy-devant
déclairés , en l'an de l'incarnacion de nostre seigneur
Jhesu-Crist mil cent quatre vingtz et quatre ou environ
trèspassa le bon Phelippe contes de Flandres de ce
siècle, et après Baudoin son filz fut conte de la dicte
conté. Et estoient tenues de luy xiiii contés, comme
dit est devant. Et alla Baudoin à Paris devers le roy
Phelippe, et luy fisthommaige de dix d'icelle contez.
Et les aultres, il les tenoit du roy d'Allemaigne. Et
quand il eut ainssi fait hommaige au roy, le roy
l'araisonna moult doulcement et luy dist : ce Baudoin ,
ce il seroit temps que vous vous mariassies , car il vous
ce appartient femme de haulte lignée. »
14 LE LIVRE DE BAUDOYN
Ccrmnwttt & anodin te conte ùt Jlanîfrt* y ont zaxt
orgntil tziima a yttxùtrt a itmmt ia ixlte an xox\ to
Srancz tï ynw zzyonza te î&tjabte.
« Sire, dist Baudoin, de ce n'ay-je talant , car sans
« faulte je n'aray jà femme, s'elle n'est aussi riche de terre ,
« comme je suis et d'argent et d'avoir . » Lors luy respondit
le duc de Bourgoingne qui illec estoit : « Baudoin ,
ccmondoulx amy,ilyous conviendra donc querre femme
« long-temps : car vous ne la trouvères pas soubz le
« firmament aussi riche que vous , mais aussi noblement
a pourres estre marié. Le roy a une belle fille et jeune ,
ce si vous la voulez , nous en parlerons au roy. » Et Bau-
doin luy respondist bien fièrement : « Par ma foy, je
ce ne vous en prie point. Et ne la veuil point avoir, non
« obstant qu'elle vaille mieulxque à moy ne appartient. »
Le roy quant il ouyt sa response , en fut moult cou-
roucé , non obstant qu'il n'en fist nul semblant. En
ce temps vint l'empereur de Constantinople à Paris , où
il fut bien festoyé.
©xrmmmt VtmytTtnx to Qlamtantinoipte vint a
partis pxurr iïtmanbzr an rxrt) m îx\te a martatgje.
L'empereur de Constantinople vint à Paris : après
qu'il eust esté honorablement repçeu de par le roy de
France et luy dist : « Sire , noble roy , veuilles moy
((conseiller que je feray, carlesenfans Caquedent m'ont
CONTE DE FLANDRES. 15
<( forment entreprins et suisd'eulx en très grantdoubte,
« et pour ce, sire, que je suis à marier, suizvenu devers
«vous requérir Béatrix, vostre fille, et l'espouseroye
« voluntiers , s'il estoit vostre plaisir et la feroie empe-
« rerie et dame de toute ma terre , et vous prie , sire ,
« que n'en soyez escondit. » Et le roy luy respondist :
« Sire , vous me faictes ung grant plaisir , et je le vous
ottroye. » Et tantost fut espousée à l'empereur de
Constantinople qui fut nommé Henri et dura la feste
ung moys. Là estoit le conte Baudoin de Flandres qui
fut moult couroucé qu'il ne l'avoit prinse ; mais c'estoit
tard , car l'empereur de Constantinople qui l'eut à
mariaige , s'en partit et emmena sa dicte femme en
Constantinople, où ilz furent bien ensemble xii ans
accompliz , que oncques ilz n'eurent enfant , dont ils
furent moult tristes et dolens. Or lerray-je si endroit de
la belle empererie et viendray à Baudouin conte de
Flandres , qui , après icelle feste , se partit de Paris.
Cxrmmjettt Sanhoin contt ht Manhrt& partit ht
$art0 tt B1tn alla a Hmjxrtt, avtc lt& baran*, tt com-
mtnt xi jesptfttsa le hyablt.
Baudoin , conte de Flandres , prist congié du très-
puissant et noble roy de France et s'en alla , luy et ses
barons , en sa cité de Noyon qui estoit alors tenue de
luy et y séjourna trois jours. Et au quart jour, il eut
désir de aller chasser es forestz de Noyon et print ses
16 LE LIVRE DE BAUDOYN
veneurs et son herre de chasse et prinst en sa main
ung moult fort espieu et aussi des chiens , et trouvè-
rent, quant ils furent en la forest, ung sangler qui
estoit moult grant, fort et noir, comme more. Et quant
il ouyt les chiens, il se mist à fouyr et les veneurs le
chassèrent moult durement , mais il occist quatre des
meilleurs chiens qui fussent en la chasse , dont le conte
fut moult couroucé et jura Dieu quil ne partiroit jamais
de là, tant qu'il eut occis ce porc sangler , et le sangler
yssit des boys et s'en fouyt es boys de Mormay et le
conte et ses gens fuyrent jusques oultre l'eau de Sei-
gne ; car il avoit jà trespassé Vermendois et se bouta
le porc en ung lieu ou il cuidoit bien estre à repoz en la
forest, mais le conte le suivit avec son espieu. Etestoient
ses gens encores moult loing , car il estoit davantaige
monté et descendit et prinst l'espieu à deux mains et
luy dist : « Porc vous tornerez par descà, car au conte
« de Flandres jouster vous couviendra. » Tantost se leva
le porc sangler et cliqueta des dens et de la geulle contre
le conte , et de la geulle escuma et saillit hors du lieu ,
où il estoit, et se lança moult fièrement contre le conte :
mais le conte le férit si asprement de son espieu, qui luy
fischa parmy l'eschine et cheut à terre le porc, et
l'assomma et se assist dessus et demoura illec tout
pensif et ébahy que ne venoit à luy aulcun de ses gens
et se assist illecques endroit le conte une grant piesse.
Et quant il se fut une piesse reposé , il regarda tout en
tour de luy et vit venir une puceïle vers luy qui che-
CONTE DE FLANDRES.
17
vauchoit toute seulle sur ung pallefroy noir qui alloit
les ambles . et estoit toute seule. Et tantost se leva le
conte et alla au devant d'elle et la saisit par le frain , et
luy dit? «Dame, de par Dieu! vous soiez la très-bien
«venue. » Et la dame le salua moult doulcement et le
conte de Flandres luy demanda : « Pourquoy dame
« alles-vous ainssi seulle et sans compaignie?»Etelleluy
respondit moult gracieusement , et dist : « Sire , ainssi
« leveultDieulepère tout-puissant : je suis fille à ungroy
« devers Orient qui me vouloit marier sans mon ottroy :
«mais je jure, et à Dieu fis serment que je n'espouseroie
«jà mari , si je n'avoie le plus riche conte de lacristienté.
« Et ainssi me parti de mon père par mal talant, et avoie
« grant compaignie, mais à présent je n'en ay point, car
«je me suis emblée de eulx ; car je doubtoie qu'ils ne me
18 LE LIVRE DE BAUDOYN.
« Toulsissent ramener à mon père et ay promis à Dieu
«que jamais je ne iray par devers luy, jusques à tant
«que j'ay trouvé le conte de Flandres que l'on m'a tant
«loué. » Et quant le conte regarda îa pucelle, il pensa
longuement à ce qu'elle disoit , et luy pleut moult fort
le contiennement de la dame et fut ardamment espris
d'elle et de son amour , et dist à la pucelle : « Belle , je
« suis le conte de Flandres , lequel vous queres et n'en
« soyes en nulle doubte : et suis le plus riche de dessoubz
«le firmament et ayxim. contés à mon commandement.
« Et pour ce que vous m'aves ainsi queru, s'il vous vient
«à plaisir, je vousprendray à femme. » Et la pucelle qui
de ce eut grant joye , luy ottroya , mais qu'il fust tel
comme il se disoit. Et le conte lui dist : « Dame ne
« soyes en nulle doubte que je ne soye le conte de Flan-
«dres. » Et fut le conte de Flandres moult marry que
ses gens ne venoient à lui. Et demanda à la dame comme
elle avoit nom et aussi comme avoit nom son père et
dont il estoit seigneur. Et la dame luy respondist en
son mauvais couraige que le nom qu'elle avoit repçeu
en batesme estoit Helius. « Mais, dist-elle, vous ne
« scaures point le nom de mon père, tant que j'ay e com-
« mandement de Dieu et vous cesses à tant , car aultre
«ment ne peult estre. » Et lors, le conte de Flandres qui
fut tempté de l'ennemy , mist son cor à sa bouche et
se prist à corner moult hauîtement pour avoir ses gens.
Et premièrement vint à luy le sire de Yalenciennes ,
Gaultier de Saint-Omer et moult d'aultres gens. Et luy
CONTE DE FLANDRES. 19
demanda Henri de Yalenciennes s'il avoit riens prins :
ce Ouy, dist le conte de Flandres, le plus bel porc sanglier
« du monde et aussi m'a Dieu fait présent de ceste belle
« damoisselle que voiez cy^laquelle je vueil avoir à femme,
«puis qu'elle si consent. » Adonc le comte de Valen-
tiennes regarda la pucelle qui estoit vestue moult hono-
rablement et estoit montée sur ung beau pallefroy que
plus bel ne povoit estre. Non pourtant le conte de Va-
lenciennes blasma fort le conte de Flandres qui vouloit
prendre à femme celle pucelle et luy dit. «Monseigneur,
« que scaves vous qu'elle est : c'est par adventure quelque
«jeune fille qui pour argent se veult donner. Sire, s'il
«vous plaist, vous la pouves bien tenir à vostre com-
« mandement, tant qu'il vous plaira, puis luy donnes
«congié. Car si hault homme comme vous estes, doibt
«ouvrer saigement. Mauldit soit vostre orgueil , car il
« n'y a encores guières que reffusastes la fille au noble
«roy de France. » Lors le conte de Flandres dist à Henri
conte de Yalenciennes : « Parles plus saigement : car
mon cueur s'adonne que j'aye ceste-cy à femme et n'en
parles plus, car je le vous deffens. » Dont ses hommes
furent moult dolens. Dillecques se partit le conte de
Flandres et prinst et emporta la teste du sanglier et
s'en alla à Cambray luy et ses gens et emmena la dame
et l'espousa et fist faire ces nopees moult honorablement,
puis fist à son talent d'elle , et tantost après fut grosse
d'enffant qu elle porta neuf moys , et eut une fille qui
eut nom Jehanne en baptesme et puis après en eut une
20
LE LIVRE DE BAUDOYN.
aultre fille qui eut nom Marguerite, qui fut moult
richement tenue. Et esleva ceste dame moult grants
truaiges en xmi ans qu'elle régna avecques Baudoin
et fist faire ou pais moult de maulx dont le conte fut
moult blasmé et est vray que celle dame alloit volun-
tiers à l'esglise et ouyoit le service , jusques au sacre-
ment, mais jamais elle n'attendoitque le sacrement fust
levé : mais s'en alloit hors de l'esglise, dont les gens du
pais parloient moult oultraigeusement et enestoient
moult esmerveillés.
Ccrmnuttt h zouïtiau 2tcqmllatt mut ïftvant Cxrii-
SMl
vÊm
Hi
ff^
En ce temps l'empereur de Constantinople fut en
moult grant effroy de ce que Aquillan , le souldan de
Sure, vint assiéger Constantinople et avecques bien
CONTE DE FL4NDRE 21
cent mille Sarrazins et gastèrent le pais tout d'entour
Constantinople. Et pour celle cause l'empereur manda
tous ses amys, par toutoùilz en peultfiner, et assembla
bien quarante mille Cristiens et advint ung jour entre
les aultres que l'empereur de Constantinople yssit de
la ville et se combatist aux Sarrazins, en la quelle
bataille l'empereur fut mort ; et s'en retournèrent ses
gens en Constantinople et en portèrent l'empereur et
le firent moult honorablement enterrer et puis pensè-
rent de deffendre leur ville contre les Sarrazins. Et jura
Acquillan, le souldan, quil ne partiroit de là tant qu'il
eust prins Constantinople et y tint le siège moult lon-
gement , mais tousjours se deffendoient les Cristiens au
myeulx là qu'ilz povoient.
Baudouin en ce temps estoit avec Heîius sa femme
ou pays de Flandres qui avoit d'elle deux filles , c'est
ascavoir, Jehanne et Marguerite. Si advint que en l'an
de grâce cent quatre vingt et huit, le jour des grans
pasques , estoit le conte de Flandres et dame Helius sa
femme en leur noble bernaige à Yymandable, en Flan-
dres , en leurs palais , et illec avoit mandé pour la
solennité maintz contes et maintz barons de ses hommes
qui, pour lefestoier, estoient venus à sa court. Et tint
icelluy jour le conte sa court moult richement , et quant
vint l'eure de disner, le conte s'assist à table avec tout
son bernaige. Et ainssi comme le conte estoit assis à son
disner, avecques ses barons, comme dist est, il vint
devant luy ung viel hermite qui s'apoioit d'ung baston
622 LE LIVRE DE BAUDOYN.
etavoitbien cent ans de aige, et requist au conte ou nom
de Dieu que ce jour il luy voulsist donner son repas :
et le conte le luy octroya moult doulcement et pria ung
escuier qu'il pensast bien de l'ermite , et l'escuier le fist
seoir à une table en la salle devant le conte , à part :
mais encores n'estoit pas la dame assise , mais elle fut
allée quérir en sa chambre et fust assise emprès le conte,
ainssi comme acoustumé avoit. Et quant l'ermite vit la
dame , il eust moult grant paour et commença tantost
à trembler et se seigna moult souvent , ne ne pouvoit
boyre ne menger. Et quant la dame apperçeut l'ermite,
il ne luy pleut point, car elle doubta moult bien qu'il luy
donneroit grant emcombrier et pria au conte qu'ilz
voulsist faire en aller l'ermite. Et luy dist: « Sire, il
« sçait plus de malice que ne font aultres gens , et est
« céans entré par truandise , ne je ne le puis veoir et
«pource je vous prie que l'en veuilles faire aller. »
« Dame , dist le conte , l'aumosne est bonne à donner
« à celluy qui la demande : mais il est fol qui la prent,
a s'il n'en a nécessité : mais il me plaist , ou nom de
« Dieu , qu'il soit servi et qu'il aie aujourduy céans sa
« réfection. » Lors le conte regardoit l'ermite qui séoit
à table tout pencif , et ne beuvoit ne mengeoit. Si luy
demanda le conte : « Preudomme , pourquoy ne menges
« vous ? ne le me scelles jà , si vous v ouïes aultre choses ,
«demandes -l'a moy, vous Taures. » Lors se dressa
l'ermite en estant, et dist, oyant le conte et tous les
barons pour Dieu ! qu'ilz laissassent le boire et le
CONTE DE FLANDRES. 23
mengier et qu'ilz estoient en grant péril : « Et si ne
«vous esbahisses jusques à ce que temps sera, car de ce
«que vous verres bien tost, chascun aura grant paour :
«mais ayes bonne fiance en Dieu. Et si Dieu plaist, jà ne
«vous grèvera. » Adonc furent tous esmerveillés et se
tint chascun coy et laissa le conte et chacun le boire et
le mengier. Et puis l'ermite conjura la dame de par
Dieu le tout puissant et luy dist : « Dyable qui es ou
«corps de ceste femme, je te conjure de par Dieu qui
« pour nous souffrit mort en la croix , lequel te chassa
«hors de son saint paradis et tous lesmauvaix anges qui
«avoient mesprit pour le péchié d'orgueil que Lucifer
« eut prins et des sains sacremens que Dieu a establis et
«desongrant povoir qui tousjours durera que tu partes
«de ceste compaignie , et aincois que tu te départes
«recongnois devant tous ses gens pourquoy cestuy conte
«de Flandres a esté ainsi par toy surprins , affinque tous
« le puissent entendre et t'en rêva , dont tu viens , sans
«grever quelque chose qui soit en cestuy pais et ainsi je
«te conjure de par Dieu de paradis. »]
Quant la dame s'entendit ainsi conjurée , et qu'elle ne
peult aultre chose faire , ne plus le conte tourmenter ,
ne qu'elle ne peult plus demourer en Flandres, mais
l'en couvint aller. Lors commença à parler et dist tout
hault qu'elle ne se povoit plus sceller et qu'elle n'oseroit
trèspasser le commandement de Dieu ne le conjure-
ment. «Car, distelle, ainsi debvons nous doubter Dieu,
«comme les hommes, car nous avons encores espérance
24 LE LIVRE DE BÀUDOYN.
« de trouver mercy envers luy , quant il viendra jugier
«tout le monde. Je suis , dist elle, ung ange que Dieu fist
« gecter de son paradis et avons tous douleur si grande
«que nul ne le pouroit penser. Et vouldrions que tous
« les aultres fussent actraiz à nostre cordelle , ainsi que
«à tous ensemble Dieu nous voulsist pardonner nos
«péchiez et si nous quérons aide, nul ne nous doibt
«blasmer. Le conte qui cy est s'en sceut mal garder,
« quant il se laissa surmonter du péchié d'orgueil : il ne
« daigna espouser la fille du roy de France et Dieu me
«souffrit entrer au corps de la fille d'ung roy devers
« Orient , qui estoit morte , la plus belle fille qu'on sceut
«trouver. J'entray en son corps par nuytetlafis relever.
«Elle fut en vie et bien se sceut gouverner, selon ce que
«admonneste en son corps; car elle n'avoit aultre esperit
« que moy , car son ame s'en estoit allée là où elle s'en
«debvoit aller. Et estoit Sarrazine et l'amenay au conte
« pour son corps vergoingner et il ne le sceut reffuser
« qu'il ne l'espousast. Et luy ay fait sa vie mal user, bien
«par l'espace de xm. ans et ay fait moult de maulx ou
« pais de Flandres , qu'il luy couviendra encores chière-
« ment acheter : mais de ce qui en adviendra, ne vueil
« déterminer, car je cuidoie tousjours le conte attrapper :
« mais oncques n'oublia qu'il ne luy souvinst de son créa-
« teur, et qu'il ne se seignast au coucher et au lever, et
« mieulx ne se povoit armer ; et ay perdues ses deux filles
«pource qu'il les a faicles baptiser. Aultre chose ne vous
« vueil dire , et men revois en Orient porter ce corps
CONTE DE FLANDRES.
« repouser dessoubz sa tombe. » Adonc se partit sans
grever nulle personne , fors qu'il emporta ung petit
pillier des fenestres de la salle. Et de ceste chose fut le
conte et les aultres moult esmerveilliés , et se levèrent
des tables et s'enclina le conte devers le bon ermite et
luy pria qu'il luy conseillast qu'il feroit. Et le bon
hermite luy conseilla qu'il allast au Pape et qu'il se
feist absouldre de son pechié et à tant prinst congié
de luy.
Le conte Baudoin séjourna troys jours en son
palaiz moult pensif et puis ou quart jour s'en alla à
Burges : mais quant il y fut, il fut moult gabbé et
mocqué, et le monstroit-on au doy parmi les rues; et
disoient les enfans : « Fuyons-nous en , car voicy le
«conte qui espousa le dyable. » Et le conte fut moult
dolent des parolles qu'on disoit de luy, maiz il n'en
fist nul semblant et le lendemain s'en alla à Gant :
mais il avoit esté à Burges bien mocqué , encore fut-il
plus à Gant. Et puis dillecques s'en alla à Arras , où il
fust aussi bien mocqué , comme devant. Et quant il se
vit ainssi par tout mocqué , il jura Dieu qu'il appres-
teroit son bernaige et s'en yroit oultre mer conquerre
Jhérusalem. Adonc manda ses hommes de ses xim.
contés. Si leurs dist que pour prandre pénitance et
absolucion de ses péchiés , il vouloit aller oultre mer ,
et appella le chanoine de Cambray et estoit frère au
conte de Blois et le mist au gouverner sa terre , tant
qu'ilz fust revenu . et commanda à ses hommes qu'ilz
26 LE LIVRE DE BAUDOYN
obéissent à luy et commanda à Bouchart qu'il gar-
dast bien sa terre et qu'il pensast bien de ses deux
filles. Et s'il demouroit trop long temps , qu'il lesmariast
bien et honnestement. Et ainssi luy promist et cou-
yenta Bouchart.
Le conte Baudoin de Flandres fist son ost amasser
à Arras , où ilz furent bien plus de trente mille armés
et prinst son chemin droit à Paris. Et Bouchart con-
voya le conte jusques là. Le conte alla veoir le roy de
France et prinst congié de luy et le festoya moult riche-
ment. Et promist au conte que, se Bouchart avoit
aulcun besoing, il luy aideroitde tout son povoir,etluy
livra mille hommes pour aller avecques luy oultre
mer : dont le conte d'Auvergne fut commis à les gou-
verner de par le roy et aussi luy dist qu'il prinst du
trésor à sa voulenté. Et que aussi s'ilz alloient par
Constantinoble , qu ilz voulsissent aider et aussi secourir
la noble Empererie sa fille. Lors le dit conte de Flan-
dres et tous ses gens se partirent de Flandres, avecques
luy le conte d'Auvergne, etprindrent leur chemin droit
es mons de Monjoust et entrèrent en Lombardie et
tant firent par leur journées qu'ilz vindrent à Romme.
Et trouvèrent les murs brisez et les esglises abatues que
le souldan Caquedent avoit piessà gastées. Lors entra
Baudoin, conte de Flandres, en l'esglise de Saint-Pierre
de Romme et alla veoir le Pape et s'enciina devant luy.
Et le Pape luy fist grand honneur , pour l'amour de
son feu père , qui piessà avoit donné si noble secours à
CONTE DE FLANDRES. 27
Romme et luy abandonna tout son trésor : mais le
conte luy dist : « Très-puissant père , je ne requiers
«riens des trésors de l'esglise, si non que je soie par
« vous confessé. » Adonc entrèrent en l'oratoire et l'ouyt le
Pape de confession et fut de son fait bien esmerveillé ,
et luy charga en penitance qu'il passast les bras de
mer, et allast premièrement à Constantinoble , pour
secourir la noble empererie , fille du roy de France ,
laquelle Acquillan , le souldan , avoit asséigée , et qu'il
chassast les Sarrasins ; et que , s'il avoit victoire , qu'il
la prinst à femme et qu'il se fist empereur et luy pro-
mist que ainssi seroit-il fait. Et ainssi le Pape luy
donna absolucion et se partit Baudoin et son ost de la
cité de Romme et entrèrent en mer et prindrent leur
herre par la mer pour aller en Constantinoble par jour
et par nuyt : et estoient ceulx de la ville en grant des-
tresse et famine.
Cammiitt \t conte te JFlanliïtt& tï ztz gcw mu-
îfrtxtt a (KoustantinMc prés te Vosî îrr0 0arra}itt0*
Baudoin le conte de Flandres et son ost passèrent la
mer et encontrèrent des Sarrazins qui ne les attendi-
rent mie : mais s'en retournèrent fuiant à l'ost des
Sarrazins d'une lieue près et dirent les Sarrazins à
Aquillan que les Francoys estoient rappassés à grant
compaignie , et qu'il les avoient veuz et tenoient une
grant lieue. Acquillan fut bien dolent et esbay et
28 LE LIVRE DE BAUDOYN
appella ung sien cousin et luy demanda s'il avoit veuz
les Francoys et si le roy de France y estoit point qui
eust passé la mer. Et il luy dist que nenny 5 car la ban-
nière qu'il portent n'est point poincté de fleur de liz ,
mais sont en telle façon comme vous le portes. « Par
« Mahon , dist Acquillan , c'est le conte de Flandres ,
« et eut nom son père Philippe qui occist mon père
« devant Millan. Et si le filz luy ressemble, il est asses
« hardy , mais j'ay grant joye qu'il est icy venu pour
« moy vengier de luy et pour luy tollir le blasson qu'il
« porte. » Et ainssi comme les Sarrazins divisoient
Fung à l'aultre , la noble empererie et ceulx de Cons-
tantinoble estoient montez sus lez murs de la ville : si
apperçeurent et virent l'ost des Cristiens : mais ilz en
f eurent moult espo ventés, car ilz cuidoient que se
fussent Sarrazins. Et la noble empererie choisit et
advisa les bannières de Flandres , mais encores ne sceut-
elle pas bien que ce povoit estre , jusques à ce que ung
de ses hommes qui estoit avecques elle la reconforta
moult doulcement et luy dist. a Dame , j'ay bien ad visé
« l'enseigne au bon conte de Flandrez , certainement
a c'est le secours des Francoys que Dieu et vostre père
« nous a envoies. » Et lors la noble empererie rendit
grâces à Dieu et eut moult grant joye et s'assemblèrent
ceulx de la cité bien xx. mille tout de pié, pour
aider au conte de Flandres, s'il y avoit bataille nul-
lement.
CONTE DE FLANDRES. 629
(Kammtut \t toute to Manorez et 2UjqttiUan; joux-
ter mt Vuug à V autre,
Acquillan , le souldan , appelîa ses gens et leur dist
qu'il voloit combalre corps à corps au conte de Flandres
qui son père a voit occis , et qu'il le vouloit conquerre :
et dist que ce seroit trop grant honte au conte de Flan-
dres, s'il n'osoit conibatre à luy : « Mais je ne youldroye
« pour riens que aultre Foccist que moy. » Et ses
hommes luy dirent qu'il en fist à son talant. Acloncques
Acquillan se fist armer moult richement ; et aussi quant
il fut bien armé, il s'en alla droit en i'ost des Cris tiens.
Mais je vous dy bien qu'il ne les prisa riens et aussi dist
avoit plus de gens à la moytié qu'ilz n'estoient, et y eut
ung chevalier cristien qui ravisa Acquillan et luy dist :
« Payen , vous este trop près : je vueil jouster à vous,
par la vierge Marie. » Quant Acquillan l'entendit, il
ne voulut pas reffuser et coururent l'ung contre
l'aultre et brisa le cristien sa lance et Acquillan le
férit si durement , qu'il l'abbatit à terre et luy parça
l'espaulle et luy voulut coupper la teste : mais Ac-
quillan se reffraignit et luy dist : « Cristien vous n'aures
ce point de respit , si vous n'allés dire au conte de Fian-
ce dres qu'il viengne çà dehors combatre corps à corps
« à moy , et que je l'attendray encores icy et luy dis
« que je le deffie et que je l'iray assaillir luy et sa
ce baronnie. » Et le chevalier luy dist qu'il le luy diroit.
Et à tant se partit le chevalier et s'en alla au conte de
30 LE LIVRE DE BAUDOYN
Flandres et luy dist ce que Acquillan luy mandoit. Lors
dist le conte qu'il yroit devers le payen. Et tantost il
s'appresta et mena avec luy bien xx. mille hommes
d'armes et quant le souldan vit venir le conte avec si
grande compaignie, il le redoubta moult; mais non
pourtant , il s'apresta moult fièrement et quant le conte
Baudoin fust approchié du payen , il lui cria à haute
voix : ce Sarrazin , qui es tu qui oses attendre si noble
« compaignie ?» — « Vassault , dist Acquillan , je suis
« le souldan de Perthie , qui veulx combatre au conte
« de Flandres corps à corps, s'il m'ose attandre et s'il
« n'ose venir seul , si ameine ung chevalier cristien
« avecques luy . le plus hardy qu'il pourra trouver et
« me combatra à eulx corps à corps , sans point de
« faulte et se ainssi je nefais,Mahommetme mauldie, se
« je nelesassaulx demain au matin avec mon grant bér-
et naige et le destruiray luy et les Cristiens. » — « Payen,
« dits Baudoin, il ne vintoneques biendegrant vanteur.
« Je vous prie que vous en lessez aucun en vie. »
(Eommtnt te conte Saîtfrcrm canqttizt 2lcijttiiiatt
tu rljampt trje baitailk.
« Acquillan , se dist Baudoin , tu demandes le conte
« de Flandres et certez tu le vois devant toy présent. »
— (c Vassal , dist le souldan, ne me mens point, es-tu
a le conte de Flandres que je demande? — ce Certes,
« dist le conte de Flandres, ouy. » Et Acquillan luy
CONTE DE FLANDRES. 31
dist : « Comme es-tu si hardi , que tu portes à ton col
ce blasson qui fut à mon père le souldan de Parthie que
« ton père trahit faulcement. » — a Par Dieu, dist le
<c conte de Flandres , non fist : car il le conquist loyal-
ce lement et le conquist ou champt, où il l'avoit appelle
ce devant Millan. » — « Par Mahon, dist Aquillan, je
ce suis tout prest pour prouver le contraire contre toy,
« corps à corps, et, si tu est preudomme , si combas à
ce moy et ne faiz pas mourir tes gens et je te jure que
ce se tu me conquiers, que mes gens se départiront de
ce Constantinoble, et le te quitteray tout à ta voulenté et
ce s'en yront mes gens ou pais de Parthie ; et pareille-
ce ment si je te conquiers , je feraye de ton corps tout à
c< ma voulunté et s'en yront tes gens en leurs pais. »
— ce Par ma foy , dist le conte de Flandres, je le
ce octroyé. » Et ainssi furent d'acord de combatre.
Lors s'en alla Baudoin adouber et Guillaume de Gavre
se voulloit combatre au paien pour le conte : mais le
conte n'en voulsit rien faire et le conte de Flandres
monta à cheval et pria à ses gens qu'ilz voulsissent
prier Dieu pour luy et que s'il estoit desconfist qu'ilz
s'en retournassent en Flandres et que ainsi l'avoit-ii
promis au payen. Et fist promettre à ses gens que se
ainsi advenoit qui fust occis , qu'ilz obéissent à Guil-
laume de Gavre et quant ilz seroient retournez en leurs
pais de Flandres , que il espousast Marguerite sa puis
née fille, et voulst que elle eust de ses xnn. contés
quatre les meilleurs : c'est assavoir Haynaut, Cambre-
32 LE LIVRE DE BMJDOYN
sis, Tarache et Vermendios. Et si je puis conquerre le
payen , vous vous en viendres avecques moy conquerre
le Saint-Sépulcre : et luy accordèrent ses gens qu'il luy
feroient voluntiers tout à sa volunté. Or s'en alla le
conte Baudoin combatre au souldan de Perthie. Et
quant Acquilian le vit , il luy dist qu'il estoit moult
fier qui ainssi le venoit combatre à luy seul : ce Mais ,
« dist-il à Baudoin, je me suis ad visé que c'est pour le
« noble blasson dont tu es paré , le quel tu ne porteras
« jamais en Flandres : mais sera porté de moy, à qui
ce il est de droit héritage. » — <c Voyre ce , dist Bau-
cc doin , si vous le conqueres. » Adonc s'entrecou-
rurent sus et brisèrent leurs lances lung sur l'aultre,
sans plus en faire conte. Et quant la noble empererie
sceut l'entreprise , se pria Dieu pour le conte Baudoin
de Flandres et eut espérance que s'il gaignoit la bataille
que encores seroit-il son mary et la délivreroit des
mains des Sarrazins. Et ainssi fut, car Acquilian fut
vaincu par la grâce de Dieu et lui dist Baudoin que s'il
se vouloit baptiser , qu'il luy îaisseroit la vie : mais le
traislre payen ne s'i voulut onques consentir. Ainsi
luy dist que s'il luy vouloit laisser la vie , qu'il luy don-
neroit tant d'or et d'argent et de chevance , qu'il luy
vouldroit demander. Et Baudoin respondit qu'il n'en
feroit riens et qu'il estoit asses riche et qu'il n'avoit
mestier du sien. Si tira Baudoin ung couteau et le
frappa tellement qu'il l'occist. Et quant les Sarrazins
virent leur seigneur mort , ilz se voulurent desrangier :
CONTE DE FLANDRES. 33
mais ce fut à tart, car les Flamans ne le voulurent pas
endurer : ains allèrent contre les Sarrazins moult fière-
ment. Et Guillaume de Gavre emmena Baudoin en ses
tentes pour faire adouber ses plaies et les Flamans tin-
drent les champs contre les Sarrazins , si notalement
que les Sarrazins furent vaincus et s'en fuyrent et
entrèrent en mer ceulx qui peurent , et le demourant
fut mort : ainssi furent les Sarrazins rués jus.
Ccrmnmtt, quant fiattirxrte tut conquis U jSarrcrçte
2UxjmU(Xîï 1 entra tn <&0wtantiwobk*
Baudoin et ses gens , après la noble victoire qu'ilz
eurent sur les Sarrazins , et qu'ilz eurent recueilly
leurs arnois et richesses des Sarrazins qui s'en fuyrent ,
entrèrent en la ville de Constantinoble , où ilz furent
noblement repceuz et fist l'empererie bel acueil
à grant honneur et révérance au conte de Flandres et
à tous les nobles chevaliers : « Par le Dieu de paradis ,
« dame , dist Baudoin , ce voaige a esté entrepris pour
«l'amour de vous : car le Pape le me commanda, au partir
«de Rome, et estoit mon chemin ordonné pour aller au
« Saint-Sépulchre : mais je ay accompli premier cestuy
« voiage, et si me dist le Pape que, si je povoye garantir
« vostre corpset vostre pais, que je vous prinsse à femme,
« ce estoit vostre plaisir. » Et quant la dame l'entendit, si
se print à rire et dist à Baudoin : « Je fuz à vous aultres
« fois présentée de mon père le roy de France : mais
34 LE LIVRE DE BAUDOYN
a adonc le marchié ne fut point parfait 5 et puisque
« nous deux sommes à marier , j'en diray mon advis;
« et de ce que tous me dictes je vous dis grant mercy.
« Et si en remercie le Pape qui s'en est entremis et vous
« dis bien que j'en vueil faire tout ce que m'en sera
ce conseillé et tantost je vous en donneray responce. »
Tantost prinst conseil la noble Dame avecques les plus
souffisans de sa court qui à ce consentirent, disant que
mieulx ne pourrait trouver en ce monde; ou quel
mariaige elle ottroya, et en furent faites les nopees
moult richement. Et noblement fut le conte de Flandres
empereur de Constantinoble et avecques ce estoit sei-
gneur de xim. contés. Ledit Baudoin demoura avecques
sa femme certain temps et ains troysmoys accomplis, elle
fut ensaincte d'enfant : mais au bout de quatre moys
Baudoin ne vouloit plus séjourner en Constantinoble ,
et eut volunté d'aller conquerre le Saint-Sépulcre et
prinst congié de sa femme et ordonna son ost et entra
en mer avecques quarante mille hommes et luy pria
l'empererie qu'il luy pleust retourné tantost par devers
elle.
(Kiommtnt ftaxtifoin ctrntt fte Maxùfttz %t partit te
CxmjstatttraaM* tX tftn atla m JljirttjsaUm»
Mais ains que Baudoin eust passé la mer, la bonne
empererie morut : et quant il eut passé la mer, il prinst
terre et s'en vint devant Bétheléem et tantost prinst la
CONTE DE FLANDRES. 35
cité à force de gens et furent les Sarrazins tués et femmes
et enfans : puis se partit Baudoin de Bétheléem et prinst
son chemin droit en Jhérusalem, après qu'il eut
séjourné xv. jours en Bétheléem . Jehan le conte de
Biois, nommé Jehan de Haultefueille, qui avoit moult
grant dueil de ce que Baudoin conte de Flandres ne
l'appelloit en aulcuns de ses conseilz , fut moult marri
envers le conte de Flandres, et pource qu'il ne fasoit
compte de luy, dist à luy mesmes : « Par Dieu , je me
« repens que je vins oncques avecques ce conte de Fian-
te dres, car il est trop orguilleux, nejàfort aux Flamans ne
« portera honneur et je suis hault gentil-homme plus
« que ilz ne sont; j'ay amené avecques luy maintz
<( hommes que le roy me bailla et luy avons tant aidé
« que il y appert , car , par nostre aide, il a ce qu'il a :
« mais oncques en sa vie, il ne m'en mercya, ne
« oncques devant Constantinoble honneur ne me porta ;
« ne à moy , ne à mes hommes ung denier ne me donna :
« je suis serf par tout où il va, et ne me sçay nul gré de
« chose que je luy face. Il jure Dieu qu'il conquerra la
« cité de Jhérusalem et que il se feray roy coronné , et
« s'il le peult ainssi faire , il deviendra si lier et orguil-
« leulx qu'on ne pourra à luy durer. Mais par celluy
« Dieu qui me créa , j'ay en pensée telle chose , dont
« son orgueil sera rabessé et en sera parlé , mille ans
« après ma mort. » Le conte Baudoin etsonostvindrent
devant Jhérusalem et là estoit ung souldan nommé
Dalphorot, qui avoit ung filz nommé Saladin. Et tantosl
36 LE LIVRE DE BAUDOYN
vint au souldan une espie qui luy dist : « Sire, que faictes-
« vous ? pour vray, les Cristiens viennent devant vous
ce et vous veulent asséigier et sont bien cent mille et
« ont prinse la cité de Bétheléem. » Lors le souldan
fist assembler ses gens et yssurent bien xx. mille de la
cité et allèrent contre les Cristiens et y eut fière
rencontre d'ung cousté et d'aultre : mais Jehan de
Haultefueille conte de Blois pour sa trahison se retira
luy et ses gens , car il hayoit tant le conte de Flandres
qu'il ne frappa oneques coup, et eust bien volu que le
conte eust été occis, et dist que ceseroitgrant dommaige
que il eust tant d'onneur qu'il fust roy de Jhérusalem :
et tout ce disoit par raison. Mais non obstant le conte
Baudoin et ses gens firent tant que la force fut leur et
y eut des payens bien xx. mille morz et couvint que
le souldan et ses gens se retirassent en la cité et jura
Mahon que , pour destruire les Cristiens , il demande-
roit son oncle le souldan de Parthie et le souldan de
Mesques et l'admirai d'Orbie. Adonc Baudoin fist dres-
sier ses trefz et mist le siège devant Jhérusalem : mais
Jehan de Haultefueille pour accomplir sa mauvaise
volunté pensa tout au contraire.
Ctfmmoti jSeljaît te ^anlleineille^ coule te$ixrt0f
alla en Itycrmalem yonr trahir le coule te JFlattteje*.
Jehan de Haultefueille , conte de Blois , s'avisa d'une
grande trahison : il monta sur son cheval et s'en vint
CONTE DE FLANDRES. 37
à l'une des portes de Jhérusalem et parla au payens et
leur pria qu'il le feissent parler au souldan pour son
très-grant proufist. Lors ung payen s'en alla vers le
souldan et luy dist qu'il avoit ung cristien à la porte qui
veult parler à vous : et tantost le souldan alla par devers
luy et Jehan de Haultefueiile luy conta tout son à
faire et luy dist : ce Sire, si vous voules, vous arez demain
« Baudoin , conte de Flandres , pour prisonnier et si
ce vous le poves avoir , vous pouvez bien dire que vous
« avez le plus riche homme de Cristienté : car il est
c< conte de xim. contés, et encores depuis peu de
c< temps en sa , il a conquesté Constantinoble, et si vous
ce dy bien , sire , que si vous combates à luy ou que vous
ce luy menés guerre , que vous y perdres plus que vous
ce n'y gaigneres: car c'est ung des fiers hommes de
ce Cristienté , et pour ce , sire , qui m'a fait honte et
ce villenie , je me suis couroucé à luy : car il ne prise
ce nul qui soit vivant, tant est orgueilleux. » Et leurs
paroles fines , ilz furent d'acord que le souldan , avec
quatre mille hommes , yssirroyent de la ville et s'embu-
cheroient près d'illecques et Jehan de Haultefueiile
ameneroit par trahison devant la ville le conte Baudoin
à peu de gens , pour espier la cité de Jhérusalem , pour
espier où elle estoit la plus feible. Et dit au conte : ce Sire,
ce allons veoir les murs et les fossés de la ville , pour
ce veoir par quel endroit nous laussauldrons. » Le
noble conte qui , point ne se doubtoit de la traïson , s'en
alla à peu de gens avecques Jehan de Haultefueiile
38 LE LIVRE DE BAUDOYN
sur leurs chevaulx pour veoir les murs et les fossés. Et
ainssi comme Baudoin eut passé le pas qui estoit déter-
miné en la trahison, et qui furent près de l'embûche,
furent prins et emmenés comme vous ores.
Cxrmmjmt tHanÏMin t\ %t% %tm furent prins tï
tmmmt] yri%onnur8 m 3tyétMakm par la iralji-
soxx Km conte tft $krî)0,
Quant le conte de Flandres et ses gens furent ou lieu
que Jehan de Haultefueilie avoit entrepris avecques le
souldan , il furent prins et saisis de toutes pars et
furent menés en la cité de Jhérusalem. Et audevant du
souldant vint son filz Saladin qui luy demanda de la
besoigne et comment il avoit prins les Cristiens ; si luy
compta tout le fait , et comme Jehan de Haultefueilie
avoit trahy son seigneur. « Par Mahon ! dist Saladin ,
ce c'est ung faulx traistres , monstres le moy : sire , je
« ay ung grant désir de le veoir, et s'il vousplaist, il
« ne vivra pas longuement : car on ne doibt point gar-
ce der grandement ung traistre , car une autrefois bien
« nous trahiroit, comme il a fait son seigneur. » Et tantost
le souldan le livra à son filz qui présentement luy fist
coupper la teste , et fut ce pour son loyer. Adonc furent
les Cristiens moult esbahis et s'en tournèrent chacun
en son pais, moult couroucés et dolens, dont il
avoient perdu leur seigneur. Après ceste despartie ,
fut le conte de Flandres moult villainement empri-
CONTE DE FLANDRES. 39
sonné avecques lx. barons qui estoient avecques luy •
en la quelle prison le conte de Flandres fut vingt et
cine ans accomplis. Et après que le conte de Flandres
eut ainssi esté emprisonner, Bouchart d'Auvergne, à qui
Baudoin avoit laissé sa terre à gouverner et ses filles à
marier, fist tant qu'il eut compaignie avecques Mar-
guerite , la plus née fille de Baudoin , et luy fist deux
enfans masles,dont il fut grandement blasmé.Et Jehanne
qui estoit aisnée garda bien son honneur et son corps
entièrement et depuis fut aultrement mariée. En celluy
temps y avoit en Portingal ung roy qui trèspassa qui
avoit deux filz, l'ung nommé Tierry, et l'aultre Ferrant.
Et quant leur père fut mort, la mère dist à Ferrant.
« Beau filz , c'est raison que vostre frère soit roy de
« Portingal; je vous prie et commande que vous ailles
« en France devers le roy Philippe , et je luy sup-
« pliray qu'il vous face chevalier et qu'il vous reteingne
« devers sa court et vous le servirez bien et loyalle-
« ment et de ce vous pourres mieulx valoir toute
« vostre vie. »
Ccrmmmt JFttraxd ^t^oxïxu^ai^m vint tu France
fttvtxz \t rxn), \t xnul ini fait caxmt&tablt.
Lors Ferrant de Portingal print congié de sa mère et
s'en vint en France avec xn. chevaliers moult riche-
ment parés , et trova le roy à Paris et luy dist : « Sire ,
« je suis ung des filz au roy de Portingal , qui de ce
40 LE LIVRE DE BÀUD0Y1N
« monde est trèspassé ; Dieu luy face mercy. Et suis
« nommé Ferrant et mon frère aisné est nommé
« Thiery et est roy de Portingal et la royne ma mère
ce m'enyoye par devers vous et vous prie doulcement
« qu'il vous plaise de moy retenir de vostre court. Et
« pour enseigne , elle vous envoyé cestuy annel. » Lors
le prinst le roy et le regarda moult fort. Et quant il eut
bien regardé , il congneut bien que c'estoit l'annel que
jà pieçà luy avoit donné. Et dit à Ferrant qu'il le rete-
noit de sa court et qu'il luy feroit de grans biens , et
Ferrant se humilia à luy et luy promist et jura que il
le serviroit de tout son povoir. Et tantost le roy fîst
Ferrant chevalier et le fist connestable de France à qua-
rante mille livres de gayges par an ; mais dist le roy :
a Je veulx que vous soyes premièrement informé d'une
« chose , c'est que clèrement vostre père , à qui Dieu
ce face mercy , fut mon serf devers moy racheté , pour
« ce que je le secoury contre le roy d'Espaigne qui
ce luy faisait grans guerres et aussi est vostre frère : si
ce advises bien que vous gouvernes tellement que n'en
ce debves estre blasmer. » — ce Sire , de l'onneur que
ce vous nous portes, je vous mercie et requiers à Dieu
ce qu'il le vous vueille rendre : mais de ce servaige dont
ce vous m'aves parlé, je ne sçay riens, ne je n'en suis
ce informé et si ung aultre que vous le m'eust dit , je
ce m'en fusse couroucié : et s'il vous plaist , sire , à tant
ce vous desportes. »
CONTE DE FLANDRES. Al
Camnmtt nng mzmaigxzx iïz (&mtox$\xz vint oxxz
an rat) qu'il qzcokxxqI &on bon pats ot <&mcoxa\xt ,
car \z xox\ o1Hvlq\z\zxxz n z&ïo'xl znixz*
En ce temps s'en vint par devers le roy ung messa-
gier qui venoit de Gascoigne , qui apporta nouvelles au
roy Philippes que le roy Jehan d'Angleterre estoit
arrivé ou pais de Gascoigne avec bien xl. mille hommes.
Quant le roy l'entendit, il fut moult yré , et pource que
le roy d'Angleterre s'estoit vers luy parjuré, il voua à
Dieu qu'il s'en i epentiroit : et eut conseil de ses barons
que il yroit contre les Anglois deffendre son pais de
Gascoigne. Adonc Ferrant qui estoit connestable de
France , fut ordonné de par le Roi à aller en Gascoigne
avec deux mille chevaliers et x. mille hommes d'armes;
et mena avecques luy ung moult noble chevalier pour
6
42 LE LIVRE DE BAUDOYN
le conseiller nommé Guillaume des Barres : et s'en al-
lèrent en Gascoigne , où ilz trouvèrent les Anglois , aus-
quelz il se combatirent vaillamment ; car Ferrant de
Portingal eut la victoire et tua le conte de Clocestre et
prinst prisonnié le roy d'Angleterre et îuy promist qu'il
seroit délivré de mort , en poyant ranson à son plai-
sir , et l'envoya devers le roy Phelippe qui estoit à
Poitiers lui et ses quatre fils , dont l'aisné eut nom
Loys , le second Phelippe , le tiers Alphons , et le
quart Charles, que le roy ayma grandement. Et
quant on eut amené le roy d'Angleterre prisonnier par
devers le roy de France , Ferrant demanda ung don au
roy , lequel îuy octroya disant ainsi : « Très-puissant
« prince , quant le roy d'Angleterre se rendit à moy ,
« je luy promis que nullement ne seroit mis à mort,
« mais seroit délivré en poyant ranson. » — « Con-
« nestable, si latausses à vostrevoulenté. » — «Adonc,
« dist le roy de France au roy d'Angleterre, par Dieu!
« roy anglais, vous estes parjure envers moy , deux
« ou troys foys ; et, si estes par moy de mort reppité :
a mais par Dieu! et par monseigneur Saint- Denis de
« France! si nefust pour l'amour de Ferrant de Por-
« tingal , nostre connestable , vous ne i etournassies
« jamais en Angleterre, ne ne vous parjurassies jamas
« envers homme ; mais j'ay mis tout le fait sur Ferrant
« nostre connestable • si faictes envers îuy comme vous
« verres estre bon à faire , et vuides bien tost de ma court,
a car il méfait mal que je vous y voyetant demourer. »
CONTE DE FLANDRES. 43
Cxrmmjeut Sextant Mfora k rtfî) tfHu$ltUxrc
sattsi pxrint pat)*? to ratfsxrtt*
« Ferrant, dist ie roy de France, délivres moy tost
ce de ce roy angloys , que mal fust il oneques ne. » —
ce Voulentiers , ce dist Ferrant, puis qu'il vous plaist. »
Lors Ferrant dist au roy d'Angleterre : « Beau cousin ,
ce or vous en ailes en vostre terre et n'arrestes plus icy
ce et faictes de vostre ranson à vostre plaisir et ne soies
<c jamais si hardy que contre Francoys vous vous
ce esmouves aulcunement, car le tort en est vostre, et
ce ce que vous demandes est contre droit et raison. »
Lors luy bailla le roy d'Angleterre la foy que ainssi le
feroit-il: mais depuis il mentit sa foy et la parjura et
fist ou royaulme de France moult de maulx. Et, après
ce que le roy d'Angleterre s'en fut retourner en Angle-
terre, le roy de France s'en re tourna à Paris. Et, en
ce temps a voit à la court du roy ung chevalier flamant
nommé Thierry de lEscluse , qui s'en retourna en
Flandres et trouva Jehanne la contesse à Burges.
Laquelle luy demanda que l'on faisoit à la court à Paris.
ce Dame, dist-il, par ie Saint-Sacrement! il est venu
ce à la court du roy le plus bel chevalier qui soit soubz
ce le firmament , et se nomme Ferrant de Portingal et
ec l'a fait le roy son connestable , et si a prias par force
ce le roy Jehan d'Angleterre et occis t en champ t de
ce bataille le conte de Clocestre et si a délivré le roy
ce angloys, sans poyer ranson aulcune: et est plus
LE LIVRE DE BAUDOYN
« grant quatre doigtz que nu! chevallier de la court et est
« ung des plus hardis qui y soit et est fiîz du roy de Portin-
« gai , qui est trespassé n'a pas gramment , et si a ung
<( frère nommé Thiéry qui est roy de Portingal. » Et
quant la dame ouyt le chevallier qui le louoit ainsi , elle
le commença à amer, et pensa comment il pourroit
estre son mary : et pour l'amour de luy appareilla son
hernaige avec vingt nobles chevalier et grant quantité
de dames et damoyselies à son devis , et s'en vint à la
court du roy à Paris et trouva le roy Phiîippes qui la
festoia moult richement. Et après luy parla le roy de
pluseurs choses et luy parla de son père , si elle en
sçavoit riens et elle luy dist que certainement il estoit
mort : « Dieu luy face mercy ! il est de nouvel venu
ce troys chevaliers qui furent à son trespassement en la
ce cité de Jhérusalem. » Ainsi le disoit la dame : mais ne
sçavoit pas qu'il fust encores en vie en îa prison des
Sarrazins à dueiî et à torment , et dist au roy : ce Sire ,
ce je suis orpheline de père et de mère , et ay grand
ce terre à tenir de vous et d'aultre gens , si vous en vueil
ce faire la féaulté et les reveller , ainsi comme je doibz. »
Le roy îa prist doulcement à hommaige , et quant îa
dame eut fait les hommaiges , elle luy pria moult qu'il
la voulsist marier pour aider sa terre à gouverner.
ce Dame, dist le roy, j'ay un. (Hz, prenez lequel qu'il
<e vous plaira. » — ce Sire, dist elle, la vostre mercy,
ce je ne suis pas digne de aller si haultement; je vous
<c dy bien que je vouklroyebien estre ung peu plus bas
CONTE DE FIANDRES.
45
« mariée. Car je vous dis que j'ai ung peu la manière
« trop grande , et aussi suis moult courousseuse et il
« n'appartient pas à moy courocier à ung de vos filz ;
« il ne me chault , se le mary que j'auray n'est guières
« riche; car je le suis asses, je ne demande fors qu'il
« desporte mes oultraiges. » — « Dame, dist le roy .
« demandes tel qu'il vous plaira , et prestement j'en
« feray bien Faccordance. » — « Sire, dist la dame, je
« vous demande Ferrant de Portingal. » — « Dame,
« dist le roy, il me plaist bien, tant plus auray-je
« d'amis. »
Cxmrmjmi JFtxrant int marié à la conhme to
ManiïxzB.
« Ferrant , se dist le roy de France , il vous convient
« maintenant marier à la plus riche femme de cest siè-
40 LE LIVRE DE BAUDOYN
« de vivant ; mais pour Dieu ! je vous prie que vous
« ne vous en orgueillisses point , ne ne rebelles aulcu-
« nement contre Francoys, ne que vos voisins vous
ce déffoulîes sans cause. » — a Sire , dist Ferrant , jà Dieu
« ne plaise que je face tel oultraige ; faicte de moy à
« vostre voulenté et plaisir. » Lors les a fait le roy
ensemble espousé et durèrent quinze jours les nopees et
puis repçeut le roy le hommaige de Ferrant et des x.
aultres contez , et puis s'en partirent Ferrant et sa
femme de la ville de Paris , et s'en allèrent à Noyon ,
où iîz demeurèrent deux jours et en prindrent les
hommaiges et puis print son chemin droit en Flandres
et alla par toutes ses contez et en prinst les hommaiges.
Et puis s'en alla à Burges en Flandres, et manda sei-
gneurs et barons et tous les conseiîz des villes de Gant
etd'Ippre, de Paupigne, d'Ardambloure, de Audenarde ,
de villes de Douy , de Courtray, de i'Esclouse et de la
ville du Dam , et des aultres grosses villes de toutez ses
contés. Et premièrement y vint le conte de Bouloigne ,
le conte d'Eu , le conte d'Aumerle , le conte de Ponthieu ,
le conte de Saint- Valléry , le conte de Guiennes , le conte
de Holande et celluy de Zélande , qui tous firent à Fer-
rant hommaige e t serment ; et fut honoré des grans et des
petiz; il aymoit Dieu et Fésglise et gardoit bien justice
et avoit bon sentement et ainsi se maintint bien et lon-
guement; mais depuis il se fist honnir parsonoultraige.
CONTE DE FLANDRES. -47
Qtommtni it conU tBanluaw fat délivre tft yxiison
En ce temps estoit encores prisonnier Baudoin le
conte de Flandres en Jhérusalern , qui y fut vint et sine
ans ; et en icelluy temps mourut Dalphorot , roy de
Jhérusalern , qui avoit tenu en ses prisons Baudoin ,
conte de Flandres. Et demoura Saladin son filz qui fut
coronné Souldan de Jhérusalern et aussi la très-grande
joye qui fut à son coronnement, et aussi il deslivra tous
les prisonniers cris tiens que son père avoit tant tenus
emprison : et aussi fut Baudoin deslivré. Et le fist reves-
tir luy et ses aultres chevaliers moult noblement et
leur donna à boire et à mengier tout à leur talent , et si
leur fist bailler une nef toute appareillée , pour passer
la mer, et leur fut garnie de toute vitailîe; et si leur
bailla-on asses or et argent. Lors partit Baudoin et ses
compaignons , sainglant par la hauîte mer et tant nai-
gèrent, qu'ilz arrivèrent au port d'Atren; mais pour
leur fortune leur nef fut périe , et n'en eschappa fors le
conte Baudoin ; mais il luy vauîsist mieulx qu'il se fust
noyé avecquez les aultrez, car depuis sa fille le fist
pendre en Flandres pour sa cruaulté.
De lendemain le conte Baudoin trouva ung marchant
qui s'en vouloit aller droit au port de Marseille , dont
luy pria Baudoin que , pour Dieu , il le vousist mectre
en sa nef et le voulsist mener à Merseiîle. Et yssit Bau-
doin de la nef au port de Marseille, car le marchant le
AS LE LIVRE DE BAUDOYN
mena jusques audit lieu et luy bailla au départir dix
soulz pour l'amour de Dieu et tant chemina Baudoin ,
quérant sa vie , qu'il arriva à Tournay en Flandres , et
ung dimenche matin, en l'an de grâce mille deux cens
neuf , environ l'ascencion , et n'a voit vestu que une
povre cocte par dessus son pourpoint. Et estoit saint
par dessus et portait ung bourdon en sa main , et son
visaige munssoit dessoubz son chapperon , affin qu'il
ne peult estre congneu. Le conte Baudoin encontra
ung homme de la ville et luy demanda , qui en estoit
prévost ; et on luy dist que c'estoit Richart du Parc
et luy monstra l'on sa maison et Baudoin y alla tout
droit. Et luy dist le conte Baudoin : « Prévost , par la
« foy que doy à Dieu, je n'ay or, ne argent; donne
« moy ung repas , car il y a deux jours que je ne man-
cc p-ay à demy. » — ce Vous en aures, dist le prévost,
(( asses et largement , pour l'amour de Dieu première-
ce ment , et pource que vous ressembles si bien ung
« homme qui me fist tant de biens en ma jeunesse et
a a voit nom le conte Baudoin de Flandres : mais je
a croy qu'il soit mort en Jhérusalem. » — ce Par ma
ce Foy! dist Baudoin, je croy que c'est moy. » Lors
ledit prévost fist mengier Baudoin devant luy , sur une
petite table et aussi bien le regarda moult fort et puis
luy dist et aussi le araisonna , quant il eut bien beu et
mengié : car le conte Baudoin s'en vouloit aller , mais
le prévost luy dist qu'il ne se hastat et qu'il parlast ung
peu à luy , en une chambre en laquelle nulli ne les
CONTE DE FLANDRES. 49
oroit : « Preudomme , dist le prévost , je te conjure de
« Dieu et de la doulce Vierge Marie, que tu me dies
« ton nom et le pais don tu viens et dont tu es. » — « Par
« ma foy , dist Baudoin , vous en sçaves le vray : je
« suis le conte Baudoin de Flandres, qui pièca me
« partis pour aller en Jhérusalem, et m'en allay à
« Romme pour avoir absolucion , et puis m'en allay à
a Constantinoble , où je conquis Acquillan et prins
(( l'empererie à femme ; elle ne vesquit guierez : Dieu
« luy face mercy! et puis passay devant Jhérusalem,
« où je fus trahy par Jehan l'auvergnois , le sire de
« Haultefueille , et pour la trahison qu'il avoit faicte
« de moy , le souldan Saladin luy fist coupper la teste
« et moy fus emprisonné , où j'ay esté quinze ans. »
Ainssi compta tout son affaire au prévost et le pria pour
Dieu qu'il le voulsist celer , et aussi qu'il luy dit que
fasoient ses deux filles en sa terre , et comment il pour-
roit ravoir la seignourie. Et quand le prévost eut ouye
la response du conte , il commença fort à plourer et luy
cheut au piedz et luy dist comme Jéhanne sa fille estoit
mariée à ung noble vassal nommé Ferrant de Portingal ,
que luy avoit donné le roy de France , lequel est conte
de Flandres , et est la terre par luy gouvernée. « Mais
« Marguerite , vostre fille , c'est mal portée ; car elle a
« aymé Bouchart et en a eu deux filz et ne la point
« espousée ; et pource je doubte que ce Ferrant et Bou-
« chart sçavoient voustre venue , que ilz ne seroient
« jà joyeulx et y pourroient pourveoir par aulcune
50 LE LIVRE DE BÀUDOYN
« malice ; et pource seroit bon , dist Richart , que cest
« chose fut saigement menée et vous conseille que vous
« demoures cy endroit avecques moy en mon hostel ,
« jusques à la feste de Saint-Jehan en esté , que le conte
« Ferrant aura assemblé à Lisle sa noble baronnie î, où
« ilz doibvent faire une grande solennité et je vous
« meneray là à vingt ou à trente hommes bien ordon-
« nés, et si je puis tant faire que les princes et barons
« vous aient bien ravisé , vous pourres asses légière-
a ment ravoir voustre bonne seignourie , aussi avecques
« leur conseil et à leur aide. » — « Par Dieu ! dist Bau-
« doin, vous dictes bien, j'en feray tout à vostre vo
« lente et gardes que la chose soit bien tenue en secret. »
Mais il y eut une jeune fille de dix ans en l'ostel qui
estoit couchée sur ung lit qui ouyt tout ce que Baudoin
et son père avoient dist , et vint à sa mère , et luy dist :
« Madame , celluy homme qui est aujourd'hui y venu
« céans, fut jadis conte de Flandres et se nomme Bau-
« doin : et dist qu'il vient d'oultre mer, où il a esté em-
« prisonné quinze ans et dist qu'il raura sa terre , s'il
« peult. » — « Beaulx sire Dieu ! dist la dame , tu en
« soyes adourée : c'est le bon conte dont mon mari
« fust tant aymé. » Et ne se peult tenir qu'elle ne le
dist à ses commères et ainssi de l'ung à l'aultre , fut le
fait révélé et tanlost la cité de Tornay en fut toute
commune.
CONTE DE FLANDRES. 51
(Eommtnt la coïiUqzz trr Maxtàrtz envoya qn'erxr
le :pri»xrt îrje Sxrrnai) pxrttr enquérir la uiriti to 0*m
cm, qu'iU* axwif xrwq l^xre jquHi *0icrit jeu 1*001*1 fctt
prit3xr0t
En ce tempz es toit la contesse à Lisie en Flandres, à
la quelle l'affaire fut compté ; et quant elle sçeut ses
nouvelles , elle en fut moult dolente et courroucée et
envoya tantost ung messagier par devers le prévost de
Tournay et luy manda qu'il venist par devers elle , di-
sant que elle avoit moult à besoingner à luy. Lequel
alla tantost devers elle à Lisle en Flandres , et luy dist
ainssi la dame : ce Prévost, je vous ayme moult loyalle-
« ment , et si je vis longuement , je vous feray riche
« homme; je vous ay envoyé quérir pour ce que Ton
a m'a dist que vous aves avecques vous mon père qui
u pièca s'en alla sur Sarrazine gent , et pource, prévost,
« que vous m'en diez le vray. » — « Dame, ce dist le
» prévost, de ce ne scay-je riens, maisj'ay en monhostel
a ung preudomme qui vient d'oultre mer , sans or et
« sans argent , lequel j'ay moult enquis de vostre père :
« mais il m'a juré qu'il n'en sçait riens. » — « Prévost,
« dist la dame , vous aves tort et ne m'en celés riens ;
« je sçay bien de vray que c'est mon père , car je vous
a prometz qu'il raura sa terre , ne ne jamais Ferrant
« ne moy n'en tiendrons piain pié , se ce n'est par son
« vouloir ; et pource que le conte Ferrant est en Ho-
« lande , où il fait jugement des Frisons qui luy avoient
m LE LIVRE DE BAUDOYN
ce fort mesprins , je vueil parler à mon père , ains qu'il
« reviengne : et pource je vous prie que l'amenés has-
« tivement et luy feres changier son nom et luy dires
« qu'il se nomme Bertran de Ray, affin que nullement
« il ne puisse estre cougneu ; car Ferrant est si trasaymé
ce des grans et des petis , que l'on pourroit bien tuer
ce mon père , pour l'amour de Ferrant. » Et tout cela
disoit la dame pour trahison, affin que le prévost
amena le père d'elle plus curieusement. Lors ce partit
le prévost de la dame , et s'en alla à Tournay et tantost
fist aprester Baudoin pour mener devers sa fille, et luy
dist qu'elle luy avoit promis que il rauroit sa terre,
mais qu'il l'amenast par devers elle ; et luy dist que luy
couvenoit qu'il muast son nom et qu'il le nommast
Bertran de Ray. Ausquelles choses Baudoin se consentit.
Si se partirent le lendemain luy et le prévost avecques
dix hommes tant seullement. Et quant Jehanne, la
contesse , sçeut leur venue , elle vint contre eulx et se
tira vers son père et luy demanda : ce Beau preudoms,
ce comme est vostre nom ? » — ce Dame, dist, j'ay nom
ce Bertran de Ray , qui suis venu par vostre commen-
ce dément. » — ce Preudoms, dist la dame, bien vien-
ce gnies vous. Or vous en ailes en vostre hostel, et venes
ce quant je vous manderay. »
CONTE DE FLANDRES.
53
Cormmjmt \t cantt ta Maxtitt* foi prin0 t\ fut
pjrofrti par le cammaxib tmznt ta 0a fille.
Jehanne la contesse se advisa d'une grande trahison ,
car elle fist armer vingt hommes qu'elle fist mectre en
ung aguetpour Baudoin , quant il viendrait par devers
elle et leur donna à entendre que le Pape luy avait
mandé que ung homme , nommé Bertran de Ray, qui
avoit trahy Romme , quelque part qu'il fust trouvé ,
qu'il fust prins et pendu ; et leur dist de son père que
c'estoit ycelluy Bertran. Lesquelz firent son comman-
dement et le prindrent en luy disant qu'il s'en yroit
avecques eulx et qu'il avoit mains hommes murtris et
tués et qu'il en seroit pendu et trainé. Et quant le pré-
vost vit l'adventure, il en fut moult dolent et leurs dist :
« Beaulx seigneurs, et que vous a cestuy homme mes-
M LE LIVRE DE BAUDOYN
ce prins ? rnenes-le devers la dame , et s'il a riens forfait,
« si l'accuses devant elle, et s'il ne vous sçet respondre,
ce et la dame le vous commande , si en faictes voustre
« vouîenté. » Lesquelz furent désobéissans et dirent
au prévost qu'ils n'en parlast plus. « Par Dieu, distle
ce prévost, vous mesprenes; car vous ne sçaves qui
ce est celluy qui est démené ainssi laydement sans cau-
« ses et le ravises très mauvaisement. Et puisqu'il est
ce ainssi que vous ne vous en voules déporter , je vous
c< notiffie pour vray que c'est Baudoin , conte de
ce Flandres , le père de madame la contesse , qui pièca
« s'en alla sur les Sarrazins oultre mer , où il a esté
a emprisonné xx. et sine ans , qui par la grâce de Dieu
« s'en est retourné par deçà et pour ce je vous prie
« que ne lui faces plus de desplaisir, car il est vostre
(( droit seigneur. » — ce Certenement , dirent-ilz , pré-
ce vost, vous inenles; car c'est Bertran de Ray, le trais-
u tre parjure, pour qui le Pape deRomme, a esté tra-
ce hy ; car madame la contesse en a eu naguières lettres
ce du Pape et mande le Pape que quelque part qu'il
ce soit trouvé, qu'il soit prins et mis à mort. » — ce Par
ce Dieu ! dist le prévost , non est : c'est le bon conte
ce Baudoin. » Mais nonobstant pour chose que le pré-
vost dist , ils ne le voulurent oneques laisser , et le me-
nèrent tantost devers la halle cle Lisîe en Flandres et
fermèrent les portes de la halle et en boulèrent hors le
prévost et tous ses gens ; lequel prévost en fut moult
couroucé et s'escria à hauite voix : ce Ha! bonnes gens
CONTE DE FLANDRES. 55
« de Lisle, pour Dieu! vueillez secourrir vostre bon
« conte Baudoin qui est en péril de mort et qui est
« faulcement accusé. » Et tantost la commune de Lisle
courut à la porte des halles et crioient pour Dieu que
Ion ne fist mal au conte Baudoin : mais nonobstant
ce , les traistres qui le tenoient ne voulurent riens faire ;
mais lez traistres le pendirent parle col àung dez boutz
de la halle et illec le firent morir laidement sans juge-
ment : car se ilz ne l'eussent fait . Jehanne la contesse ,
lez eust fait morir. Et tantost que le conte fut pendu,
ung sergant saillit aux fenestres et s'éscria à haulte voix :
« Or ouès ! or ouës ! de par monseigneur le conte Fer-
« rant et de par madame la contesse , nous faisons
« assaivoir à tout le peuple petis et grans , que l'omme
« qui a esté prins par nous est Bertran de Ray , qui est
a banni de Rome qui trahit les Rommains et le Pape;
« et pource le Pape a mandé naguière à madame par
a ses lettres , que s'il estoit trouvé en sa terre , qu'il fust
(( tantost prins et pendu, et que elle le fist publier par
« tout son païs : et pource , l'on vous commande que
« vousvousen ailles en vostres maisons, sans plus tenir
« compte de la chose. » Et tantost la commune de la
ville s'en partit d'illecques , pource qu'ilz doubtoient
trop la contesse Jehanne ; et tantost ceulx qui avoient
pendu le conte Baudoin yssirent des halles et tuèrent
le prévost de Tournay et toutes ses gens. Et quant le
fait fut ainssi advenu , plusieurs des gens de la ville s'en
vindrent par devers la contesse et luy comptèrent
56 LE LIVRE DE BAUDOYN
comme le fait estoit advenu , et elle respondit : « Beaulx
« amis , ne tous en chaille , ne ne vous en esmaiez
« aussi de riens: car certainement ce n'estoit pas le
« conte Baudoin mon père , aincoys estoit ung traistre
« nommé Bertran de Ray , qui avoit trahy le
« Pape et les Rommains; et pource, je l'ay fait ainssi
« morir et vous en taises et n'en parles plus. » Mais pour
vray atant ne souffit-il mie à la faulce dame se son père
fut mort, aincois le fist despendre et charger sus une
charrete et le fist porter auprès d'une abbaïe nommée
Loz en Flandres, où il fut de rechief pendu. Oncques
mais corps de prince ne f ust si villainement desmené .
Après que il y eut esté ainssi pendu , l'abbé de Los et
tout son couvent allèrent faire despendre ledit conte
et l'emportèrent en l'abbaïe et illecques l'allèrent en-
terrer moult honorablement et le mirent en un moult
riche et noble circueil , en estât de chevalier , tant seul-
lement pource qu'ilz doubtoient le courroux de la con-
tesse. Et tantost monta à cheval l'abbé de Loz avecques
deux de ses moynes et s'en vint ledit abbé deverz la
dame et luy dis : « Madame , je prens sur mon ame
« que celluy homme qui ainssi a esté murtri au gibet
« estoit vostre père, le bon conte Baudoin; mais faul-
« cément vous l'aves fait morir. » Et la contesse luy
respondit que elle n'en sçavoit riens , et que il s'estoit
nommé vers elle Bertran de Ray ; que pour celle cause
l'avoit-elle fait pendre et que Bertran de Ray , comme
le Pape luy avoit rescript , avoit trahy les Rommains et
CONTE DE FLANDRES.
pour celle cause , il avoit esté ainssi fait morir. Incon-
tinent la dame fist venir charpentiers , massons et aul-
ters et fist faire ung hospital de Saint-Pierre et de Saint-
Nicolas , qu'elle fit moult richement fonder et ordonna
prestres pour prier pour lame de son père; mais en-
cores doubtoit-elle que ce ne fust-il mie , dont il luy
mescheut en la fin de ses jours.
(Comment la ttmïzz&z te Maxùftzs fctst à Sextant
Qon mari, conte te Mantfxe^ la manier* comment clic
avoit fait moxxx son père iBauterw.
Ferrant , le conte de Flandres , en ce temps s'en estoit
allé en Hollande contre les Frisons : si s'en retourna en
Flandres et luy et tout son ost. Et quant il fut en Flan-
dres, la dame luy dist une fois coyment. a Ferrant, beau
ce sire, vous me debves bien aymer, car vrayment pour
« l'amour de vous, tant que vous aves esté dehors, j'ay
« fait mourir mon père qui estoit venu d'oultre la mer,
« affin qu'il ne vous ostat vostre conté de Flandres et
« les aultres terres que vous tenes. » Et quant Ferrant
l'entendit, il luy dist : a Très mauvaise femme , es-tu si
« oultre cuidé , que tu as fait mourir ton père ? Par
ce Dieu ! ainssi feroie-tu de mcy voulentiers. » Le conte
de Flandres tira ung couteau et en voulst frapper la
contesse : mais ses gens saillirent sus et luy ostèrent le
couteau, et tantost la dame s'enfuit à Bruges et se
mist en une abbaie , où elle conversa moult longue-
ment et puis après, on fist la paix d'entre eulx deux
LE LIVRE DE BAUDOIN
et furent de bon accord. En ce temps fut aporté au
roi d'Angleterre ung autour tout blanc , le plus bel et
le plus merveilleux qui oncques fust , ne eust esté veu.
Si s'en esbatit longuement le roy d'Angîiterre, et quant
il s'en fust bien esbatu à son plaisir , la royne d'An-
gîiterre luy dist : ce Sire , vous vous estes bien esbatu
« de cestuy oysel , et si grant seigneur comme vous
« estes , ne doibt pas si longuement , ne tant aymer
« ung cheval ou ung oysel , s'il n'a à qui il donne , ou
a en face ung bon amy , qu'il puisse meurir ou em-
« pirer : et pource, sire, je vous conseille que cestuy
« oysel vous envoyés à Ferrant de Portingal, le bon
« conte de Flandres. » Adonc le roy d'Angleterre luy
dit : « Dame , vous dictes bien ; car c'est homme du
« monde qui me peuît nuyre et qui plus me peult aider
« ou royaulme de France. » Et tantost appella Henri le
a conte d'Arondel et luy dist : a Henri , il convient
« que vous prenes le blanc autour et que vous passes la
« mer et que vous le portes de par moy au noble conte
« Ferrant de Portingal conte de Flandres. »
Cxrmmjent le coule WJLtiwfotl apporta an tonlt
errant to Man^tt& to par k rxrt) fc^tîgkterrje Vau-
toxxt blanc.
Lors monta le conte d'Arondel en mer et s'en vint en
Flandres et présenta au conte deFlandres l'autour blanc,
et luy dist que le roy d'Angleterre le saîuoit et luy en-
voyoit celluy autour blanc. Le conte de Flandres en
CONTE DE FLANDRES. 59
fut moult joyeuix et festoia ie comte d'Arondel grande-
ment : et , quant il s'en voulut aller , il luy dist qu'il le
recommandast au roy d'Angleterre et que s'il avoit aul-
cunement à besongnier de luy , que il luy aideroit de
tout son pouvoir de trente mille hommes , s'il en avoit
a besoigner. Et quant il fut en Angleterre , il dist au
roy comme le conte de Flandres avoit eu grant joye de
l'oysel, et que s'il avoit à besongnier de luy, qu'il luy
aideroit de trente milles hommes. Ferrant, le conte de
Flandres , s'esbatit paraulcun temps de l'oysel et l'ayma
moult; car il n'avait nul si bon. Et ung jour estoit
avecques luy la contesse qui luy dist : « Sire , ii me
« semble que vous obliés trop longuement le noble roy
« de France, lequel vous maria tant haultement, que
« vous estes conte de Flandres. Vous le deussies plus
« honorer, que nul de vos amis : je vous prie que il
ce vous plaise de luy envoier celluy oysel , où vous aves
<c longtemps prins vostre esbatement. » — « Par Dieu
dist Ferrant, vous dictes bien. » Si appella six chevaliers
des barons de sa court, qui tous estoient natifs de Flan-
dres, du pais d'autour, dont Tung fut nommé le sire de
Tournay, le second Henri, sire Chue, le tiers Guillaume
de Gavre, le sire de Saint-Venant, le chateîlain de Ber-
gues et Robert, seigneur de Roncy. Ces six chevaliers
furent envoies en France de par le conte de Flandres ,
pour présenter au noble roy de France l'autour blanc
que mal fust il oneque congneu.
60 LE LIVRE DE BAUDOYN
©tfmnunt Jtxxaxxl, ternit ïtt Maxiftxtz^ twtoxa au
rot) to Sxautt Vautour blant.
Si vindrent tous six devers le roy à Paris , mais ilz
ne y trouvèrent pas le roy , car il s'estoit allé esbatre à
Laigni-sur-Marne. Et tantost les chevaliers dessus nom-
més s'en allèrent à Laigny , devers le roy , et trouvèrent
le roy près de là, où il s'esbatoit à voiler; et estoit avec-
ques luy le conte d'Estampes , Hue , le conte de Saint-
Pol , Guillaume deMontegny , Guillaume des Barres , son
maistre faulconnier , qui chassoient en rivières avecques
luy ; mais encores n'avoient ilz riens prins , pour ung
grant aigle qui les suivoit de trop près , dont le roy
estoit moult dolent. Et là arrivèrent les chevaliers fla-
mans qui firent présent au roy de l'autour blanc de
par le conte de Flandres, et le roy repçeut l'autour
moult doulcement et le commença à plainer et prinst
le gant et le mist sur sa main et mercia moult doulce-
ment le conte de Flandres de ce gracieulx présent , et
dist. « Ferrant ne m'a pas oblié , » et que s'il avoit mes-
tier du roy et de sa gent , qu'il en estoit tout à son bon
commandement. « Par Dieu ! dist le roy } nous n'avons
« oysel qui aujourduy prinst riens: et pource nous
« voyons là ung héron qui se doubte forment des
« oyseaulx^ nous lerrons aller sur luy l'autour. » Et
quant le noble conte de Saint-Pol , entendit le roy qui
sitost voulut laisser aller l'oysel , si luy dist : « Sire , le
a conte de Flandres vous a envoyé ce noble oysel , pour
CONTE DE FLANDRES. 61
« vous esbatre : vous ne le debvez par sitost laisser
« aller. Sire , plaise vous de vous desporter de ce vol :
« vous voies l'aigle , qui par Bestial est nommé roy des
« oyseaulx, qui ne fait que tournoyer pour dessirer
« vos oyseaulx et pour les affoller ; et le autour blanc
« est si bon , comme l'on dist , et vous le laisses aller ;
« il ne le daignera reffuser , et ainssi le pourroit l'aigle
« par force occire et destranchier. » Lors, respondit
le roy. « J'ai ouy par plusieurs foys racompter que
« l'aigle est roy par dessus tous les oyseaulx , comme aussi
« il est prouvé par le livre du Bestiaire , et que l'on peult
« comparer l'autour blanc à l'aigle , et pource je vueil
« laisser aller l'autour blanc contre l'aigle , et met ung
« exemple , se ung conte oseroit aller à l'encontre d'ung
« roy. » — ce Sire , ce dist le conte de Saint-Pol , contre
« vostre volenté ne vueil point aller; or, en faictes
« vostre volenté. »
(Rommtnt \t rxrt) laissa alkr i'aatcrttr bianc.
Adonc osta le roy lez giez à l'autour et si le laissa
aller: et les variés de la faulconnière firent tantost
souldre le héron, et l'autour voile après qui bien le
cuida attraper ; mais l'aigle se dressa tantost devers
l'autour blanc, et quant l'autour blanc l'apperçeut, il
laissa le héron aller et se retourna devers l'aigle et s'entre-
coururent l'ung contre l'aultre des piedz et du bec, si
fort.qu'ilz s'entre arrachèrent les plumes l'un à l'autre.
Et le regardoit moult le roy et les au 1 très chevaliers :
62 LE LIVRE DE BAUD0Y1N
mais l'autour fut îe plus fort et sçeut mieulx se garder,
tant que par force de plumes , il surmonta l'aigle et
puis se ravalla par telle manière que il fist l'aigle verser
troys foys par devant le roy : et se courouca le roy de ce
que l'aygîe, qui est roy des oyseaulx, se laissa ainssi sur-
monter à l'autour.
Et après s'en tourna l'aigle et n'osa illecplus demourer
et s'en fuit pour se saulver; mais l'autour ne le daigna
plus poursuivre et s'en alla au héron et l'abbatit soubz
îuy et l'estrangla. Mais l'aigle fut en son aguet et choisit
son adventaige et vint sur l'autour et sur le héron ; tel-
lement le frappa l'autour avecques les pieds , si que l'au-
tour ne se peuit oncques aider et l'emporta sur ung
arbre etiîlecques le mist à mort , voyant le roy et tous les
chevaliers. Dont les chevaliers fïamansen furent moult
courocés et s'en retourna le roy à Laigny-sur-Marne et
mena avecques luy les chevaliers flamans pour lez fes-
toier. Si les fist seoir auprès de luy à la seconde table;
et, entre deux mes, le roy parla à eulx et leur dist :
« Beaulx seigneurs , quant vous seres par de là en la
ce terre de Flandres , vous pourres bien dire à Ferrant
« toute Fadventure de l'autour blanc , et comme je suis
<c bien doulent de avoir perdu son présent : mais c'est, par
« ma foy pource que j'ay pour ce laissé l'oiseî. Si vous
ce prie que m'en excuses envers luy. » — « Sire, dirent les
« Flamans , il n'y a chose dont vous soies blasmé. « Le
a conte de Saint-Pol commença à escou ter ces motz et dist
« au Roy : » Sire, je vousayaracompté par l'exemple du
CONTE DE FLANDRES. 63
ce Bestiare aulcuns desfaitzdesoyseaulx et que l'on peult
ce sur ce adviser. » — « C'est vray , dist le Roy , y sçaves
« vous que adviser ? si vous y sçaves riens , ne le scelles
« point. » — « Par ma foy ! dist le conte de Saint-Pol ,
« nenny , quant au vray dire : mais l'on peult figurer
« sur ce fait que le roy d'Angleterre ne vous ayma point ,
« quand il fist présent à Ferrant, conte de Flandres,
ce le blanc autour et ne le luy envoya fors pour soy allier
ce à luy , affin qu'il luy soit aydant contre vous, pour
ce grever le royauïme de France ; et les verres tantost
ce alliés ensemble , et entrer en vostre terre et y mectre
« feu et flambe. Et vouldra Ferrant à votre corps jouster,
ce et par troys fois vous fera à terre verser , et à la qua-
<e trièsme , vous conviendra retraire pour doubte de
ce luy et vous en fuyr pour saulver vostre vie : mais après
ce il s'en pourra vanter qu'il en mourra à la fin. C'est le
ce signe et la figure que l'on peult jugier de ce fait. » Et
quant le roy eut entendu la parolle du conte de Saint-
Pol, ilsecourouca contre luy , et luy dist : qu'il laissas!,
à parler de ses sors , et qu'il ne deust pas dire ses parol-
îes devant luy , ne en sa présence , ne deviner ses sors si
haultement et publiquement ; et qu'il tenoit de luy le
plus de son tenement et estoit per de France : » Et en-
ce cores , dist le Roy , y a il plus , que Ferrrant est mon
ce serf , si fut son père Clément de Portingal , et ainssi
ce je ne pourroie croire que Ferrant eust coraige de moy
ce grever aulcunement. » Les chevaliers flamans enten-
dirent cestes parolles qui en furent moult dolens 5 et s'ilz
(U LE LIVRE DE BAUDOYN
eussent osé parler , ils en eussent respondu au roy et
faisoient semblant de mengier, mais ilz n'en avoient
aucun talant.
(Kiommmî lt& ri)*» aller* flamatt© qui avoitni pxrr-
ttr Vantant blanc ytinùttnt confit tin rflî) jet s1jett
alljèrjent.
Et, quant les tables furent ostées , les messaigiers allè-
rent devers le roy prendre congié moult débonnairement B
et leur dist le roy : « Je vous prie que vous me salues
« Jehanne la contesse et Ferrant son mari , et luy dictes
« que je le remercie plus de cent foys du blanc autour
« qu'il m'envoya et luy dictes qu'il me tiengne ce qu'il
« me promist , quant luy fis espouser Jehanne , la con-
« tesse de Flandres : c'est que jour de sa vie ne seroit
« nuysant au royaulme de France, et qu'il s'en garde bien
« et que je luy deffens que ilz ne face point d'aliance
ce avecques le roy d'Angleterre , car il luy seroit du pis. »
Les messaigiers promisdrent au roy qu'ilz luy feroient
bien son messaige et luy dii oient tout ce qu'il leur
avoit dit. Lors le roy appella le conte d'Estampes et luy
dist. « Ailes à nos estables , et donnes à ses six cheva-
« liers six des meilleurs chevaulx qui y soient. » Et
ainssi le fist le conte d'Estampes et présenta aux six che-
valiers les six meilleurs chevaulx ; mais ilz ne les daignè-
rent prandre , mais les reffurent moult orguilleusement
et dirent qu'ilz ne les prendroient point et qu'ilz en
avoient asses.
CONTE DE FLANDRES. 65
Ccrmnuttt tes nxe&sGX%xer& iiamam z'en partirjetit
fo IParis et &1en retournèrent en JlanÎJre*.
Les messaigiers se partirent de Paris et ou ni. jour
arrivèrent en Flandres et allèrent à Vimandable , où
estoyent le conte et la contesse : mais ilz passèrent si
despiteusement par devant le conte, qu'ilz ne daignè-
rent oneques parler à luy, et s'en allèrent boucter en
une chambre. Et quant Ferrant vist la chose, il s'en
esmerveilla fort, et dist à la contesse moult aigrement :
« Dame, il semble que nos chevaliers soyent couroucés :
« ailes parler à eulx et sçaiches pourquoy ilz n'ont par-
ce 1er à moy et me dictes leur responce. » Jehanne, la
contesse de Flandres, s'en alla devers les chevaliers et
leur dist : ce Seigneurs, comment fait le roy de France et
« ses nu. filz et pourquoy n'aves vous parlé au conte?
ce il en est moult couroucé. » Lors, responditle sire de
Tournay, moult aigrement : « Dame, fait-il, vous nous
« avez laydement servis : car vostre mari est serf du
ce roy de France et s'en vanta le roy en nostre présence
« à Paris , et que si fut son père et le roy de Portingal
ce qui est à présent. Or est ainssi que nul serf ne peult tenir
ce plainpié de terre que son seigneur n'aist, si luy plaist;
ce ou il le peult faire pendre ou faire noyer, se il mes-
cc prent riens envers luy. Dame, prenes vostre serf,
<e qu'il soit mauldit de Dieu et vous en ailes en Portin-
cc gai où sont les serves gens : car jamais serf n'aura
ce sur les Flamans aulcune mestrise et vueillies bien
9
60 LE LIVRE DE B4TJDOYN
« sçavoir que si Ferrant est encores xv. jours par desça,
c< nous luy ferons coupper la teste. »
Jehanne , la contesse , quant elle ouyt la responce des
chevaliers , si fut esbaye et souspira bien tendrement de
de ce que le Roy avoit appelle Ferrant serf et leur dist :
« Seigneurs , ne vous en esmaies jà , puisque le conte
ce de Flandres vous envoya en France, rapportes-luy les
c< nouvelles et comment la chose va. Et se le roy de
« France a aulcunement mesprins envers Ferrant , Fer-
ce rant y pourvoyra : et se le Roy a droit , Ferrant l'en-
cc durera. Beaulx seigneurs, ailes parler à luy sçavoir
ce qu'il vous dira. » Les chevaliers s'en allèrent devers le
conte et luy comptèrent tout le fait et la manière com-
ment il avoient besoingné , et comment l'autour blanc
avoit esté tué de l'aigle ; et comment le conte de Saint-
Pol avoit dit au Roy à l'exemple des oyseaulx , et
comme le Roy avoit appelle Ferrant serf, et comme
au despartir le Roy remercioit le conte du présent ,
et comme il avoit enchargé au messaigiers qu'ilz n'ou-
bliassent pas à dire à Ferrant les convenances qu'ilz luy
avoit promises au palais à Paris ; et aussi qu'il ne fust
si osé, qu'il fïst aliance au roy d'Angleterre. Et après
qu'ilz luy eurent dit tout, ilz dirent au conte que puis-
qu'il estoit clamé serf , qu'il alîast servir le Roy et que
jamais il n'entrast en Flandres et que tel pais ne doit
point estre gouverné par ung serf, et luy dirent : ce Sire,
ce si vous ne Testes, si vous en deffendez , et nous som-
ce mes tous prest à vous aider ; et , Sire, si ainssi est que
CONTE DE FLANDRES.
« vous ne nous en dépendes, soies seur et certain que
« si vous estes encores quinze jours en cestuy païs en
ce Flandres , nous vous ferons coupper la teste ; si vous
« advises bien sur ce. » — « Par Dieu ! dist Ferrant ,
« il n'est mye serf qui est aymé de ses hommes. Beaulx
« seigneurs , dist Ferrant , sçaiches que , en ce fait , je
« je n'ay aulcune coulpe , et m'en pense bien vengier
« contre luy de mon povoir. » Lors luy promirent les
barons qu'ilz luy aideroientà faire son debvoir. « Beaulx
m seigneurs , se dist Ferrant , je vous mercie ; mais
« l'omme est bien povre et chétif qui est en sa maison
« assis à sa table et a beu de son vin , tant qu'il en est
«surprins, se il ne peult aulcunffoys dire son talant.
u Si le Roy avoit beu de son vin et faisoit ses deiietz, et
« il est ung peu courroucé par mal talant, et pource
« que l'aigle avoit occis le blanc autour , et pour le sort
« que le conte de Saint-Pol dit par devant luy : pour
« ce courroux, me peult-il bien appeller serf et aussi
(( depuis il s'en peult bien repentir. Et pource , je luy
« envoyray ung messaige qui luy diray de par moy de
« ce que il m'appelle serf, que il s'en viengne desdire
« en mon pais de Flandres et m'en viengne requérir
<c mercy, et j'en feray ce que m'en sera advis : car
« soyes certains, beaulx seigneurs, que je le double
« riens. » Lors fist faire lestres où les choses dessus
dictes estoient contenues et le envoya au Roy et quant
le Roy tint les lestres , il les ouvrit bien hastivement et
leut tout du long en faisant très-maulvaise chîère. Et
68 LE LIVRE DE BAUDOYN
quant il les eut leues, il dist par mal talant. « Ce moc-
« que ce chetif de moy, qui veult que je me desdie des
« motz que j'ay dist ? Par Saint-Denis ! je ameroie plus
« chier avoir perdu mon royaulme; car son père fut
« mon serf et aussi le filz que j'ay haulcé si haulte-
« ment. » Lors dist le Roy au messaigier. « Revat-en ,
« bel amy, et dis à Ferrant les molz que tu as ouys et
« luy dis encore pis, se tu peulx et que je ne le doubte
« de riens. » Le messaigier s'en retourna dever le
conte et luy dist et compta tout ce que Roy luy avoit
commandé à luy dire , et quant Ferrant eut escouté le
messaigier , il fut si couroucé et si dolent que mer-
veilles.
Cxrmnuent jFjerratti, \t tavtXz lit Jlanîfxt& , apri0
qn1 il tnt 0ut\t lar tzyonct un rm), mcm&a ixw0 %t% jgjros
qui tewicrat înrmt montt Qranîft quantité m&tmblt.
Le conte Ferrant manda tantost ses gens de tout son
pays moult hastivement, qui tantost vindrent tous à son
commandement , bien garnis de tous harnois d'armes ;
et quant ilz furent venus devant luy , Ferrant se plain-
gnit à eulx de l'oustraige que le roy de France avoit dit
de luy , et qu'il luy voulsissent aider à vengier son in-
jure et ilz luy promidrent tous à luy aider jusques à la
mort. Lors se partit le conte et tous ses gens de Flan-
dres , et prindrent leur chemin droit à Arras et prin-
drenttous les Artoiens : et quand ilz furent ensemble, ilz
CONTE DE FLANDRES. 69
furent bien troys cens mille hommes. Aussi print il ceulx
de la conté de Noyon et s'en vindrent passer au pont de
Chosi • mais tantost les nouvelles furent racomptées au
roy Phelippe de France que Ferrant venoit sus luy bien
à troys cens mille hommes, qui gastoit et ardoit tout le
pais. « Par Dieu , dist le roy , Ferrant n'oseroit , car il
« est mon serf: et s'il a envers moy entreprins aulcune
« chose , je l'en feray tantost repentir. » Ferrant et son
ost chevauchèrent moult fièrement , tant qu'ilz vint à
Compienne et assiégèrent tantost la ville et exilia la terre
et le pais, depuis SoixonsjusquesenBeaulvoisin- et fu-
rent le conte de Flandres avec ses gens xv. jours devant
Compienne, et au xvi. jour la ville fut prise et laissa
dedens en garnison cincq cens hommes d'armes. Et puis
s'en partit dillec et s'en alla à Verbrie, qui tantost fut
rendue à luy et puis s'en alla à Senliz et assièga la cité
et gasta tout le pais : Ferrant fut six sepmaines devant
Senliz et assaillit moult durement la cité par plusieurs
lieux. Et entretant le roy Phelippe manda ses hommes
et aultres gens par tout où il peult finer et à luy vint le
duc de Bourgoigne , le conte de Foiz, le conte de Clar-
mont, et le duc de Bretaigne , et le duc d'Orléans, le
conte de Tonnere , le daulphin de Vienne , le duc de
Bourbon et le conte de Soixons. Et assembla tant de gens
qu'il se trouva à deux cens mille hommes , tant de gens
d'armes que de gens à pié ; et fut baillée l'orifïambe à
porter et à garder à Guillaume des Barres, qui estoit
vaillant chevalier. Et se partirent de Paris et prindrent
70 LE LIVRE DE BiUDOYN
leur chemin droit à Senliz , et se loga le roy près d'ung
bois et de l'aultre part estoit le conte de Flandres et ses
gens. Et fut en Fan de grâce mil n. cens et xm. au moys
de jullet, à ung mécredi matin , que le jour de la ba-
taille fut prins ; et bailla le conte de Flandres sa ban-
nière à porter à Hue de Saint-Venant et mirent de l'une
partie et de l'aultre leurs arbelestries devant , et estaient
de l'une partie et de l'autre bien un. mille et misrent
aussi leurs gens de pie devant. Et en icelluy endroit eut
moult grant occision d'une partie et d'aultre, et là le
conte de Boulogne occist le conte du Perche , dont le
roy fut moult dolent. Et pour celle cause se bouta le roy
en la bataille , dont le conte de Flandres fut bien
joyeulx : car ilz adressèrent Fung à l'aultre et férit
tellement le roy le conte de Flandres, que il le
versa à terre. Mais le conte de Saint -Pol le alla
tantost redresser, maulgré tous lez Flamanz. Et iorz
Ferrant commença à ramponner et luy dist : « Sire ,
« le sort que vos gens avoyent sorti, est jà bien
« apparu : car l'aigle fut abatue par l'autour blanc et
« le conte a abatu le roy. » Et le roy Phelippe, qui en
son temps fut nommé Phelippe-le-Conquérant , par la
hardiesse de luy , en aultrement en l'estour : Hue, conte
de Saint-Pol, s'adressa au sire de Saint-Venant, qui
portoitla banière au conte de Flandres, et luy donna
tel coup , qu'il fist cheoir le chevalier et la bannière
à terre : mais les Holandois s'en allèrent celle part qui
redressèrent le dit chevalier et la bannière ; mais si fut
CONTE DE FLANDRES. 71
la bannière grandement souîliée cîessoubz les pies.
Adoncques le conte de Flandres en eut si grant dueif,
que il se redressa devers le roy et la seconde fois le
versa à terre , et tant qu'il cou vint que de rechief le
conte de Saint-Pol alla secourir et remonter le roy.
Et dist le conte de Saint-Pol, que l'aigle avoit esté abatu
deux fois et dist au Roy : « Sire , allons nous en , la
(( journée n'est pas aujourduy bonne pour nous, car
« certainement la baitailîe est destravée et rompue en
(( plusieurs lieulx. » Et ainssi comme le conte de Saint-
Pol parloit au roy , le conte de Boulongne avec sa
bataille s'adressa sus les Francoys , crians à haulte voix :
« Boulongne , Flandres au lion ! » et à celle entre-
prise le roy fut abatu à terre la tierce fois ; et eust esté
en péril de mort , se ne fust Guillaume des Barres et
Guillaume de Montegny , aussi le conte de Saint-Pol ,
qui secoururent le roy et le remontèrent . « Si , dist le
(( conte de Saint-Pol , par la Vierge Marie ! il ne fait
« pas bon icy : mieulx s'en vault retourner, car desjà
« les plus grans barons s'en sont desjà retournés en
a fuite , et si en a jà grande quantité de mors. » —
« C'est veoir , dist le roy , nous voyons que la journée
« est contre nous. » Lors se partit le roy de la bataille
et fut illec desconfit et s'en retourna luy et ses gens
à Paris , et les Flamans repceurent la grant honneur.
Et aussi dist Ferrant que jamais ne partiroit de devant
Senliz , qu'il n eust prinse la cité : et fonda une moult
belle abbaye au lieu où la bataille avoit esté faicte et fut
72 LE LIVRE DE BÀUDOYN
nommée l'abbaye de la bataille ; car les Flamans avoient
eu la victoire contre les Francoys.
(Eommtnt \t tot\ to Stantt tfm tttanxxta tefrcms
JPari* qui jestcrii monlt îwltnt "bt la ytrtt quz il aiwit
îaicte*
Phelippe , le roy de France , s'en retourna dedens
Paris , qui eut moult grant douleur pource qu'il avoit
esté ainssi laidement desconfit et se conseilla à ses gens ,
come il pourroit chévir de celle besogne. Lors parla
premièrement Guillaume des Barres et dist au roy:
« Sire , vous ressembles le chat qui se couche contre
« le feu , tant que il est tout brûlé : car quant l'on vous
ce disoit que Ferrant exilloit vostre païs et que il avoit
« prins Compienne et Verbrie, vous n'en tenies compte
« et disies que Ferrant ne l'oseroit faire et qu'il estoit
« vostre serf racheté. Mais vous estes laissé sourprendre
« tellement, qu'il vous a desconfit et resorti en la
a bataille , et encores est Ferrant au siège à Senliz , et
ce pource , Sire , il est mestier que vous vous pourvoyes
a sur ce : car je vous conseille que vous envoyés ung
« messaigier par devers Ferrant luy dire que il vous
a vueil donner tresves jusques à ung an , par telle con-
« dicionque dedens ce temps, vous vous desdires de
« ce que vous aves dit de luy , et que , se dedens l'an ,
te vous ne vous en desdictes , si remande chacun parens
« et amis et que il ait jour de bataille : et celluy qui
CONTE DE FLANDRES. 73
« conquerra l'aultre, ait sa terre et son pais, et que
« celluy qui seroit vaincu , seroit tousjours serf du vain-
« queur. Et, Sire, se vous aves les tresves et les Fia-
« m ans s'en soient allés en leurs pais , si mandes tous
« voz gens de vostre royaulme et soient les trésors ou-
« vers, et mandes des souldoier d'estrange pais et donnes
« l'argent aux contes et aux barons, or et argent et
« chevaulx , et payes bien vos souldoiés et les menues
ce gens qui bailleront les vivres et les marchandises ; et
« puis vous en ailes esbatre contre voz ennemis, et je
« abandonne ma vie , se vous n'aves victoire encontre
« eulx. » Le roy se accorda au conseil de Guillaume
des Barres et l'envoya par devers le conte de Flandres
à Senliz , où il tenoit le siège , et luy pria le roy qu'il
parlast à luy bien saigement et luy bailla les lettres.
Lors s'en partit Guillaume des Barres et enporta les
lettres du roy et s'en vint à Senliz et entra es tentes de
Ferrant et le salua et luy dist : Que Dieu voulsist tous
confondre les ennemis du roy de France et dist à Fer-
rant : «Sire, le diable vous a bien enrichi et enorguelly ,
« qui guerries vostre souverain seigneur et vous estes
« son serf : mais je me suis adviséque vous faictes; car
« quant ung serf est surmonté , il se appence voluntiers
« de grever son seigneur , et peult estre prouvé par
« Alixandre qui fut fait morir par ses serf, lesquelz il
« a voit haultement héritez : et aussi le roy vous a haul-
« tement marié, pourquoy vous avez les grans sei-
« gneurs de Flandres , lesquelz vous avez bien enchan-
10
7-4 LE LIVRE DE BAUDOYN
« tez , quant il font ainssi vostre volenté qui est homme
« serf et n'ont pas bien fait de ainssi grever le royaulme
« de France. » Et dist à Ferrant : « Je vueil bien que
« vous le sçaiches , que se le roy de France se esliève
« contre vous , et qu'il mande ses hommes et alliez ,
« vous ne pourres durer contre luy , ne n'oseries at-
« tendre son povoir : mais il a grant pitié du peuple ,
« et pource il m'a envoie par devers vous , pour donner
« les tresves , se vous voulez , jusques à ung an et que
ce cependant vous soies informé , se vous estes son serf
ce ou non : et aussi il aura advis , s'il s'en desportera :
ce et ce en celluy temps, n'est fait l'appointement
ce de vous deux, si mande chascun son povoir d'ung
ce costé et d'aultre , et soit nommé ung jour de bataille ;
ce se le roy est par vous desconfit , il vous quictera du
ce tout du servaige , et si tendres Compienne et Verbrie
ce et tout le pais jusques à Senliz : et s'il vous conquiert,
ex jamais , de ce servaige vous ne seres pasible : et aussi
et pourra le roy de France faire de vous tout à sa vo-
ce lente. Et , Sire , se vous ne m'en voules croire , voyes-
cc ency lez lettres du roy à son seau pendant. » Et les
bailla à Ferrant qui les fit ouvrir et lire. Et quand il
eut entendu le contenu des lettres , il fut moult dolent
et dist à Guillaume des Barres que il parloit fièrement
et qu'il peult son messaige avoir compté plus doulce-
mentetluy dist : qu'il dist hardiement au roy qu'il estoit
trop fier de luy faire telz motz en ses tentes recorder ,
et que ce Guillaume des Barres ne fust messaigier , que
CONTE DE FLANDRES. 75
son oultraige luy fust villainement démontré, « Sire, se
« dist Guillaume des Barres , pour Dieu ! ne vous échauf-
fe fes point, mais soies ad visé pour me donner res-
« ponce. » Par mafoy , se dist Ferrant , le conseil en est
« trouvé , se le roy a si grant force , come vous dictes ,
« si viengne si endroit deffendre la cité de Senliz. »
Lors parla le duc de Holande et les aultres contes et
barons qui là estoient et dirent à Ferrant qu'il avoit
grant tort , se lez tresves du roy il reffusoit : car puis-
que le roy les demandoit , il n'en povoit avoir blasme
nul : « Car se Senliz estoit conquis , et vous esties con-
« seillé d'aller à Paris et le roy avoit tous ces gens
« mandés avec ceulx de Paris, certainement, Sire,
« vous ne pourriez durer : car vous scaves asses la
a grant puissance du roy et s'il a aulcune chose dit
« contre vous , par Dieu ! vous en estes asses Yen^é ,
« quant par vous il a esté conquis es champs : et puis-
ce qu'il requiert tresves, vous luy debves accorder pour
« pour les offres qu'il vous fait ; et ce dedens ce temps
« vous ne estes accordés de ce que vous avez esté ap-
« pelle de luy , et que à tort il en appelle vostre père ,
« ainsi poures vous faire paix avecques luy à vostre
« honneur. » Et quand Ferrant, conte de Flandres, en-
tendist les parolles de ses barons , il en fut moult aise et
dist : « Seigneurs, par le Dieu tout-puissant! il n'est
« pas seigneur de son pais qui n'est de ses hommes
« aymé , et se despuis deux mois vous me eussies volu
« aider de bon cueur , je fusse maintenant roy de France
76 LE LIVRE DE BAUDOYN
ce coronné ; car le povoir du roy de France est mainte-
ce nant trop petit; mais puisque il vous plaist , je don-
cc nés les tresves. » Et lez sella de son seau et les bailla à
Guillaume des Barres , qui tantost s'en retourna à Paris
devers le roy de France et luy bailla le lettres des tres-
ves, dont le roy remercia fort Dieu. Et après ces tresves
ainssi données, Ferrant et tout son ost partit du siège
de devant la citez de Senliz et s'en alla en Flandres et
tous les aultres seigneurs.
Tantost après le despartement du siège de Senliz , le
roy de France fist ouvrir tous ses trésors et manda quérir
souldoyers de tous pais jusques au perron Saint-Jame
et jusques à la terre des Sarrazins, de toutes pars tous
les Romains, Puilloz et Calabroys, Lombars, Tous-
quens. Et dedans demi an il assembla là tel nombre
qu'ilz furent de son costé quatre cens mille hommes;
et quant il se vit à tant de gens , il se partit de Paris et
s'en alla en la cité de Senliz pour reconforter les gens
du pais, et y fut deux jours : et puis s'en partit et s'en
alla à Péronne attendre ses gens , et fist de moult grans
biens en la ville que Ferrant avoit destruite , et entre-
tant il fist espier et guetter comment le conte de Flan-
dres se maintenoit. Car Ferrant tantost sceut comment
le roy de France avoit renforcé son pais et mandé gens
d'armes par tout pais , et quant Ferrant sceut lez nou-
velles , il remandast tantost ses hommes, comme Holan-
doys, Zélandois , et tous ses aultres contes et plusieurs
aultres grans seigneurs, qui tous estoient hommes du
CONTE DE FLANDRES. 77
conte Ferrant ; et furent bien trois cens mille hommes
que Ferrant mena de son aliance qui vindrent à
Noyon au jour proprement que les trêves deb voient
faillir , et s'en vint le roy de France et son ost à
Compienne et le prinst à force sus les gens que Fer-
rant a voit laissés. Et fut dit à Ferrant que le roy de
France venoit sus luy à moult grant efforcement de
gens et adonc approucha le conte de Flandres et s'en
vint au pont à Choisi : semblablement s'approucha le
roy de France , tellement que entre les deux ostz ne
avoit que une rivière à passer , qu'iiz ne pouvoient nul-
lement passer, ne aller de l'ung ost à l'aultre: et estoit bien
le roy à quatre cens mille hommes et là furent bien trois
mois sans toucher l'ung à l'aultre. Et entre tant Ferrant
fist faire une tour à Choisi . bien près de la rivière , qui
estoit moult forte et pareillement le roy par son conseil
en fist faire une aultre de l'aultre part de la rivière ; et
les firent si près l'ung et l'aultre , que ung arbelestier
povoit bien traire de l'une tour à l'aultre.
Cxmtmjrot Jnrant, It conte ùtMatùrt&i îi&t par-
tir tr* son ost tri* milJU ifommts atmtj tt tri* mill* a
Tpxti qni allèrent Hfezlmire le conté tr* Baint-$ol>
Et après ce que celiez tour eurent esté ainssi faictes ,
Ferrant se ad visa d'une très-grande douleur : car il fist
partir de son ost dix mille hommes d'armes et dix mille
à pié et les envoya en la conté de Saint-Pol , pource que
78 LE LIVRE DE BADDOYN
le conte de Saint-Pol estoit avecques le roy de France -,
et son alié et misdrent le conté de Saint-Pol en feu et
flambe et tuèrent femmes et enfans et mesmement il
ardirent le chastel de Saint-Pol et la contesse et ses
enfans , dont ce fut grant pitié. Et pour celle cause ,
quant le conte de Saint-Pol sceut ceste trahison, il
appella le conte de Flandres faulx traistre , murtrier ;
et requist au roy de France que ce Ferrant vouloit com-
balre à luy corps-à-corps que il luy en voulsist donner
congié par tel convenant, que se Ferrant le conquerroit
en bataille , que Ferrant fust tousjours quicte du ser-
vaige du roy et que le roy luy rendis t toute sa terre
qu'il tenoit jusques à Senliz. Et s'il estoit ainssi que le
conte de Saint-Pol le conquist, que le roy en peult
faire tout à sa volenté. Et sus ce point , le roy luy
octroya et aussi Ferrant le conte de Flandres le gaiga par
tel convenant et par ycelle mesme condiçon , affin que
le peuple d'une partie et d'aultre , ne fust pas ainssi
mur tri , ne tué. Et fist tant le conte de Saint-Pol par
force avec l'aide de Dieu , qu'il conquist en champ le
conte de Flandres au pont de à Choisi , en Picardie : et
le vouloit tuer le conte de Saint-Pol de sa dague , car
le conte de Flandres estoit dessoubz. Quant Hoste le roy
d'Almaigne , vit que son parent , le conte de Flandres ,
estoit en péril , il alla à luy et les aultres princes requerre
mercy au roy de France , et luy pria l'empereur Hoste
de Alamaigne qu'il luy pleust que Ferrant eust la paix
et qu'ilz ne morust mie, et luy clist : « Sire, Ferrant
CONTE DE FLANDRES. 79
« vous jurera sur Dieu et sur les Sains , que jamais il
« ne vous portera ne guerre, ne dommaige, et si tiendra
« sa terre de vous et vous servira bien et loyallement. »
Ccrmntjettt la pats to Stxxaxii fat faictt tnvtx& JU
rxri) ÎPtyjdtpjue to JFranct,
Phelippes , roy de France , respondist à l'empereur
et aux aultres seigneurs et leur dist que ilz laissassent
cez parollez en paix. Et que se Ferrant luy debvoit
vingt soulz tournoys de rente , et qu'il fust retourné
en son pais de Flandres, si ne luy entendroit-il jà son
convenant. « Par Dieu! dist l'empereur, Sire, si fera
« et vous diray comment vous vous en pourres tenir
« seur. Car vous tiendres jusques à cent ans advenir
« vous et vos hoirs la conté de Noyon , Vermandois ,
(( Tharache , Artoys , Ponthieu , Cambrési et Amiens ;
« et Régnault , le conte de Boulongne , tendra de vous
ce sa terre • et après les cent ans accomplis , les Flamans
a rauront leur terre ; s'il n'estoit ainsi que , dedans ces
« cent ans , Ferrant ou ses hommes esmeussent vers les
« Francoys la guerre en quelque excès, ilz perdroient
« du tout les contés dessus nommées et seroient à vous
« etàvoz hoirs perpétuellement. » — « Lors, dist le
« roy , nous l'octroyons. » Par ces condicions fist oste
de par le roy et envoya ces un. fïlz pour lever les
champions du champ ; mais à bien peu que le conte de
Saint-Pol n'en morut de dueil , que l'en ne luy laissa
achever le conte de Flandres , mais il n'en osa plus faire
80 LE LIVRE DE BAUDOYN
pour le roy. Les quatre filz amenèrent Ferrant par
devers le roy de France , et là fust passé le traictié en
la manière dessus dicte, et Hue , le conte de Saint-Pol ,
pour son dommaigement eut quarante mille livres de
gros d'argent que Ferrant luy paya présentement. Et
ainsi se despartirent les ostz d'une partie et d'aultre. Le
roy s'en retourna en France et les Flamans en Flandres ;
et ne dura celle paix que deux ans. Quant le roy fut
retourné à Paris, il envoya prendre sasine des huit
contés que Ferrant luy avoit bailliéez en ostaige pour
la seurté de la paix, et en repceut les hommaiges et
envoya Loys , son filz , en la conté d'Artoys , où il fust
richement honoré et servi et espousa la fille au conte
de Saint-Pol et en eut la dame de luy quatre filz , dont
l'aisné eut nom Loys , qui est saint en paradis et roy de
France en sa vie. Le second eut nom Robert qui fut
conte de Vermendoys. Le tiers fut Phelippe qui fust
conte de Ponthieu. Le quart eut nom Charles , qui fut
roy de Cecille et prinse de la Morée et conte d'Amiens.
Ccrmmjent Eigacmlt, content &onion%xit^ ix&iitr-
mtr xm% ttywïtw m la itxtt tï sti^noutu to mon-
ztigntut VtsvtBqnt lût $jeatttoxrî)0.
En ce temps le conte Régnault de Boulongne fist
fermer ung chasteau à Beaulvoisin qui nomma Morvel
en Beaulvoisin. Et pource que le chastel estoit assis
en la seignourieet haulte justice de l'esvesque de Beau!-
CONTE DE FLANDRES. 81
vois , le dit évesque eut despit de ce que le conte de
Boulongne avoit fait chastel en sa terre sans son confié,
si manda le conte qu'il alîast parler à luy et qu'il luy
fist amande de celle mesprison , et luy fist hommaige
de ce chastel ; mais le conte ne y daigna oncques aller,
tant fut fier. Lors l'esvesque de Beau! vois fist adjour-
ner le conte en parlement à Paris et vint le conte à
Paris, devant le roy , et dist l'esvesque au roy : « Sire,
« je suis l'ung de voz pers de France et en tiens de
« vous les terres et les honneurs : et pour ce, très-hault
« et excellent prince , à qui tout doibt raîier , je me
« clame à vous du conte Régnault de Boulongne que
« sans mon congié a fait fermer ung chasteau en ma
« terre : si ne sçay s'il m'en veult mener guerre, car il
« ne m'en veult faire hommaige; et pour ce très-hault
« et excellent prinse , je vous requier qu'il vous plaise
« à moy regarder en cest endroit, selon raison et jus-
te tice. )> Lors parla le roy de France au conte de Bou-
longne et luy dist : « Conte , je vous fais commande-
ce ment que vous ne faciès mal ne despîaisir à l'es-
té vesque de Beaulvois , qui cy est ; car il nous en
a desplairoit : et de ce que vous aves fait fermer une
« forteresse en sa terre sans son congié, vous ne le poves
« faire et aves failli. Pource pries au dist evesque qu'il
« vous veille donner congié d'abbatre la forteresse et
« raser le fossés. » Le roy le luy avoit dit, et il dit au roy:
« Par le Dieu de paradis ! tant comme je vivra , je ne
« feray hommaige à l'esvesque de Beaulvois: et appert
11
82 LE LIVRE DE BAUDOYN
« bien, sire, que vous me prises bien peu, qui voules
ce que jeluy face hommaige.» — «Etcomment,distleroy,
ce ou seroit prins ce droit que vous fessies fermer en sa
« terre une forteresse et que vous ne soies pas subject
ce à luy ? et si est per de France , vous le voules bien à
« asservir. Si , dist le roy , foy que je doy à Saint-
ce Denis ! si vous ne obéisses à luy , comme raison
c< est, ou vous ne f aie tes le chastei tantost abbastre, je
« yray mectre le siège devant , et se vous estes si hardy
ce que vous vous deffendes contre moy , vous en mourres . »
— ce Sire, se dist le conte de Bouîongne, je suis tout près
ce de vous ouvrir : mais , par la foy que je doy à Dieu ! il
ce n'en aura jà hommaige. » Lors se partit du roy le dit
conte de Bouîongne par mal talant, et moult couroucé
de ce que le roy Favoit ainssi ravallé et jura Dieu
qu'il courrouceroit le roy , ains quil fust ung an ac-
compli.
Ccrmmjettt Eignaut ta &imljogttt tftn partit ta ta-
»jer0 U arxrt) t\ yuï% tfm alla à ^joniogm1 tï yxà$ ta
là m Httfthhxft*
Régnauît , le conte de Bouîongne , se partit de Paris
et s'en alla à Bouîongne : et îe lendemain qui fut arrivé
au dit Bouîongne , il monta en mer et alla en Angle-
terre, et alla à Londres, où il trouva le roy Jehan
d'Angleterre et luy demanda dont il venoit. Et il luy
dist qu'il venoit de France, où il ne pensoit jamais
CONTE DE FLANDRES. 83
retourner et qu'il ne pourroit endurer les grandes dur-
tés et les grandes laideurs que le roy de France disoit en
France du roy Jehan d'Angleterre : et que il l'appel-
loit faulx traitre parjure, et qu'il avoit deux fois sa foy
envers luy mentie. ce Et pource, me suis parti de luy
c< par mal talant : car je scay bien qu'il vous a à tort
ce déshérité de Normandie et de la terre de Gascoigne ,
ce qui vous doibt appartenir de droit. Et si fust vostre
ce frère tué à tort de ceFrancoys quiavoit non Richart,
« Cueiw de Lyon^ et ses enfans en furent declens
ce Saine gectez et furent noies par les traistres de
ce France et le vous misdrent sus à tort. Et pour ce ,
ce seigneur, s'il vous plaist, je vous apprendray com-
te ment vous en rares vos terres qu ilz vous contre-
ce tiengnent à tort. » Lors dist le roy Jehan d'Angleterre :
ce mon amy, je feroie voiuntiers ce que vous me con-
cc conseilles. » A donc encore commença à parler le
comte de Boulongne, et luy dist. ce Sire, le roi de France
ce n'est pas bien aymé dez seigneurs d'Almaigne ; car il
ce lez a moult grevés. Et aussi le conte Ferrant de Flandres
ce le hayt de mort : et, sire, se vous y esmouvés guerre,
ce vous fineres tantost grandement d'aliés, et je iray
ce parler à vos amys secrètement et puis je retourneray
ce par devers vous. » Ainsi print le conte de Boulongne
congié du roy d'Angleterre et entra en mer et arriva en
Bréban et trouva le duc à Louvain et le festoia gran-
dement. Et puis le conte de Boulongne luy compta tout
son affaire , et comme le roy d'Angleterre avoit promis
LE LIVRE DE BAUDOYN
aide et secour et semblablement luy promist le duc
de Bréban aide, pource que le roy l'avoit gran-
dement grevé. Puis s'en alla le conte de Boulongne
au Liège , par devers levesque qui à luy s'alia.
Le conte de Boulongne partit du Liège et s'en vint
en Flandres , où il trouva Ferrant ; et là furent
d'acort de grever les Francoys : puis le conte Fer-
rant manda au roy de France que , « se il luy vouloit
« rendre ses huit contés , qu'il le serviroit et seroit son
« bon amy : et se ainsi ne le vouloit faire , ains qu'il
ce soit deux moys accomplis , je luy meneray guerre
« mortelle. » Et envoya à faire le messaige le sire de
Tournay qui porta les lettres au roy de France : et quant
le roy les eut leues: « Par Saint-Denis! dist il, je pen-
ce soie bien que jà Ferrant ne tiendroit son convenant
« de chose qu'il eust promise » Lors dist le roi au sire de
Tournay qu'il dist au conte de Flandres que aincois se-
roient cent ans accomplis, que Ferrant eust plain pié de
sa terre et encores feroit-il que foui de plus en parler et
d'en plus perdre. « Par ma foy î se dist le sire de
« Tournay , il convient qu'il en isse grant guerre : car ,
« par ma foi ! Ferrant vous fait deffier. » Et après ce
s'en partit le messaigier et vint devers Ferrant en Flan-
dres et luy compta la responce du roy. Lors jura Dieu
Ferrant qu'il rauroit sa terre ou qu'il y mourroit en la
peine. Adonc se partit le conte de Boulongne et prinst
congié du conte Ferrant et alla moult hastivement
assembler ses gens de par tout son pais.
CONTE DE FLANDRES. 80
Cxmtnttttt Sextant te IPxrrtmgal , conte te JTlcm-
te**, £ît»xn)a par tout 0*0 ailtis img nu00aigtjer ymt
ttnt lutte qu1xtj entta&ztnt en Jtanct et qtfxt te0cxrit-
fizzent \t pats.
Ferrant , le conte de Flandres , envoya ung messaigier
en Portingal par devers son frère le roy de Portingal ,
luy dire qu'il assemblast sa gent et qu'il entrast en
Gascoigne hastivement , et qu'il ardist et destruist le
pais. Item envoya ung aultre messaige au bugre d'Avi-
gnon qui estoit son oncle , luy dire que semblament
il assemblast ses gens et qu'il entrast en la terre du roy
de France et qu'il destruist le pais, jusques à Lion sus
le Rosne. Item envoya ung aultre messaige au roy d'An-
gleterre luy prier qu'il assemblast ses gens , son ost et
86 LE LIVRE DE BÀUDOYN
ses armes et qu'il entrast en France par devers Norman-
die. Item iî envoya un aultre messaigier au duc de
Bréban et au due de Guéries , au conte de Juliers et à
l'esvesque du Liège , pour leur dire qu'ilz assemblassent
leur povoir pour entrer en France par devers Champai-
gne. Après il envoya ung aullre messaigier en Alle-
maigne prier à l'empereur qu'il vint tantost et son ost
pour grever France et entrast au pais par devers Tour-
nay. Apres ces choses , le conte Ferrant manda les
Hoîandois , Zélandois , Flamans et Amyennois et les
Boulongnois , et tant assembla de gens qu'ilz furent
bien troys cens mille hommes : et quant il se vit à tel
nombre de gens , il fist crier par tout le païs de Flan-
dres qu'il n'y demorast cordier qu'ilz n'apportassent
toutes leurs cordes, car il en vouloit lier les Francoys ;
et tout ce disoit par orgueil. Tantost il fust conté au
roy le grant nombre de gens qu'il faisoit assembler ,
dont le Roy se doubla moult et manda tous ses hom-
mes. Et premièrement vint à luy le duc de Bourgoin-
gne, le duc de Savoie, le duc de Bretaigne , le comte
de Joigny, le comte de Forest, le conte de Sanxerre, le
conte d'Armignac , le conte d'Auxère , le daulphin de
Vienne , le conte de Monferrant , le conte de Soixons ,
le conte de Ponthieu, le sire de Xinxi, le conte de Ton-
nerre , le conte de Clarmont, le conte de Vendosme, le
duc de Bourbon, le conte d'Envers, le conte deBlois,
le conte d'Estampes , le conte de Dammartin , le conte
d'Evreux, le conte de Saint-Poï, le conte de la Marche,
CONTE DE FLANDRES. 87
le conte de Poitiers , Phelippe duc d'Angurlois , conte
d'Artois, Charles duc d'Orléans, qui tous quatre estaient
filz du roy. Quant ilz furent tous assemblés, ilz furent
bien quatre cens mille hommes ; dont le roy remercia
Dieu. Si partit le roy de Paris avec son ost et s'en alla
à Arras en Picardie. Et Ferrant estoit à Lisle en Flandres
où il attendit ses gens : Et comme le roy de France
estoit à Arras , il s'en vint ung messaigier qui lui dit :
« Sire, les Flamans sont issus de Lisle en Flandres, et
« s'en vont vers le pais de Bouvines et si est l'empereur
« d'Aïemaigne à Tournay , pour aider à Ferrant : mais
« ceulx de Tournay dient qu'ilz garderont bien le
« pais. » Tantost s'en vint ung aultre messaigier au
roy et luy dist : « Sire , secoures vistement vostre bon
« pais de Champaigne , car vrayement le feu y est jà
« mis : et y son entrés le duc de Grules, le conte Jul-
« liers , le conte de Bréban , le conte de Lucembourc ,
« Fesvesque du Liège : et sont bien quarente mille qui
« destruisent le pais. » Vray Dieu de paradis! se dist
« le Boy, ou prent Ferrant tant de gens ? Il me veult
« deshériter. » Lors appella le roy Loys son filz , conte
d'Artois, et l'envoya à quarante mille hommes au pais
de Champaigne , pour secourir le pais et luy bailla le
duc de Bourgoingne , le conte de Savoie et leur pria
qu'ilz se hâtassent. Et incontinant ung aultre messaige
s'en vint devers le Boy. « Sire, pour Dieu ! venes secourir
« vostre bon pais de Lionnois ; car vrayment le bugre
« d'Avignon a toute gastée Provence, jusques à Lyon. »
88 LE LIVRE DE BAUDOYN
Le roy fust moult esbay, quant il entendit le messaigier.
Si appella Charles son filz duc d'Orléans, et l'envoya à
trente mille au païs de Provence, et luy bailla le daul-
phin de Vienne, le conte de Forest, le comte de Joigny,
le conte d'Auxerre. Et après vingt ung aultre messaigier
au roy qui luy dist : « Sire, penses de secourir vostre bon
« pais de Normandie , car certainement le roy d' Angle-
ce terre et le roy d'Ecosse y sont arrivés et ont désjà
« prins Dieppe et tué tous les bourgois et si ont prins
« le chastel d'Arqués et jamais n'y entrèrent » — ccHée
« Dieu de paradis! se dist le Roy, tant est mon
« royaulme en grant péril » Lors appella Phelippe
son filz duc d'Anjou et l'envoya en Normandie avec
trente mille hommes et mena avecques luy le conte
d'Evreux , le conte d'Estampes et dist à son filz qu'il
prinst avecques luy les barons de Normandie. Ung
aultre messaigier s'en vint tantost après par devers le
roy et luy dist. ce Sire , secoures vostre bon païs de
ce Gascoigne ; car pour tout vroy le roy de Portingal est
« entré dedens , qui art tout et destruit le pais » Et
quant le roy entendit le messaigier, l'on fust bien
allé demye lieue , devant qu'il dist mot , et quant il
peult parler il dist. ce Hélas, or est mon royaulme as-
ce sailly de toutes pars : je me suis desnué de tous mes
ce gens d'armes, je ne scay que je face, » Lors appella
Auffort, son filz , conte de Poitiers et l'envoya en Gas-
coigne et mena avecques luy le conte deFoues, le conte
d'Armignac et furent vingt mille, quant ilz furent as-
CONTE DE FLANDRES. 89
semblés et demoura le Rov a x. mille hommes seulle-
ment et cent mille de gens communes : et Ferrant en
avoit bien quatre cens mille , et fut ce en l'an de grâce
mille deux cens et quinze que ce advint que le roy de
France fut assailli de cinq parties. Si s'esbayt le roy
Phelippe de France durement , pource quil estoit si
durement assailli , et qu'il convenoit qu'il eust desparti
en celle manière ces quatre fi!z d'avecques luy et manda
nouvellée par tout , et print de gens par tout où il en
peult finer ; et se despertit d'Arras et au n. jour il ar-
riva à Bouvines à ung vespre . et se loga là endroit et
Ferrant estoit logé de là le pont, moult ordonnement,
et avoit fait ung chastel dresser qui estoit de toilïe
moult richement ouvré, qui sembloit estre fait pro-
prement de massonerie, et de tout aménasgement de
chastel. A ung mardi matin devant l'ajournement , le
fîst lever sur une montaigne et quant le Roy fut levé ,
il regarda vers Bouvines et vit le chastel dont il fut
moult esmerveiîlé : car il cuidoit qu'il fust de pierre.
« Vray Dieu de paradis ! dist le Boy, je croy que Ferrant
« ouvre d'enchanterie , qui puis hier a fait fonder ce
« chastel sur celle montaigne : je me doubte que il nous
« conviengne cy estre longuement.)) Et voit venir le Roy
ung chevalier qui luy dist : ce Sire, par mon serment.
« contre ungFrancoys ilz sont bien quatre Fîamans, et
« si a fait venir Ferrant cinq charretes chargées de cor-
ce des pour lier les Francoys et les mener en prison. »
Lors appeîla le roy son conseil et leur dist qu'il n 'avoit
12
90 LE LIVRE DE BAUDOYN
pas asses gens pour combatre Ferrant , ce et se vous le
« me conseillez , je manderoy à Ferrant que je le quitte
ce de tout son servaige et luy rendray toutes ses huit
« contés , tout à son talant et qu'il en renvoyé ses gens
« et que nous soions d'acort que nous mettre en
a péril de mort. » — ce Sire, dirent les barons , parnos-
« tre conseil vous feres bien aultrement : car France
a en seroit trop villainement blasmée , jusques au jour
ce du jugement. » — ce Sire, dist Guillaume des Barres, il
ce y a peu de conseil en vostre personne : et , Sire ,
« vousaves tousjours ouy dire, et advient bien souvent,
ce que en une grande bataille , le moins conquiert Fon-
te neur et la victoire aulcuneffois , et que par orgueil ,
« le graingneur nombre est vincu du moindre : et
« Cathon le saige nous aprent que le seigneur de sa
« terre se peuit deffendre loyaullement, et est mon advis
« tel qu'iK seroit bon que vous mandassies tantost à
(( Ferrant la bataille^ et Dieu vous aidera, car vous aves
« droit en eeste besoingne. » — ce Amis , dist le roy ,
« j'entens bien vostre raison, mais je ne suis pas puissant
« de deffendre mon pais , mais je me doubte de mes
ce quatre filz qui vont combatre à lavanture; car j'ay
ce graingneur doubte d'eulx quejen'ay de moy propre-
ce ment : et pource , je me assentisse voulentiers à la
ce paix : mais non obstant , puisque vous me conseillez ,
ce je vueil accomplir vostre volenté. »
CONTE DE FLANDRES.
91
(Eommmt le rxrt) jenwxrtja à JFtxxant nn$ mjesfîxigkr
Utî) fairje aBmvoxt le jont to la Bataille*
« Guillaume des Barres , dist le roy , vous estes
« mon amy, et me accordez bien que la journée soit
a livrée à Ferrant et qu'il soit mandé le jour qu'il
« vouldra prendre la bataille. » Lors dist Guillaume
des Barres : «Sire.jeiray, s'il vous plaist. » — «Non ferez,
dist le roy , par ma foy ! car se je vous perdoie , j'en
seroie de trop affoibli et vous ne vous poves tenir
de parler contre vostre ennemi. » Le roy dit à ung
chevalier du temple qui estoit moult ireulx et hardi
et luy en charga le roy le messaige et luy dit : « Cheva-
« lier , puisque il est en l'ordre , il doibt estre à me-
« sure : et dictes à Ferrant, de par moy, que je luy
« livre la bataille à mardi ; et vous prie que vous parles
LE LIVRE DE BAUDOYN
« amoureusement à luy , et luy dictes que , se il veult,
« il aura tresves quatre moys , et qu'il s'en aille en
« Flandres et je luy rendray la conté d'Artois et vous
« prie que pour chose qu'il vous die, que vous ne vous
« esmouves de parler yreusement à luy. » — ce Sire,
ce dist le chevalier Templier , je suis tout advisé que je
a doy dire. » Lors s'en alla armer le chevalier et s'en
alla au chaste!, où estoit Ferrant qui estoit acompaigné
de moult grans seigneurs qui s'esbatoient et jouoient
aux dez par les villes de France. Le chevalier salua
Ferrant, ainssi comme il est acoustumé à messaigier :
mais Ferrant jouoit aux des à Hue de Saint- Venant et
luy coucha Laon et Orléans, et luy dist : ce Sire, se
ce vous le gaignes aux des , vous la devries bien gai-
« gner à l'espée. » Lors gecta le conte les des et ap-
porta ii as, et quant il vit sa chance, il commença à
rogii* du visaige et à rechiner , dont les chevaliers fla-
mans soubzrirent Fung à l'aultre. Lors dist le messai-
gier du roy au conte de Flandres : <c Ferrant , tu ne
« peulz estre excusé par droit que tu ne soies serf au
a roy , et pource tu as mal advisé de le guerroier : car
te Dieu garde et défient tousj ours le royaulme de France,
« ne oneques payen , ne Sarrazin ne le peult conques-
ce ter : et pour ce , je te dy de par le roy et de par sa
ce baronnie qui est sur toy couroucée , et te deffie de
ce par moy et te mande qu'il te livre la baitaille à
co mardi, se tu es si hardi de l'attendre : et si tu n'as
ce asses gens . si en Fernande où lu vouldras : car Paris
CONTE DE FLANDRES. 93
ce te deffie, et Rouen et Arras et toutes les bonnes vil-
« les du royaulme de France : et a le roy tant de gens .
« que nul ne les seauroit nombrer . et encores eu aura
« il dedens huit jours plus largement : et site mande
« que se tu es prins par force . qu'il te fera pendre ,
« pour ce que tu es vers îuy fauîcement parjure. »
Qtommtnt la mèrt %z Serrant ennox\a nng mes-
saxairr par iïeverz intj1 Imj tint qn1il ut yrxntz
auicurc content contre ie rox\ oe Jrance et la renonce
qne iizï Serrant au mezzaigur tru rxrt).
Ainsi come le chevalier francoys parîoit à Ferrant ,
ung messaigier s'en vint au dit Ferrant de par sa inerre
et luy dist en l'orreiiîe : « Sire , vostre mère vous mande
« salut , et vous prie que envers le roy de France vous
« ne prenes aulcun mal talant • car vous le debves
« aymer naturellement . car il est vostre père et vous
« engendra au temps qu'il aida à vostre feu père en
a Portingal , où il fui longuement contre le roy cl'Es-
« paigne et le prinl sus son ame; et pource , elle vous
« prie que vous metez la guerre à néant , car se vous
a grevez Tung l'auitre , vous pécheres laidement. »
Quand Ferrant entendit îe messaigier, il en fut mer-
veilleux et abeissa le chief , et pensa moult longuement
et îuy sovint comment il vint premièrement en France
et corne le roy l'avoit repeeu moult honnorablement.
et s'estoit grandement peiné de l'avancer : et aussi luy
souvint de l'a miel que sa mère luy envoya par luy mesme;
M LE LIVRE DE BAUDOYN
et se pensa lors qu'ilz avoient eu amour ensemble : mais
par orgueil il dist à soy mesmes , qu'ils apparrissoit
mauvaisement , qu'ilz appartenist au roy aulcunement
ce Quant il m'a ainssi toulue ma terre , mais se je en
« debvoye estre dampné au jugement, si mettray-je
« paine aie chassier hors de son royaulme. » Lors ap-
pella Ferrant le chevalier du Temple et luy dit : ce Vous
« aves à moy parlé trop rudement : mais dictes au roy
« que s'il estoit mon père proprement , que si recon-
« querroy-je mon pais sur luy : et luy dictes qu'il aura
« la bataille à moy et à mes gens , ne j'ay n'y atten-
« dray mardi et passeray demain l'eau , s'il ne l'a me
ce deffend. » — « Adonc , luy dist le chevalier, Fer-
cc rant , attendes; car il est-dimenche, qui est jour de
« repos , où l'on ne doibt faire aulcune œuvres terrien-
ce nés : et vault mieulx attendre à mardi , car hasti-
cc neté n'est pas auîcuneffois bonne. » — ce Par Dieu !
dist Ferrant, je n'en feray rienz. » — ce Lors, dist le
Templier moult] fièrement , Ferrant, or soit ainssi: car
ce il me chiet au cuer que vostre orgueil vous destruira. »
Le Templier yssit hors du chastel et s'en revint devers le
roy et luy dit comment qu'il fust que Ferrant vouloit
avoir la baitaille contre le roy , et qu'il passera demain
l'eau , se vous ne luy deffendez : car pour certain , il
n'atendra jà à mardi, ce Chevalier, dist le roy, laisses ce
ce parlement : il est demain dimenche , et Dieu deffent
ce de y faire nulle chose : je ne m'y combatra jà, se je
^e puis bonnement ». — ce Sire, dist le Templier, à
CONTE DE FLANDRES. 95
« vostre volenté soit; mais ainsi la juré Ferrant et
« si vous dy bien que le conte deBoulongne, lesHolan-
« dois, les Zélandois et plusieurs aultres s'en sont
« partis d'avec Ferrant , par mal talant ; et ne luy sont
« demourés que les communes de Flandres ». Et tout
ce disoit le Templier pour en hardir le roy. « Lors , dist
« le conte de Saint-Pol , Sire , il n'y a nul péril à garder
« son droit, en quelque lieu que ce soit, et le veult
« raison : ung home surprinsne peult avoir deffence. Et
« pource_,ne vous laisses pas ainssi sourprendre » . Lors fist
crier le roy parmy l'ost que lendemain au matin chacun
fust prest et armé pour combatre aux Fiamans. Le
lendemain passèrent les Fiamans au pont de Bouvi-
nes et firent bien xm. eschelles et en chacune
eschelle avoit bien dix mille et cept cens hommes ; et
pour ce il fut bien heure de tierce , avant que les Fia-
mans eussent passé le pont, tant y avoit de gens. Le
roy de France ordonna sa gent et furent tous dessus les
prés , avant que l'ost des Fiamans peulst estre passé : et
eut le roy x. batailles et en chascune dez bataille eut
dix mille hommes. Toute la champaigne fut peuplée
des Fiamans, car ilz estoient bien quatre cens mille
qui ne prisoient les Francoys riens , et dit le roy : « Beaulx
« seigneurs , nous sommes bien taillés d'avoir aujour-
«d'huy une mauvaise journée : mais Dieu nous aidera et la
a Vierge Marie ; carie droit en est nostre » . Et demanda le
roy à qui l'oriflambe seroit baillée; et les Francoys dirent
tous à une voix : à Guillaume des Barres. Lors fust l'ori-
96 LE LIVRE DE BADDOYN
flambe desploiée au vent et fut donnée à Guillaume des
Barres. ce Pour Dieu ! se dist Guillaume, Sire, advises bien
« que vous pourres faire pour le meilleur: il y a céans ung
ce chevalier qui ne s'est point monstre , qui a nom Guil-
« laume de Montigni qui est l'ung des bons chevaliers de
« ceste compaignie,etung des plus hardis, et où elle pour-
ce roit mieux estre mise. » Lors luy fut l'oriflambe baillée,
ce Par Dieu ! dist Guillaume de Montigni , Guillaume
« des Barres est moult saige chevalier ; il n'en veult
« pas estre encombré : il en gresvera plus aise ses en-
ce mis. » Adoncques prinst l'oriflambe, et mercia le roy
et se commanda à Dieu. Le roy dist à Guillaume des
Barres qu'il se tenist près de luy. ce Par Dieu ! dist Guil-
cc laume des Barres, vous seres bien gardé de voz gens-
ce darmeset, s'il est mestier, nous nous en rirons retraire
ce à Arras, où il n'y a que x. lieues, et nous y serons tan-
ce tost.» — ceParDieu ! dist le roy, Guillaume, vousadvises
ce bien , je vous prie pour Dieu que vous ne me failles
ce point. » — ce Non feray-je, dist Guillaume : mais, dist-il
ce tout bas , foy que je doy à Dieu, quant Festtour sera
ce grant et planier, qui sera tantost , je vous mettray si
ce très-avant que vous pourres veoir de bien près vostre
ce ennemi mortel : et feray tant, que vous assembleres
ce à luy et verra l'on comme vous vous deffendres. »
Et ainssi corne les barons devisoient d'icelle besoingne,
le roy regarda entour luy et vit venir une litière que
l'enmenoit à nu. gros chevaulx, où il y avoit grant
nombre de gens d'armes qui la conduisoient. ce Or va
CONTE DE FLANDRES. 97
« de mal en pis , se dist le roy Phelippe, car je croy à
« mon escient que c'est ung de mes filz que l'on m'ap-
« porte : à présent j'ay grant paour que Ferrant n'ait
« France. » Le roy alla hastivement à Tencontre de la
litière et demanda qui c'estoit que l'on menoit declens
celle litière. « Sire, c'est ung chevalier, c'est Hue de
ce Bonnes, qui est moult hardi chevalier et qui a bien
« d'aige sept vingt ans , et tant que par viellesse , il a
« perdu la veue : mais pour l'amour de vous , il est
« icy voulu venir : car il a tousjours bien loyal-
ce lement servi vous et vos prédécesseurs. Mais non
« pour tant qu'il soit aveugle , il vous présente v.
« cens chevaliers armés , pour vous aider contre voz
« ennemis. » Lors parla le roy à Hue de Bonnes
moult amoureusement et le mercia moult grande-
ment : et au parler Hue de Bonnes congneut le roy
Phelippe, et luy demanda : « Très-hault et exelîent
prince , comment-vous est il ? » — « Amis , dist le roy ,
« il m'est très-mauvaisement : car le traitre Ferrant
« a fait assaillir mon royaulme en v. Jieulx ou en vi, et
« a fait ma terre exilîer : parquoy j'ai envoie mes mi.
« filz en nu. parties, c'est assavoir en Provence, en
« Gascoigne , en Normandie et en Champaigne : et je
« suis icy tout prest d'attendre ta bataille contre Fer-
« rant et les Flamans qui aprouchent moult fort et son
« bien quatre Flamans contre ung François. » — « Nob!e
« roy, se dist Hue de Bonnes, ne soies en double pour-
ce tant, car l'on voit souvent que le moins de gens vain-
13.
LE LIVRE DE BAUDOYN
« quent le grant nombre par leur orgueilz ou par leurs
« mauvais gouvernemens 5 et, Sire, j'ay veu advenir
« mainteffois de mon temps, car j'ay servi le bon duc
« Godeffroy de Billon et fus avecluy en maintes batail-
« les : mais il vainquit ses ennemis, à peu de gens , grant
« nombre de Sarrazinz, qui estoient bien six contre ung
te et encores ay-je la bonne espée qu'il toullut à ung
« souldan Sarrazinz, en bataille devers Orient. Mais or,
u me dictes, Sire, comment sont les Flamans logez » —
(( Par Dieu ! dist le roy , ilz sont logiés et ont le dos
« devers Orient et nous ont mis le souleil en contre du
« visaige , et il est jà bien heure de tierce. » Lors de-
manda au roy le bon Hue de Bonnes : « Noble prince ,
« qui porte vostre bannière ?» — « Par ma foy , se dist
a le roy , à Guillaume de Montigni , par le conseil de
« Guillaume des Barres. » — « Par ma foy , se dist
« Hue de Bonnes, à meilleur chevalier ne la povies
« vous bailler , Sire roy , alles-vous en à ces Flamans ;
a car ilz sont povres de sens et de vigueur : or soies
« fors et hardis , car selon mon advis avec l'aide de
« Dieu vous aures la victoire. » — « Encores, dist Hue
« de Bonnes le vieillard , faictes moy venir Guillaume
« de Montigni, que je parle ung peu à luy, affin que je
« luy die aulcune chose que j'ay en pensée su bataille. »
Le roy fist venir Guillaume de Montigni devant Hue de
Bonnes, « Guillaume, puisqu'il aplëuauroy vous faire
« porter Forifïambe de France qui tant est riche chose,
« faictes que quant la bataille sera assemblée que vous
CONTE DE FLANDRES. 99
« faciès assembler tout les Francoys ensemble . bien
« ordonnement , par telle manière que nulz Flamans
« ne puissent estre entre eulx : et quand ilz vien-
« dront à assembler, abeissies tost l'oriflambe et leur
« tournes le dos ; mais ne départes point d'ensemble ,
ce et tantost tous verres les Flamans desrengier telle-
« ment et courir au gaing , aux tentes et aux trefz , et se
a vous povez tant faire par la grâce de Dieu que vous
« les puisses tournez vers Orient , etqu'ilz se desrengent
« pour aller à voz tentes et aient le doz par devers Occi-
« dent , si dressies l'oriflambe et cries haultement : moult
«joye Saint-Denis! et frappes sur eulx par bonne or-
« donnante, et ainsi sur ma vie vous aures victoire. »
Ainsi l'octroya Guillaume de Montigni. Et entretant les
Flamans venoient contre les Francoys moult orguilleu-
sement et avoient leur bataille ordonnée moult nota-
blement : le conte de Holande venoit moult bien en
point , qui menoit la i. bataille : le conte de Zélande
menoit la n. Bouchart di^uvergne la m. Henry , le conte
de Valenciennes , la mi. Gautier de Saint-Omer la
v. le conte de Tournay la vi. le sire de Hue la vu. le
chastellain de Bergues la vm. Gallerant de Douay la
ix. Regnauldt, conte de Boullongne, la x. le prévost
de Los la xi. Jehan, seigneur de Gavre la xm. et en
chascune bataille avoit trente mille hommes : et eut le
conte de Flandres avecques luy Yppre , Bruges et Gant.
Et quant les Francoys sen apperçeurent , ilz furent en
moult grant doubte ; car il n'y avoit si hardi , qui ne
100 LE LIVRE DE BAUDOYN
frémist d'angoisse. Guillaume des Barres , ce noble che-
valier, les reconfortoit moult doulcement ; car ilz se
fioient en luy , plus que en nul des aultres. Guillaume
de Montigni alloit devant qui portoit l'oriflambe , et si
tost que Regnault , le conte de Boulongne , apperçeut
que Guillaume de Montigni portoit la bannière, il le
dist au conte de Flandres : « Sire , se vous me voules
« croire, nous nous arresterons ycy endroit : car par Dieu !
« Guillaume de Montigni porte l'oriflambe, et le roy ne
ce la povoit bailler à meilleur chevalier , ne plus hardi en
ce tout ce monde : et se aujourduy nous perdons la ba-
cc taille , je sçay certainement que ce sera par luy. Si
« vous conseille , Sire , que nous demandiassions
« tresves au roy : car mon cueur ne me dist point
« bonne chose de cestebesoingne. » — ce Ho ! ho ! ho ! dist
ce le conte de Flandres , Regnault , je voy bien que
ce c'est. Je sçay certainement que aujourduy vous
ce aymes mieulx le roy que moy : et si est ceste guerre
ce entreprinse pour l'amour de vous , et se vous aves
ce paour, alles-vous en fuyant : et pences d'aller vous
ce re traire en aulchun lieu à garant. » — ce Lors , luy
ce dist le conte de Boulongne , Ferrant , beau cousin,
ce ne malles point ainssi ramponnant : ains qu'il soit
ce aujourduy vespres, je frapperay mon cheval si avant
ce en la bataille, que vous ne vouldres estre en sa queue
ce pour tout l'or du monde. » Adonc Regnault, conte
de Boulongne, couroucé en cueur de ce que Ferrant
luy avoit dit, prinst sa lance et brocha son cheval
CONTE DE FLANDRES. 101
droit en la bataille, criant moult haultement : Boulon-
gne ! et làfendroit commença la bataille , qui fut moult
merveilleuse. Car les arbélestriers estoient d une partie
et d'aultre devant , et si très-rudement que les Fran-
coys n'eussent jà tenu pie, se n'eusent esté le bon
Guillaume de Montigni qui portoit l'Oriflambe : et se
levoit sur le destre de petit pas, et assembloit tous les
Francoys en ung mont, voire par telle destresse qu'il
ne se povoient contretourner, et advient que Guillaume
de Montigni enveloppa la bannière et fist tourner le
dos aux Francoys à l'encontre des Flamans. Et quant
les Flamans les apperçeurent , ilz crièrent sus tost :
« Allons après , car ilz s'en veullcnt en fuir » Et ,
« dist Ferrant , beaulx seigneurs , gardes bien que le
« roy ne nous eschappe point : car je luy feray coup-
« per la teste en la ville de Gant. » Et tantost les Fla-
mans se desrengèrent et s'appareillèrent, courant tout
droit aux pavillons des Francoys , pour avoir le gaing :
mais les Francoys se tenoient toujours sus le destre de
petit pas serré, en eulx deffendant des Flamans , tant
qu'iîz eurent le souleil contre le dos et les Flamans au
visaige. Lors Guillaume de Montigni , qui portoit l'ori-
flambe, la dressa au vent tout hault et se escria
haultement : Mon joie Saint-Denis ! en appellant
les Flamans de la bataille , et Guillaume des Barres,
le bon chevalier, se mist tout devant pour en har-
dir les François qui , pour l'amour de luy , recou-
vrèrent moult de force. Lors se sont mis Francoys
102 LE LIVRE DE BAUDOYN
à Tencontre du pont, par lequel Jes Flamans es-
taient passés et ont couppé la voie aux Flamans ,
par tel hardiement t que tant comme iîz en atai-
gnoient , furent mis à mort : et tua Agellerent
qui menoit une des batailles au conte de Flandres ,. et
escria aux Francoys qu'ilz fissent bien leur debvoir.
Adonc s'en entrèrent les ung avecques les auitres , que
on ne sçavoit nullement qui pourroit avoir le meilleur.
Etdisthaultement le conte de Flandres. «Beaulx amys ,
« tenes-vous bien : car je abbatray aujourduy l'orgueil
« des Francoys : et tantost leur bataille sera rompue
« et destravée , et les verres tantost fuir et n'oseront
« attendre les gens que j'ay menés. Or tost faictes ve-
« nir des cordes , si les lierons par leur gorges et le roy
a aura la teste couppé. » Lors luy respondisî Jehan de
Tournay, l'ung de ses capitaines : «Sire, par la Vierge
« Marie ! Francoys ont subtillement ouvré : car à ce
« tour qu'ilz nous ont fait, sa esté chose advisée : car
« ilz nous ont mis droit au souleil à la visière ; certai-
« nement nos gens en seront trop mal grevés et encorn-
ée brés. » — « Taises-vous, dist Ferrant, vous les en
« verres tantost fuir ; car c'est toute leur pensée. » En
ceiluy endroit Guillaume des Barres et Guillaume de
Montigni monstrèrent bien leur vertu , et leur force :
car ilz eurent moult grant double. Guillaume des Barres
tua le prévôt de Los , qui menoit bien trente mille hom-
mes pour le conte de Flandres, et si occit l'ung des cou-
sins au conte de Flandres. Adonc commencèrent crier
CONTE DE FLANDRES. 103
les enseignes de Flandres: Yppre! Brtigez! et Gant! qui
ne fe saignoient de dommaigier les Francoys,, dont le
roy fut moult cou rou ce. Et appella Guillaume des Bares
et luy dist : « Beaulx amis ! vous voies qu'il est temps
« et besoing de nous retraire : pour Dieu ! allons-nous
« en à Arras. » — « Sire , se dist Guillaume des Barres,
« qu'esse que vous dictes ? il vous souvient bien peu des
« nobles armes que vous portes , et de la noble ensei-
« gne que vous vées devant vous , qui fut donnée au
« roy duquel gecte vous estes ; et se vous fuies du champ,
« vous perdes tout vostre peuple , qui , pour l'amour
« de vous sont dedens le champt assemblés. Or re-
« gardes 9 Sire , comment ilz se portent bien : l'en
« voit en plusieurs lieulx les Flamans desrengier. »
« Le roy se remembra de la parolle dudit Guil-
laume et regarda ceulx qui bien se portaient : « Ha î
« ha ! dist-il , Guillaume , il appart bien que vous me
« aymes bien , qui me ramanteves et gardes ainssi mon
« honneur. » Adonc férit le roy en la bataille de très-
grant cueur et Guillaume le s'uyvit de très-bien près.
Le roy tua le chastellain de Gant et aultres : et quant
Guillaume le vit , il en fust moult esjouy et dist aux
barons : « Or, avant , beaulx seigneurs , le roy c'est fort
« couroucé , et tant qu'il puisse ainssi férir, Ferrant ne
« sera roy de France couronné » Lors approucha Guil-
laume bien près du roy; aussi fist le conte de Saint-Polet
cincq cens chevalliers pour garder le roy. Et tant dura la
bataille , qu'il fut bien heure de vespres basses , ains
104 LE LIVRE DE BAUDOYN
qu'elle finast : et tindrent les Francoys tellement la jour-
née , que les Flamans furent bien recuites, eteussient esté
desconfiz : mais le conte de Flandres escriason enseigne et
Regnault escria Boulongne! et boutèrent moult aigrement
es Francoys; et là fut dure bataille d'une partie et d'aultre \
et fut illec abbatu de dessus son courcier : mais Guillaume
des Barres le remonta tantost et refferoit durement en
l'estour et y eut moult merveilleuse chose à veoir comme
Francoys se contenoient , dont Guillaume de Montigni
qui portoit l'oriflambe eut moult grant joye ; et quant
il vit ainssi lez Flamans destravez , il fériten l'estour , te-
nant an sa main l'oriflambe et en Fauitre l'espée toute
nue et avoit v. cens chevaliers pour garder l'oriflambe.
Et en icelluy endroit fut grant perte aux Flamans : car à
ceste foys que Guillaume de Montigni se bouta en l'estour,
il y eut bien quatre mille Flamans tués. Et quant Re-
gnault , le conte de Boulongne le vit , il ne luy agréa
mie , et dist : « Dieu de paradis ! tant est Guillaume de
« Montigni cruel et hardi , qu'il luy pourroit abbattre
« icelle enseigne , bien seroit de bonne heure né ,
« et tant il auroit recueilli de grant prouesse et
« pourroit estre nostre grant recouvrée. Et couvient
« qu'il se face ainssi, ou nous n'y pourrions plus durer :
« Par Dieu ! je m'y vueil essaier. » Et lors s'adressa
vers Guillaume de Montigni et le cuida férir : mais il
faillit , et trouva l'oriflambe et la férit deux coups et la
cuida abbatre : mais Guillaume de Montigni tenoit l'es-
pée au point, et en donna à Regnault, conte de Boulon-
CONTE DE FLANDRES. 105
gne , tel horion , qu'il le fist trèsbucher à terre de dessus
son destrier : mais il en fut tantost secouru de ses gens.
Guillaume de Montigni fut moult dolent , quant il vit
ainssi l'enseigne de France dessirée , dont les Flamans
endurèrent après moult grant mal , et quant le conte de
Flandres vit le conte de Boulongne ainsi cheu à terre ,
il courut celle part pour le secourir: mais luy et ses
gens furent si entreprins et esmouvés des François de
toutes pars , que Ferrant fut abbatu à terre et ses gens
mors de toutes pars: et sans faire long, il fut desarmé
et mené devant le roy en hocqueton.
Comment Sextant te eante iïc Jlantitez fui tos-
conîit et pritïs ytxmonuiet et mené à fJarig et jwi*
iut mené on (Boulet But Baxne.
Et après que Ferrant fut ainssi prins , le demourant
de ces Flamans fut tantost vaincu et maté , et dist le
roy à ses gens qu'ilz amenassant Regnault , conte de
Boulongne; et adonc furent les Flamans moult laide-
ment desconfilz , et fut Regnault , conte de Boulongne ,
prins et saisi et mené au roy. Et y demoura des Flamans
mors plus de trente mille et les aultres qui furent
prins furent liés des cordes que Ferrant avoit fait venir
au champt , pour lier les Francoys : mais la chose alla
tout au contraire. A celluy jour fut conquesté moult
d'avoir sur les Flamans. Et séjourna le roy tout celle
nuytau champt , et le lendemain le roy fist crier que de-
14
106 LE LIVRE DE BAUDOYN
main tout fust prest pour partir ; car il avoit dévocion
et tallant de s'en aller pour les nouvelles scavoir de ses
filz.
Cxrntmjettt, it rat) ajftè^ tt qm Jtttant^ h tuanlt
to Maxùtxtz, tnt t&U yrtns t\ îftBconixt, s1 m xt-
Untna h |)art0.
Le roy de France se partit du champt de la bataille ,
et se hasta moult pour scavoir des nouvelles de ses filz,
dont il estoit à malaise. Le charrai s'en alla devant
moult richement gardé : charretiers estoient moult
joyeulx, pource qu'ilz estoient bien payés de leurs gaiges,
et les gens d'armes estoient , et Guillaume des Barres
faisoit l'arrière garde à dix mille hommes. Lors s'en vint
leroyàPéronne,oùilzmirentles prinsonniers flamans et
aussi furentmenées les cordes que les Flamans firent venir,
dont l'on dit qu'il en y a encore grant nombre. Le roy
séjourna là trois jours , et firent refferrer leurs chevaulx
etrabillier les harnois : et le roy fist rabiller sa gent , car
le roy avoit encore volenté de guerroier pour secourir
ses enfans, dont il avoit le cueur en grant destresse.
Et envoya tantost les messaigiers devers eulx en chacune
partie _, pour leur faire assavoir les bonnes nouvelles et
aussi qu'il en peulst scavoir des leurs. Mais tantost luy fut
dit et eut nouvelles de chacun d'eulx , comme ce propre
jour que le roy Phelippe avait eu bataille aux Flamans ,
tous ses quatre filz a voient eu journée contre leurs enne-
CONTE DE FLANDRES.
107
mis es quatre parties où ilz estoient allés et avoient eu
la journée pour eulx par la grâce de Dieu : et eurent
victoire sur leurs ennemis et amenèrent prisonniers les
princes, lesquels y estoient allés pour deffence du
royaulmede France.
Ccrmnuttt k bon rot) $ï)tliwt tnt nomdkz fre &ts
t\natre filj et qtfilj avaient tn tom quatre mctoxrt
contre kur% ennemis tt tes amenaient prisonniers
à Pari*.
S§mM
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C'est à scavoir que Loys , filz du roy de France , se
combatit à Mâconau duc de Bréban , au duc de Guéries
et au conte de Julliers et les vainquit en champt et les
prints prisonniers. Item Phelippe , le second filz du roy,
se combatit en Normandie , au roy d'Angleterre , au roy
108 LE LIVRE DE BiUDOYN
d'Escosse et au prince de Galles et les desconfit , dont
ilz furent moult dolens et les amena prisonnier. Item
Auffort, conte de Poitiers ni. filz du roy, se combatit
en Gascoigne et desconfit les Portingalois et prinst
Thierri , le roy de Portingal , qui estoit frère de Fer-
rant , conte de Flandres. Item charles un. se comba-
tit au Bugre d'Avignon , lequel estoit parent de Fer-
rant. Et les quatre filz firent présens de leurs nobles
prisonniers. Le roy séjourna trois jours à Péronne
et au quatriesme jour, il prist son chemin droit à
Paris : mais ains son parlement , il commanda au pré-
vost de Péronne , que il fist décoller Regnault , conte de
Boulongne , qui c'estoit combatu à luy follement , car
il estoit son homme , et luy avoit fait homaige , et ainssi
le fist le prévost , comme le roy luy avoit commandé :
et le roy mena droictement Ferrant à Paris en prinson^
et tous les princes et barons que ilz avoient prins en la
bataille. Et au vi. jour après la bataille , à ung jour de
mardi , estoit le roy en son palais à Paris , que touz ses
quatre filz arrivèrent avecques leurs prisonniers et la fut
faicte joie moult grande pour la victoire que Dieu leur
avoit donnée. Lors tint le roy court planière et le lende-
main après la messe du roy , le roy entra en sa cham-
bre du conseil , où furent tous les xn. pers de France ,
excepté Ferrant, le conte de Flandres qui estoit en
prinson, en moult grande destresse et appella le roy ses
fils et leur dist : « Beauix enfans , nous debvons bien
« louer Dieu qui nous a ainssi noblement donné secours
CONTE DE FLANDRES. 109
ce à nostre besoing ; car oneques-mais la couronne de
« France ne fust si haultement honorée ; car nous avons
« des prisonniers asses et largement que nous pourrons
a faire mourir , sil nous plaist , ou les mettre à ranson :
« mais par Dieu! dist le roy Phelippe, je leur feray
« grâce en i'onneur de Dieu , qui nous a donné telle
ce victoire : car se ne fust la souveraine grâce , moi mesmes
ce eusse esté mort en champt. Pour I'onneur de nous et
« du royaulme , ilz seront mis hors de prinson , excepté
ce Ferrant, conte de Flandres , et Thierri son frère, roy
ce de Portingal. » Lors parla le roy à ses un filz qu'ilz
feissent mettre hors de prinson Jehan, roy d'Angleterre
et le roy d'Escosse , le prince de Gallles , Clément , bugre
d'Avignon , Henri duc de Bréban , le conte de Julliers , le
que de Guéries , qui tous estoient en prinson au chastelet
de Paris, et furent iceulx princes amenés devers le
roy en plain palais , par le prévost de Paris. Et quant
les prinsonniers furent venus devant le roy , ilz eurent
moult grant paour , pour ce qu'ilz ne scavoient que
l'on vouloit faire d'eulx ; car ilz estoient en doubte que
le roy ne les fist mourir , pource qu'ilz avoient grande-
ment mesprins envers luy. Et quant Phelippe , le roy
de France , les vit tous prins devant luy, en plain par-
lement , il les appella chacun par son nom et leur dist
bien fièrement. « Vous voies et apperceves clerment
a que vous m'aves guéreoié et fait dommaige sans cause
« et par moult grant oultrage, et en estes moult villaine-
cc ment déçeuz : car c'estoit raison et estes mes prison-
110 LE LIVRE DE BAUDOYN
ce niers pour faire de vous tout à ma volenté. Etpource,
« vous me jureres sur le nom de Dieu et sur tout son
« pouvoir que vous me dires vérité chacun de vous ;
« s'il eust esté ainssi advenu que la fortune eust esté
ce telle , que mes quatre fiîz qui estoient ailes sur vous
« eussent esté par vous prins et conquis en bataille, que
« vous en eussies fait selon que en aves en pensée ? »
Premièrement respondit le roy Jehan d'Angleterre.
ce Par le mien serment, ilz n'eussent jà eu mal ne des-
ce plaisir ; mais j aimais ne fussent escappés de ma prin-
ce son , que vous ne m'eussies quittement renduez mes
ce terres de Normandie et deGascoigne et aussi queFer-
cc rant, conte de Flandres, fust dedens son tenement et
ce que vous luy eussies rendues ses huit contés, que vous
ce tenes en vostre main , et si me jureries sur le Saint-
ce Sacrement que jaimais n'y rechaiveries aulcune droic-
ce ture. » Et quant le roy Phelippe de France, eut ouye
la responce du roy Jehan d'Angleterre, il voulut ouyr la
responce de chaiscun des aultres prinsonniers qui sem-
blablement luy respondirent par telles parolles que le
roy Jehan d'Angleterre. Lors leur respondit, le roy en
général, Phelippe, roy de France, séant en son parle-
ment : ce Seigneurs , par mon serment, nous vous pro-
ce mectrons que vous eschapperes sans mort et aussi sans
ce tourment , fors Thierry , qui a trop mesprins envers
ce moy , car il est mon serf racheté. » Et commanda
Phelippe, le roy de France, que l'on luy amenast de-
vant luy en présent le roy Thierry lequel y fut amené
CONTE DE FLANDRES.
111
et luy fist incontinent la teste coupper et puis fut en-
terré à Saint-Ignoscent.
Comment te xox\ to Sxaxitt^ a:pri0 et qxCxi taxi fait
toxupiptx la teste à ®I)imri, tox\ ïtt fJxrrltîtjgal, Miura
tons te* yxxmoxmuxz sans patjjer xawim.
Et après ce que le roy eut fait coupper la teste à
Thierry, il deslivra tous les prinsonniers , sans paier
ranson, et leur donna congié de eulx en aller en leurs
contrées. Mais aincois , il leur fist jurer que jamais jour
de leur vie, ilz ne guerroiroient le royaulme de France.
Et jura le roy anglois que toutes les villes et cités qu'il
avoit conquises ou royaulme de Fiance, qu'il les laisse-
roit quittement au roy de France : et tous les aultres
seigneurs jurèrent et promisdrent au roy de France
m LE LIVRE DE BAUDOYN
que jamais ilz ne feroient guerre au roy, ne que jamais
ilz ne seroient en aide , ne réconfort au conte de Flan-
dres, ne au roy d'Angleterre. Et eulx et tous les aultres
furent deslivrés et s'en allèrent chascun en sa terre
moult joyeusement : mais depuis en y eut aulcuns qui
se parjurèrent et rompirent leurs sermens.
(Kommtnt IPtyjdippje-lje-Cxrttg qnx jeslcrti ftllcwi an
tox\ to Sxantt tzquwt an rxrt) 0xrtt parraiu; qnt il Imj
vontewt iïonntr J'tttant1 toult to Mantixt%t qni
Phelippe , roy de France , après ce qu'il deslivra ses
prisonniers , sans payer ranson , et qu'il eut fait décol-
ler Thierri , roy de Portingal et Régnault , conte de
Boulongne , et qu'il eut fait tenir prisonnier Ferrant ,
conte de Flandres , qui fut frère au roy de Portingal ,
le roy avoit ungfilloul qui se nommait Phelippe-le-Long ,
qui fut aymé du roy de France , car il estoit moult no-
ble chevalier , et estoit conte de Senliz , lequel avoit
servi le roy plus de xv ans et estoit cousin de Ferrant ,
le conte de Flandres. Lequel Phelippe fut moult dolent
que Ferrant fut ainssi emprisonné , lequel se gecta à
genonx devant le roy son parrain et luy dist : « Sire,
« par Dieuî je suis vostre filloul et vostre homme, et si
« vous ay servi quinze ans passés et m'aves promis a
« faire moult de biens et pource je vous supply que ilz
a vous plaise moi donner un seul don , s'il vous vient
CONTE DE FLANDRES. 113
« à gré , au non de fïlloulaige. » Lors le roy le fist le-
ver , et luy dist qu'il demandast tel don comment il
vouldroit et il auroit, se il estoit raisonnable. « Parrain,
« dist Phelippe-le-Long , je vous demande Ferrant le
(( conte de Flandres, et qu'il soit quittement deslivré
a de vostre prison , ainssi comme vous aves délivres
« les aultres prinsonniers : et vous seres servi et non-
ce noré : et pour ce qu'il est mon cousin frère de mo-
« naisne , je vous supplie qu'il vous plaise à le moy
« donner en santé et en vie. » Adoncques le roy Phe-
lippe de France se print moult fort à penser : et aussi
au redressier, il dit à son filloul qu'il luy aymast beau-
coup mieulx donner cincq cens marcz d'or, qu'il luy
eust demandé aultre chose que Ferrant, pource qu'il
estoit vers luy faulcement parjure : mais toutesfois, il
luy accorda par tel couvenant que Phelippe-le-Long
l'emmeneroit en Portingal et que Ferrant en fust roy ,
s'il voulait et que jamais de Flandres il ne tindroit pié.
Cxrmmjenl ^ï}tii^tAt-€ong tftn alla an <&onlti
sttr Saint qnèxit JtxxanX \t conit te JflanîfxtB qui
Va rsixrtt in prtsuxu:.
Pheiippe-le-Long, filloul du roy de France , fes-
pondit au roy : « Sire , à voustre plaisir ; mais plaise
« vous à moy en donner les lettres sellées de voz seaulx»
que le roy luy octroya. Lors Phelippe-le-Long prins
congié du roy et se partit du palais, acompaigné de cent
chevaliers que eseuiers, et s'en vint en Normandie à la
15
1 1 4 LE LIVRE DE B AUDO YN
tour du Goulet sur Saine, auprès de Vernon, où le roy
de France avait fait emprisonner Ferrant le conte : et alla
Phelippe-le-Long à la tour du Goulet, parung petit ba-
tel : car aultrement , on n'y povoit aller et présenta
Phelippe-le-Long au chastellain du Goulet les lettres du
roy de France, qui moult l'onnoura et lui baiîla les
cïefz de la prison où estoit Ferrant : et tan tost Phelippe-
le-Long entra dedens la prison , où estoit Ferrant et
dist à Ferrant : « Beau cousin , je viens à vous céans
« parier secrètement et ay tant au roy de France que vous
«seres hors de prison, et le m'a acordépartel cou venant
«que jamais du païs de Flandres vous ne tiendresplain
«pié , ne aussi jamais vous ne demanderes au pais de
«France: mais vous vous en poves aller en Portingal et
« vous en seres roy, se il vient à tallant, carie roy a fait
«décoller votre frère. » Et luy compta Phelippe-le-Long
toute la grant desconfiture que les enfansdu roy avoient
faicte sur le roy d'Angleterre et aussi sus tous les aultres
seigneurs qui cuidoient destruire le royaulme de
France.
Ccrmmjettt U ccntt to Martin* qui tztoxt tncorts
tu Tftwon mznaB&oit it rox\*
Ferrant de Portingal fut bien marri , quant il entendit et
demanda s'il estoit vray que son frère fust mort et que la
chose fust telle : «Par Dieu ! distPhelippe , ce est toute la
« pure vérité. »-—« Cousin, se dist Ferrant, je voy bien que
vous me aymez , et se je vis longuement , vous y aures
CONTE DE FLANDRES. 115
proffint : mais par celluy Dieu qui fut en croix peiné, se
je puis jamais retourner en Portingal, ainçois qu'il soit
ung an accompli, ne passé, je feray tant mon prochas,
que le roy de France sera tué et tous ses enfans , ne
jamais nulz n'en sera déporté, et seres roy de France
pour le bien qne tous me voulez » — « Cousin, se dist
« Phelippe-le-Long. tous voulez fort grant honneur. »
Mais en son cœur, il se effroia moult, que son parrain
le roy de France fut ainssi par Ferrant menasse luy et
ses enfans. Lors dist au conte : « Ferrant, tous me
« attendres icy . et je iray quérir mes gens qui sont de-
«moures là oultre la rivière de Saine et puis je tous
«tous conduiray jusques où tous Touldres aller. » Et
quant Phelippe fut à la porte de la prison, il dist :
(( Ha : sire , qui Toules-Tous chastier ° » Tantost Phe-
lippe-le-Long tira luis du guichet de la prison et ferma
le \arroul et rendist les clefz au chastelain du Goulet
et luy dist que à personne nulle quelconques il ne ren-
dist Ferrant, mais le gardas t bien et tenist la prison.
Comment pijrlippf-U-Cong passa Saint et laissa
ie conte fre Jlanïirrs an (Boniet %nx Saine et tenait
an rot) le trou .qu'il lut) aoott fait îr* Sevrant.
Àdonc Phelippe-le-Long passa Saine et s'en retourna
devers le roy à Paris et luy dist : a Sire . je tous rens t.
« cens mille mercy . et gré du don que tous me feistes
a na guières du conte de Flandres mon cousin , et dont
« tout les temps de ma vie. je vous serviray : mais,
116 LE LIVRE DE BACDOYN
« sire , il s'est vanté devant moy , en îa prison que s'il
« s'en povoit estre retourné en Portingal , que ains
« qu'il fust ung an accompli , que vous et tous vos
« enfans séries occis et tués et me feroit roy de France
« coronné: mais, sire, jà à Dieu ne plaise! que je
« puisse sur vous faire aulcune faulceté carj'aymeroye
« mieulx qu'il fust encores auforches , que vous fussiez
« ainssi par iuy deshonnouré. » — « Par Saint-Denis ,
« dist le roy , vous me semblés preudomme, en retour
« de ce don je vous donne îa conté de Noyon ainssi que
« vouslatiendres de moy. » Et luy en donna ses lettres ,
sellées de sez seaulx. Et après que Pheîippe-le-Long
eut remercié le roy son parrain de ce don , il s'en partit
et s'en alla à Noyon et en prin les féaultés et les hom-
maiges ; et le roy Phelippe de France demoura à Paris ,
et tantost après envoya quérir ses princes, ducz et
barons de sa terre , et leur fist asçavoir qu'il vouîoit
faire jugement de Ferrant, conte de Flandres, qui tenoit
en prison. Quant ilz furent tous venus et assemblés,
ilz eurent grant désir de sçavoir de quelle mort il feroit
morir Ferrant : car il estoit merveilleusement hay de
plusieurs grans seigneurs et aultres gens de îa court du
roy : et est vray que au mandement du roy , Phelippe-
le-Long, filîoul du roy et conte de Noyon , estoit venu.
Et luy commanda le roy que il alîast quérir Ferrant qui
encores estoit au Gouîlet sur Saine et qu'il le luy ame-
nast à Paris , pour en faire jugement de ce qu'il avoit
mesprins envers luy. Lors se achemina Phelippe-îe-Long ,
CONTE DE FLANDRES. 117
filloul du roy , et bailla le roy bien sept cens hommes
armés arbélestiers et bien quatre vingt archiers et s'en
alla au Goulet sur Saine. A ce temps fut moult grant
nouvelle que le conte de Flandres seroit jugié et y vint
moult de gens de grans et de petis , mesmementlespas-
toureaulx des champs y vindrent et laissèrent leurs berbis.
Car Ferrant estoithay de toutesgens , pource que tant de
fois il avoit fait mal au roy de France ; et quant Phelippe-
le-Long fut venu au Goulet luy et sa compagnie , il mist
hors de prinson le conte de Flandres et le fist monter
sus ung moult beau destrier qui fut moult bien paré et
cuida bien Ferrant que l'on le menast en son pais de
Portingal , mais il fut mené droictement à Paris et aussi
quant il fut à l'entrée , il fut moult convoyé , ainssi comme
par mocquerie : car mains bons bourgeois et maintes
bonnes bourgeoises et aussi tout le clergié de Paris et
dames et damoiselles et aussi pucelles allèrent à ren-
contre de luy et y menèrent plusieurs menestriers
jouans de leurs instrumens , qui crioient haultement :
« Bien soit venu Ferrant î le preux et hardiz qui sera
« roy de France couronné , bénist et sacré : » et luy
disoient par mocquerie : « Ferrant , sire , mectes paix
« au pais et entres en ville avec vostre grant ost: »
Mais il en eut si grant ire , que a bien peu qu'il ne en
raiga tout vif. Il fut mené tout droit au grant palais de
Paris devant le roy de France.
118 LE LIVRE DE BAUDOYN
Ccrm«mit$p Ijjettpp*, rxri) te Ixaxict^ fist jemyrisxrw-
tïjer JFzrrauî an pastel fca; C^mar* jet t* fï*t mdirje jen
tîîtje rtja^^je ht ptxrntb a $3ari0.
Et quand le roy le vit, le sang luy mua et araisonna
Ferrant et luy dist ; « Ferrant, on voit tout clèrement
« que tues parjure, etay le cueur moult dolent de ce
« que as ouvré si fauîcement. Quar quant tu vins
« premièrement de vers moy , tu me servis très-bien à
« à ton commencement et je te mariay moult haulte-
« ment à la contesse de Flandres, et euz le tenement
« de xiiii. contés; et me promis et iu ras par loyaulté
ce quejamais contre mon royauime tuneferois, neporte-
« rois guerre et tu vois bien clèrement que tu t'es par-
ce juré : cartumevoulois fauîcement murtrirmoy et mes
« enfans : mais au plaisir de Dieu , la chose est aultre-
« ment allée, car je te tiens en ma prison ; mais je te con-
« jure que tu me dies vérité. Se tu me tenoys aussi bien
« prisonnier , comme je te tiens en ma prison à Paris
« en ton pais de Flandres , que ferois-tu de moy , je te
« prie, ne m'en selles riens? » Quant Ferrant entendit la
parolle du roy , il se prinst follement à soubrire et res-
pondit au roy aigrement : « Sire par mon serrement ,
« je vous en diray la vérité par celluy Dieu qui fist le
c< firmament et partout son povoir et aussi par le sacre-
ce ment Se je vous tenoie, aussi bien comme vous me te-
cc nez , vous ne séries racheté pour tout l'or du monde, que
ce vous ne fussies pendu ou la teste trenchée. » Et quant
CONTE DE FLANDRES. 119
le roi entendit le mauvais couraige et Foutraige de
Ferrant, il s'esmerveilla moult, comme Ferrant ousoit
ainsi parler à luy : et se remembra le roy que jadis il avoit eu
compagnie charnelle à la merre de Ferrant et que depuis
elle luy avait mandé que Ferrant estoit son filz naturelle-
ment et pensa le roy moult longuementet dist à luy mesme
qu'il ne le pouvoit croire, et que s'il fut son filz natu-
rel, n'eust peu endurer qu'il luy portast guerre neennuy;
« Non pourtant, dist le roy, nature ne se desmenl
« point , quant à luy ; car il est tel que estre doibt. »
Et le regarda le roy, pensant moult longuement et luy
dist asses attrempement, « Par ma foy! dist le rov,
« Ferrant tu me liaiz mortellement, qui me vouldroies
« ainssi villainement faire morir. Mais je te vouîdroie
ce tenir plus raisonnablement et te garderay, se je puis,
« que jamais tu ne guerroiras moy, ne mon royauîme ,
ce et te bailleray ung tel vestement , que se tu povois
a vivre cent ans , tu ne l'enpireras pas du gros d'ung
ce denier. » Et fist tantost le roy faire une chappe de
plomb de dix piez de long et autant de large , et estoit
toute ronde , et dedans moult planchée de bois et cou-
verte de palmes de fer et par dessoubz estoit de plomb
espessé : estoit grant ycleur à regarder la chappe. Et
fut Ferrant le conte de Flandres boulé dedens et ne peus-
sent h. cens hommes mouvoir, necrouller celle chappe ;
et fut la chappe fermée diversement que leroygardoitet
bailla le roy Ferrant à garder à quatre hommes ; et luy
fut baillé lit , linge, table et tréteauïx et tout ce qui ap-
120 LE LIVRE DE BATJD0Y1N
partient , et si eut dedens la chappe de plomb une cham-
bre aisiée faite mouît subtillement. Et quant le roy de
France eutainssi fait emprisonner Ferrant, il envoya qué-
rir Fevesque de Paris et luy fist apporter les sainctes
reliques et jura Dieu et leSaint-baptesmeet sur le Saint-
Sacrement que , tant que il seroit roy de France , pour
or, ne pour argent, ne pour chose qu'ilz luy advint,
ne pour prière , ne aussi pour menasses ne pour guer-
res , que Ferrant n'échapperoit de la chappe , où il es-
toit mis. Et quant Ferrant entendit le serment du roy,
il eut moult grant paour et aussi se repentit mouît for-
ment de ce qu'il avoit fait : mais il en estoit trop tart.
Et cuida bien de mourir dedens icelle chappe de pïomb ;
mais depuis il en issit.
Cxrmntjmt it ûn$xt VHnignau qui tzïoït yaxtui
a ifarrant, tant* %t Matùttô^ tulmprimt la guette
contre te t®y %e Stantz*
En ce temps que Ferrant eut esté ainssi empri-
sonné et que le bugre d'Avignon s'en fut re-
tourné, lequel estoit oncle à Ferrant, auquel le roy
avoit donné congié et délivré de prison , il ouyt
lez nouvelles comment le roy avoit fait mettre Ferrant
en la chappe de plomb. Le bugre d'Avignon jura
Dieu que son serment que il avoit fait, il ne luy en
clialloit et qu'il s'en vengeroit à son povoir à feu et à
charbon. Et assembla ses gens depuis lez m on s de Mon-
CONTE DE FLANDRES. 121
joust jusque à Besanson et furent bien quarante mille ,
quantilz furent tous assemblés : et entrèrent en la terre du
roy jusques au pont Saint-Esperit, et ardirent et destrui-
rent toutlepaïs. Etàl'encontre allèrent le conte de Mon-
brison, le daulphin de Vienne qui luy deffendirent le païs
avecques grant nombre de genz. Et tantost envolèrent
quérir le roy Phelippe de France pour venir secourir sa
terre. Et quant le roy entendit ses nouvelles que le bu-
gre d'Avignon luy destruioit sa terre et qu'il s'estoit
ainssi parjuré vers luy , il se seigna moult fort , etdist :
« Dieu de paradis! se j'eusse fait mourir se traistre, je
ce n'en eusse pas maintenant ceste plainte. » Lors Phe-
lippe, roy de France , assembla ses gens et ses batailles,
et tant qu'ilz furent bien cent mille , et laissa le gouver-
nement du royaulme à ses quatre filz et leur commanda
qu'ilz prinsent bien garde de Ferrant. Le roy Phelippe
de France partit de Paris et passa Gastinois et Burgoin-
gne et s'en alla à Lion sur le Bosne , et puis s'en alla à
Vienne et de Vienne s'en alla au pont Saint-Esperit , où
il trouva le daulphin de Vienne à grant force de gens, et
le bugre d'Avignon estoit de l'aultre part du pont qui
estoit moult couroucé qu'il ne povoit passer. Et aussi ce
fut en l'an de grâce mil deux cens et seze , que le dit
noble roy de France et aussi son noble ost passèrent au
pont Saint-Esperit , au moys de septembre : les arbéles-
triers passèrent tout devant, criant : moultjoye Saint-
Denis! et à l'encontre d'eulx, trouvèrent le bugre d'Avi-
gnon, et là fut moult dur assault qui dura moult longue-
16
12Ï LE LIVRE DE BAUDOYN
ment et y eut mains hommes mors ; mais les François par
leur force conquestèrent le passaige du pont et couvint
que le bugre d'Avignon s'en fuit en Avignon et y eut de ses
gens mains mors en fuiant : car Guillaume des Barres
et Guillaume de Montigni en misdrent mains à mort.
Et tantost leroy et ses gens s'en allèrent devant Avignon
et asseigèrent le bugre d'Avignon et fist tantost dres-
sier des engins qui abatirent maintes maisons dedens
Avignon , dont les gens de la ville furent moult effroiés.
Et jura le roy de France que jamais d'ilec ne partiroit,
jusquesà tant qu'il eust prinse la ville et le bugre dedens
et en faire toute à sa voulenté !
Cxrmmjent fytxirx tft tyMiïriutxïh cuxîfa ttatyir
îpijjeiipî)* arxrt) te Srwxtt.
Et estoit avecques le roy Henri de Hauitefueille ,
qui escouta la parolle du roy et estoit ceiluy Henri,
filz de Jehan de Haultefueille , par lequel Bau-
doin , conte de Flandres , avoit esté trahi en Jhérusa-
lem, et estoit cousin germain au bugre d'Avignon, qui
fut moult dolent de la menasse du roy et dist au roy :
« Sire , entendes à moy , s'il vous plaist à moy croire ;
« je vous conseilleraybien» — «Sire, se dist Henri , je me
« suis adviséque ceste ville est moult forte, et qu'elle ne
« sera jà prinse, s'elle n'est afamée ; et se elle est bien gar-
ce nie, vous y demoureres bien long-temps; et le bugre est
« bien fier et fort , et tant qu'il puisse , il ne se rendra ;
« mais, Sire, se je vous ousoie dire, vous n'estes pas
CONTE DE FL4NDRES. 123
« bien advisé et ne sçaves bonnement pourquoy il est
« vers vous rebelle , et si s'en povoit excuser et pource
ce que je suis son parent , j'auroie grant joye qu'il fust
ce accordé à vous , mais que n'en fussies de riens marri.
« Si vous prie et requiers que vous me donnes congié que
« j'aille par devers luy pour sçavoir sa voulenté. » Leroy
luy respondist : ce Il me piaist bien, or tost ailes ; mais
« gardes bien que vous n'affermes de riens le bugre
« qu'il ne viengne devers nous faire toute nostre vo-
ce lente. » — ce Sire , se dist le trastre , tout ainssi sera
ce comme vous aves commandé. » Tout seul sans com-
paignie s'en entra Henri de Haultefueille en la ville de
Avignon , deverz le bugre son cousin et parla à luy et
luy dist : » Beau cousin , vous me congnoisses asses et
ce suis vostre parent. Jehan , le conte d'Auvergne fut
ce mon père ; mais je suis moult dolent que vous estes
ce en ce péril, car le roy de France a juré à Dieu et ses
ce sainetz que jamais le siège ne partira de devant A vi-
ce gnon , tant qu'il ait la ville prinse , et fait de vous sa
a volenté : et pource , je suis venu devers vous , pour
ce sçavoir se vous vous vouies excuser envers luy et
ce pource je vous apprendra comment vous pourres
ce excuser envers luy : mais vous me jureresque la chose
ce sera tenue secrète. » Lors luy dist le bugre d'Avignon :
ce Beau cousin, sées-vous cy auprès de moy 5 je vous
ce doy aymer moult chèrement , quant vous aymes mon
« prouffit, et aussi je sçay bien que vous estes mon
« paient. » Henri de Haultefueille conseilla au bugre
124 LE LIVRE DE BAUDOYN
d'Avignon et luy dist que s'il povoit tenir la ville jusques
à Pasques , que la force de Fiver l'en feroit retourner et
tout son ost ; et aultrement ne le sçavoit conseiller, se
ce n'estoit pas traison que aulcuneffois a mestier et ce Je
ce luy advise et luy diray comment au cas que dedens
ce le jour des grans pasques vous ne verres partir le
« siège de devant Avignon , envoies ung propre mes-
cc saigier au roy luy requerre tresves jusques à xv. jours
ce ou à ung moys ; tant que vous puisses parler à luy pour
« vous accorder, et luy dictes que vous estes bien dolent
ce qu'il a tel destourbier et que trop de fois vous laves
ce fait couroucé et luy ailes crier mercy par devant les
ce barons et luy offres l'amende, ainssi comme il la voul-
cc dra jugier et luy rendes lez clefz de la ville, par tel
ce convenant qu'il les vous rendra arrière et luy promectes
ce que dedens ung mois vous tendres vostre corps prison-
ce nier à Paris et nous y ferons bien le roy accorder : car il
ce vous cuidera avoir prisonnier, et tantost qu'il se voul-
ce dra deslogier, les barons et chevaliers de son ostsedes-
ce partiront et s'en iront chascun en son pais et ne demou-
ce rera avecques luy , si non sa gent priver et quant il
ce s'en yra, je le feray espier quel chemin il tiendra ; et
ce tantost vous l'ensuivres et irez audevant par ung aultre
ce chemin avec quatre mille hommes et chevaucherons
ce nuyt et jour, nous serons musses es boys et aussi pour-
ce res vous prendre le roy qui de rien ne se gardera , et
ce aures en vostre dangier tous les plus haulx barons et
ce par ainssi pourra estre Ferrant vostre nepveu mis dehors
CONTE DE FLANDRES. 125
ce delachappedeplomb. »Lorslebugred'x4.vignontintle
conseil que son cousin luy donna et le mercia moult et
luy donna congié de s'en retourner devers le roy. Lors
s'en vint Henri de Haultefueille devers le roy et luy
dist : « Sire , le bugre d'Avignon est moult maloustru ,
« car en vérité, se je n'eusse esté son parent, il m'eust
ce fait mourir et m'a dit qu'il ne vous craint vous , ne
ce vostre puissance d'ung festu : sire , gardez vous qu'il
ne vous coure sus. »
Cxrmntjent \t toutt WHunerguz tuvaia ung nw*-
saigier a JFtrxant tfitt qu'il ferait tant qu'il snoit
I)xrr0 te la rljappr tfc ylomb.
Et après que le conte d'Auvergne fut en ses tentes et
qu'il fut désarmé , il appella ung varlet qui estoit moult
soubtii et estoit natif de Flandres, et le appella Henri
premièrement et luy dist: ce Tu sçauras bien aller à
ce Paris où le conte Ferrant estoit en prinson au chastel
ce du Louvre. Tu yras devers luy et luy diras de par moy
ce qu'il ne soit de riens esbahi et que le bugred Avignon et
ce moy avons telle chose bastie et entreprinse , dont il
ce sera mis hors de prinson , et le roy Phelippe en sera
ce mort et occis et luy dy, se ilz nous peult aulcunement
ce aider , qu'il se advise et qu'il envoyé quérir en Fian-
ce dres seeour et tous ses amis et pource qu'il ne peult
ce envoyer lestres , ne escripre , qu'il te die tout son se-
ee cret. »Lors le varlet luy promist qu'il feroit son plaisir.
Le varlet s'en alla à Paris et s'en alla droit à la tour du
126 LE LIVRE DE BAUDOYN
Louvre , il fust bien congneu et fîst acroire qu'il venoit
là pour quérir service et y fut moult liement repceu et
séjourna ilîec sincq ou six jours , tant qu'il peult par-
ler à Ferrant et fist tant qu'il eut place à parler à luy et
luy dist en briefz motz tout son affaire. Lors devint Fer-
rant moult pensif et dist à luy mesmes : « Vray Dieu de
« paradis ! cestetraisonnemevaudroit riens et se le roy
« estoit par eulx mort ou desconfit , il m'en pourroit
« estre du pis , ne jà pourtant en seroye délivré et si
« diroient les gens que ce fait auroit esté bâti pour moy;
« et pourtant j'en seroie plus haï de Dieu et du monde :
« mais ainssi ne ira pas , se Dieu plaist , et se je puis :
« car je redouble fort la mort du roy de France, pour
« ce que par moy la guerre commença premièrement. »
Et aussi Ferrant pensa moult longuement à sa mère ,
qui naguières lui avoit mandé que Phelippe le roy de
France estoit son père et pourtant dist Ferrant que jà
à la mort du roy ne se consentiroit , et que s'il peult , il
luy destourbera. Non pour tant il n'en fist aulcun sem-
blant au varlet , et le renvoya à Henri de Haubtefueille
et lui dist qu'il le recommandast à luy et qu'il pensast
de son fait accomplir et que se ainssi pouvoit advenir ,
qu'il le guerdonneroit bien.
CONTE DE FLANDRES. 127
Cxrmmntt Mettant qui extoit en la trappe fc* plomb
envoya qnêtit ffxn)*, le conte tfUttow, qui eztoit filj
fctt tot\ to J^rancje jet lut) compta la tratsxm: x^ttje tyenxx
to ^awltjefojetllje aîwii m pensée be laite an tox\ son
pète.
Et après que le varlet s'en fut parti , Ferrant appelïa
ung de ses privés servans qui alla quérir le conte d'Ar-
toys , l'un g des filz du roy , lequel vint devant Ferrant
et luy demanda qu'il luy vouloit , et qu'il ne luy célast
riens. Lorsdist Ferrant : «Par la Vierge Marie : je sçay
« aulcunes merveilleuses nouvelles , dont voustre père
« sera mort, se Dieu n'y met remède, et tout par traison :
<( et se vous tant aymes le roy que vous ayes le cœur tant
ce que de ledeffendre , et vous me jures sus les sainetz
« que se la chose est mise en vérité, que je auray mercy
« et rauray ma terre qui m'est appartenant , et je vous
« conteray toute la grand traison qui est en pensée de faire
« contre le roy : mais je vous jure sur Dieu, se vous ne
« me prometez que vous me seres en aide à ma des-
« livrance, jà jour que je soye homme vivant pour
« mourir ci endroit , vous n'en scaures riens de par
« moy. »Et quant le conte l'entendist, il se esmerveilla,
pource qu'il ne sçavoit s'il disoit vray ou non , ne à
quoyil alloit pensant. Lors luy respondit Loys : » Par
« celuy Dieu en qui nous sommes croians , se vous
« poves prononcier ce que vous ailes disant , je vous
« feray tantost oster de ceste chappe et aures toute
128 LE LIVRE DE B4UD0YN
« voustre terre à voustre plaisir.» — «Sire, se dist Ferrant,
je n'en demande plus. » Lors Ferrant compta à Loys
d'Artois toute la grand traison, comme Henri de Haulte-
fueille conte d'Auvergne et le bugre d'Avignon avoient
pensée de faire mourir le roy à douleur, à la Pasque en-
suivant. Lors se dist le dit Ferrant : « Envoyés ung mes-
« saigier par devers vostre père et que Henri de Haulte-
« fueilîe soit pris et attrappé et tous ses parens et amis
« en prinson et qu'ilz soient examinez de cette traison,
« et s'ilzne cognoissent le fait, si me pendez au gibet. »
Ccrmmjmi Cxrtjg 'b12,xtow1 fil? îr» rxrî) to JFx anct,
t&cxiy »it à zovc yïxt m Jtotgttcm; la trai&crn qxtt Ifymxi
to jjattjttjefttjetiije flxnilxril f air je»
Loys fist tantost transmettre unes lettres à son père
contenantes en effait la traison ; et quant le roy les eut
veue, il fist tantost emprisonner le conte de Haulte-
fueille et plusieurs aultres de ses parens qui tantost con-
gneurent la traison , ainssi que Ferrant l'avoit devisée ,
et tantost comme ilz eurent ainsi congneue la traison ,
le roy les fist pendre par devant Avignon au gibet :
mais le bugre d'Avignon en fust si effroiéque luy et tout
son ost yssirent hors de la ville et coururent sus aux
François : mais les François les rencontrèrent tellement
que le bugre et ses filz et plus de xx grans seigneurs fu-
rent prins et pendus avccques Henri de Haultefueille et
ses gens : mais ainçois qu'ilz confessassent la traison ,
CONTE DE FLANDRES. 129
ilz furent examinés bien diîigamment et proprement.
Comme Ferrant l'avoit dit , ilz confessèrent au roy ; et
et ceulx qui peurent escliapper de l'estour s'en fuirent
en la ville et leur tint le roy le siège moult diversement
par l'espasse d'ung mois , et en la fin se rendirent au roy
de France à faire tout à sa voulenté et les repçeut le
roy à mercy et en repçeut les hommaiges et les feaultés,
et puis s'en retourna en France à moult grant joye.
Ccrmnuttt la roxjnt fo îptfrifrtjgai, mère to £tx-
ranî, vint a |part0 tï tommtnl dit îfi&t an rot) ut
Jtanct que Jtzxtanï tzioxi zou ïxi} tl qtfxïm txàytiù*
Phelippe^, roy de France, demanda si toust qu'il fut
venu , que Ferrant faisoit , et s'il estoit point eschappé :
et on luy respondit que non ; dont il fut moult asseuré
et lendemain il vint en son parlement. Ainssi comme en
ce temps estoit venue dame Béatrix, royne de Portin-
gal , mère de Ferrant , conte de Flandres , qui s'en vint
en parlement et salua le roy moult douîcement , et se
gecta à genoux à terre devant le roy Phelippe. Et tan-
tost le roy la salua et la fist seoir de costé luy , au dist
parlement. Lors la royne dePortingalquiavoit le cueur
mouit dolent de son filz Ferrant , parla au roy par ytelz
motz , comment cy après pourres ouyr , et luy dist :
« Sire, j'ay le cueur moult dolent que vous tenez mon
« enfant Ferrant en si estroicte prison , et par Dieu !
« Sire , vous me en mesprises moult grandement. Et
(( semble que vostre nature vous desmente : car vous
17
130 LE LIVRE DE BAUDOYN
« sçaves bien de certain qu'ilz est mon filz Ferrant et
« que sont ses parens. Sire, puissant roy , s'il a mesprins ,
« retenez moy à l'amande pour luy : car il s'en repent
« de bon cueur , et pour l'amande , je vous donne ce
« que j'ay au monde vaillant, et s'il est par vous doul-
« cernent déporté, vous le poves bien faire, vous sça-
« ves comme nature le vous doibt naturellement ap-
« prendre. » Et quant le roy l'entendit , il souspira
moult forment de ce que la royne de Portingal luy avoit
mis en remembrence : mais il luy souvint trop des maulx
que Ferrant luy avoit fait , et de ce que tant de fois il
s'estoit parjuré envers luy, et respondit à la royne et lui
dist : « Dame , j'entens bien ce que vous m'a ves dit :
« mais Ferrant à tant mesprins envers moy, que encore
« ay-je jugié sur luy trop doulcement , et ne le puis
« deslivrer du hault serment que j'ay fait et vous def-
» fens que jamais vous ne m'en parles plus. » Quant
la dame Béatrix entendit la responce du roy, elle com-
mença moult tendrement à plourer et puis s'escria
moult haultement , et dist : ce Roy , l'amour est mau-
« valse qui fait villainement , et vray roy doibt tenir
« son couvenant : mais l'on voit tout elèrement qu'il
« n'est mie ainsi. » Lors Loys , filz du roy de France ,
entendit la parolle de la dame et ne sçavoit qu'elle vou-
loit signifier , et ne l'osa demander à la dame ; mais il
luy dits : « Madame , ailes en vostre hostel , sans faire
« murmurement: car je vous jure sur Dieu ainçois qui soit
« deux jours,je le vous rendraydesli vré en santé et en vie . »
CONTE DE FLANDRES. 131
Et la convoya Loys, filz du roy de France, jusques à son
hostel et puis s'en retourna au grant palais royal.
t&ommmî îpijjeiippje, tox\ to JFtanct1 &ilai00<x à
Bon îxi} £xrt)0 0a cor mut t\ &on toyauimt*
Et quant le roy eut disné Loys , son filz , parla à luy
moult doulcement et luy dist que le conte Ferrant luy
avoit dicté et révélée toute la trahison que Henri de
Haultefeuiîle avoit entreprinse de faire , et comment
Ferrant l'avait gardé de mort ; et pource il avoit promis
à Ferrant qu'il le desîivreroit de la prinson. Adonc le
roy pensa moult longuement et sçeut moult bon gré à
Ferrant qu'il avoit ainssi ouvré et se pensa bonnement
qu'il estoit de son engendrement, et dist en soupirant
qu'il se repentoit qu'il avoit ainssi juré sur Ferrant et
si cruellement. Lors luy dist son filz. ce Sire, penses tout
« aultrement, car j'ay trouvé le tour par bonne voye
« comment voustre serment sera sauvé et comment
« Ferrant sera deslivré.» Adonc deffendit le roy à son
filz et luy dist qu'il ne réquist sur aulcun blasme.
« Nenny , se dist Loys , mais sire , ailes vous seoir et
a tenes parlement avecques vos pers. » Et lors Loys ,
filz du roy, quant il vit son père en parlement accom-
païgné de ses pers , il s'enclina tout bas devant le roy
et luy dist : « Sire , vous sçaves tout cîèrement cora-
(( ment par moy vous fustes deslivré de la traison de-
ce vant Avignon et pource, mon très-ehier sire, je vous
13^ LE LIVRE DE BAUDOYN
ce demande ung don pour ce service et pour mon advan-
cc cernent, et pource, je vous suppiy qu'il vous plaise à le
« moy donner. » Lors luy respondit le roy Phelippe :
« Loys, dist-il , je me recorde que vous m'aves loyaul-
cc lement servi et pource je vous donne le don. » —
ce Voire, se dit Loys , mais , sire, vous le me promettes
ce par vostre foy et serment, » — ce Par ma foy ! dist le
ce roy, je le vous donne ; mais que ne me demandes Fer-
ce rant , conte de Flandres, car honnorablement je ne le
ce vous puis donner. » — Sire, se dist Loys, je ne vous de-
ce mande point, mais il vous plaira à ouïr ma volen té. Il y a
ce jà long-temps que vous fustes coronne et que vous
ce estez roy de France et que j à aves tenu la coronne de
ce France, et a plus de trente et sept ans, et estes vieulx et
ce ancien et aves bien mestier de repos. Je vous demande
ce en don la coronne et le royaulme de France et qu'il
ce vous plaise à moy donner ce don , et y gardes vos-
ce tre serment. » Et quand le roy l'entendit, il dist haul-
tement qu'on luy aportast sa coronne et quant il eut
entre ses mains , il demanda à ses pers se par droit il
povoit résiner sa coronne à i'ung de ses filz et qu'il en
jugassent à leur regarct. Lesquelz luy respondirent : »
ce Sire, ouy vrayement. » Lors Phelippe le roy dist à son
filz : ce Beau filz, j'eusse esté bien saige, quant vous me
ce demandastes le don, j'eusse excepté mon royaulme :
ce Mais on voit souvent que le père vers son filz d'a-
« mour est aveugle : or prenez la coronne, car je lavous
CONTE DE FLANDRES. 133
« donne. » Lors Loys son fîlz s'enclina à ses piez et le
roy lu y assist la coronne sur le chiefz.
Ccmtmmt Cxn^ quant son ytxt Intj mi xîmni la
ccxonnt t\ Bon xotjanimt1 xi iïtzlwxa Jtxxant fc* la
ctjayyt to plxrmb,
Adonc appella Loys les pers et les barons et leur
demanda, puisque son père s'estait à luy desmi de la
coronne de France, s'il en povoit faire à sa guise et du
royaulme et de la coronne : etiiluyrespondirent qu'il le
povoit faire. Lors Loys envoya quérir Ferrant qu'il luy fut
amené en son palais , et quant Ferrant vit Loys en estât
royal, iienfuteffroié : car il ne sçavoit que c'éstoit. Lors
se agenoulla devant le roy et lui cria merçy pour Dieu !
et qu'il luy voulsist tenir ce que il luy avoit promis.
« Ferrant , se dïst Loys je voy bien que vous estes de
« vos méfiais repentans , et que vous avez assez enduré de
« paine et de torment ; et pource que vous aves mon-
« seigneur mon père respité de mort, je vous deslivre
« de la ebappe de plomb , et vous rens vos terres ,
ce tout ce qui en est par de là la rivière de FEscault :
ce maissçachies bien que par dessà n'en aures riens. »
ce — Sire,sedist Ferrant, je ne vous demande par mieulx
ce qne ce qu'il vous plaira à moy octroyer. » Et quant
Phelippe , le ro^ de France , vit que Loys son filz
avoit ainssi deslivré Ferrant , il luy dist . ce II appert
ce bien par voustre sentence que vous avez délivré Fer-
ce rant , et si luy aves rendu son tenement, si gardes
134 LE LIVRE DE BAUDOTN
« bien que après il ne vous en face dolent. « — Père,sedist
« Loys, je m'en suisacquité; or face ce qu'il aura en
« pensée, car selon ce qu'il fera, nous nous conseillerons.
Cxrmmjent Sttt an\, quant il iuî talixîri, %1m par-
tit ta îPari0.
Ferrant , le conte de Flandres , pour la doubte qu'il
eut du roy Philippe de France , ce partit de Paris tan-
toust droit à Feure de nonne et sa mère s'en alla après
luy, faisant moult grand joye et avoient en leur com-
paignie vint chevaliers et maintz aultres serviteurs , et
prindrent leur chemin droit à Noyon , où ilz se herbe-
gèrent. Et là estoit Phelippe-le-Long , conte de Noyon ,
qui festoia grandement le conte de Flandres et luy de-
manda comment il issit de la chartre du roy : et Fer-
rant luy compta comment il avait esté délivré.
Ccrmmjeîît f^iippje-le-Cxwg , ûllonl iïu tôt) ta
Jtancc t\ cGnït ta Haqxrît, iwï mouxxt SttxaxA^ tonït
ta M&xtàxzz,ymxzt qvûxi emoit rammzz \t rxnj*
« Pais, par Dieu ! dist Ferrant, Phelippe, beau-cou-
« sin , j'ay le cueur bien dolent de ce que le roy de
a France m'a ainsi desconfit et emprisonné villaine-
« ment : mais,, par Dieu! se je puis vivre jusques à
« ung an, tel m'a nuit et grevé, que jeferay dolent ; et
ce aussi feray telle guerre que je feray mourir le roy
ce villainement : et aussi auray ma terre entièrement ,
CONTE DE FLANDRES. 135
« jusquesau pont à Choisi; là ma terre se extent, dont
« le roy a fait dons à vous et à aultruy tout à son ta-
« lant. » Et quant Phelippe-le-long entendit l'orgueil
de Ferrant, il en fut moult dolent ; et aussi manda tan-
tost le prévost de Noyon et qu'il venist à luy avecques
cent hommes armés bien richement pour mectre la
main à ung homme bien hardiment. Adoncques Phe-
lippe-le-Loug dist au prévost qu'il mist Ferrant et ses
gens en l'arrest et qu'il mist Ferrant en la grosse tour
de Noyon : mais Ferrant se deffendit moult hardiement.
et tant fîst qu'il eut quatre des sergens audevant dist
prévost mors et aussi fut Ferrant moult grandement
blessié et fut mis en prinson en la tour, et Phelippe-le-
Long donna bon asseurement à la mère de Ferrant, et
tantost Phelippe-le-Long manda au roy de France par
les lettres pourquoy et par quelle cause Ferrant avait
esté aresté prinsonnier : dont le roy Phelippe fut moult
joyeulx , et aussi bien tantost Loys, fîlz du devant roy
de France, manda tous les pers de France et aussi les
fîst assembler à Paris au palais ; et aussi là estoit Phe-
lippe son père, qui tant estoit redoubté.
Cxuumjettl £xrî)s ratait la cotonnt a zon ^ètt^onrec
xntr JfJerrattt anrrit tztt art&it te par |pi)jelt:pj)je-jU-
Loys dist à son père : « Sire entendes à moy. Le
<c royaulme de France me fut de par vous donné et le
136 LE LIVRE DE BAUDOYN
ce yons demanday affin que Ferrant fust mis hors de
ce prinson de la cliappe de plomb , et est vray que il
« s'en alloit en Flandres et estoit deslivré ; mais par sa
« folie , il est arresté prinsonnier à Noyon : car il s'es-
« toit vanté devant Phelippe-le-Long vostre filloul,
« qui gréveroit le royaulme de France et vous feroit
« mourir à dueil et à tourment : et pour celle cause
ce voustre filloul la fait tenir prinsonnier. Et pour ce ,
ce je vous rens voustre couronne et le royaulme de
ce France, qu'il vous à pieu à moy donner : car jamais
ce tant que vous vivres, roy ne me clameroy, carj'ay
ce fait du royaume ce que j'avoye en pensée. » Le roy
luy respondit : ce Beaulx filz, puis qu'il vous pîaist, je
ce reprens le royaulme à voustre volenté. » Et reprint
des barons toutes les feaultés. Et en ce temps estoit le
conte Ferrant prisonnier à Noyon qui estoit moult du-
rement navré et le gardoit sa mère moult curieuse-
ment : mais tantost le conte Ferrant mourut en la
prinson et Phelippe-le-Long en rendit le corps à la
mère et dist : ce Que Dieu fust loué de sa mort, et que
ce jamais ne guerroieroit son parrain, le roy de France ;
ce mais c'estoit grand dommaige qu'il n'estoit bien
ce entalenté de servir son seigneur , le roy de France ;
ce car il fust encore en vie et fust honnoré et prisé de
ce de maintz hommes : et pource que je estoie son pa-
ee rent, j'ensuis moult couroucé.» — ce Par Dieu ! dist la
royne sa mère, Ferrant estoit trop fier : car par la
Vierge Marie ! il estoit filz du roy de France et fut de
CONTE DE FLANDRES. 137
son corps au mien engendré , de quoi Phelippe-le-long
fust moult esmerveilléetfîst mectre le corps dehors delà
chartre et richement embasmer et à moult noble com-
pagnie lefîst porter en Flandres et mener par sa mère ,
qui le mena droit à Lisle en Flandres , où ilz trouvè-
rent Jehanne la comtesse qui estait moult durement
couroucée , pource que son mari esloit mort si vilîaine-
ment. Et dist la comtesse en plourant : « Ferrant de
« haute seigneurie, j'ay perdu en vous honneste corn-
et paignie : par Dieu ! dist elle , qui vous a mis à
« mort, c'il ne vous aymoit mye, mais par Dieu ! se je
« puis, vostre mort sera vengée.
Ferrant fut enterré dedens une abbaye et demoura
sa femme dame et comtesse de Flandres et se fist haute-
ment servir : mais ainçois que l'année fust accomplie ,
elle s'en alla en France moult richement accompaignié
et alla devers le roy qui la festoya moult richement et
la pria qu'elle voulsist prendre mari dont elle s'en es-
condit peu. Elle reprint ung homme qui fut de grande
lignée , qui estoit conte de Savoye , que l'espousa à
Paris et poya le roy les nopees , et puis le conte et la
contesse sen allèrent à Lisle en Flandres et la contesse
repçeut les hommaiges qui gracieusement maintint
sa terre. Et en icelle année que le conte de Savoye
espousa la contesse de Flandres , Phelippe le conqué-
reur , roy de France dont cy-devant est parlé trespassa
de cest siècle et fut enterré à Saint-Denis en France.
Et après Loys son fiJz fut benist et sacré roy de France ,
18*
138 LE LIVRES DE BAUDOYN
lequel Loys eut quatre filz. Le premier eut nom Loys,
Je second eut nom Robert , qui fut conte d'Arthois , le
tiers eut nom Phelippe , le quart eut nom Charles , qui
estoit le plusné. Robert s'en alla en la conté d'Arthois
et les aultres demourèrent avecques leur père et fut en
l'en de nostre seigneur mil deux cens et vingt et ung que
Loys filz de Phelippe fut coronné à Rainsroy de France
et régna quinze ans et fut moult redoubté et gouverna
bien le royaulme de France.
En ce temps Ernoul, conte de Savoye, eut espousé
Jehanne contesse de Flandres et fut moult aymé de
grans et de petis. Et régna avec sa femme un. ans et
au cinquiesme an il trespassa : et aussi n'avait la con-
tesse filz, ne fille, et demoura vesve. Et aussi advint ung
jour que Jehanne la contesse se dormoit seulle en ung
lit, car elles avoient mené grant joye, elle et Margue-
rite sa seur; et aussi bien Bouchart d'Auvergne qui
aymoit par amours la devant dicte Marguerite et
aussi ainssi comme Jehanne la devant dicte con-
tesse se dormoit seulle , et mourut soudainement
sur son lit , dont il y eut grans couroux au pays de
Flandres. Et après la mort de Jehanne la contesse ,
Marguerite sa seur, fut contesse de Flandres, qui main-
tint bien sa terre et fut moult redoublée et dist ung jour
à Bouchart d'Auvergne qui estoit son amy , que jamais
jour de sa vie , il n'auroit sa compaignie , s'il ne faisoit
tant qu'elle fust sa femme espousée ; ne que luy, ne ses
enfans bastars ne tiendroient plain pié du pais de Flandres
CONTE DE FLANDRES. 139
et lui dist qu'il allast à Romme pour soy dispenser, ou si
non elle luy feroit oster l'âme du corps. Lors luy respon-
dit Bouchart. » Puis qu'il yous vient à plaisir, je yray à
Romme : mais je ne sçay se j'en pourray estredispencé,
car je suis diacre , et si ne me fault que l'ordre de pres-
tre 5 dont la dame fut moult esmerveillée, car oncques-
mais elle n'en avoit riens sceu , et dist la dame à Bouchart :
ce Ne vousdoubtez de riens, car vous feresà Romme toust
« voustre plaisir : mais que vous veuilles donner joyaulx
« or et argent, les clers ne demandent aultre chose , et
« je vous donneray asses chevance , car je vous don-
ce rai dix stanniers d'escalecte et quatre de monnoye ,
ce pour faire les payemens et dix mille florins à faire
ce vos despens; etfaictes tant que le Pape ait ung no-
ce ble présent et aussi tous les cardinaulx , et si payes
« les clercs bien et courtoisement et ainsi pourres vous
ce accomplir vostre besongne. »
Or partit Bouchart lendemain à dix chevaliers de
nom et trente escuiers et aussi mena avec luy moult de
bons clers pour le conseiller et s'en vint à Romme de-
vers le Pape, en moult noble arroy. Et demeura à
Romme ung an entier, et donna maintz beaulx joyaulx
et maintz beaulx présens et fist tant qu'il parla au Pape
et luy compta la cause qui l'avoit amené là. Et luy de-
manda le Pape qu'il estoit , et Bouchart respondit :
<e Très-Saint Père , je suis filz au conte de Blois , du
ce pais de France , et ay demouré en Flandres avecques
ce une dame qui fust fille au conte Baudoin de Flan-
140 LE LIVRE DE BAUDOYN.
« dres , qui a eu deux beauîx filz de mon engendre-
« ment : et aussi luy est de n'a guieres la conté de
« Flandres escheue par droit héritaige , et elle me
« veult prendre à mari, afin que nos enfans puissent
« succéder à l'éritaige de leur mère, si vous plaise, Tres-
« Saint-Père, à m'en donner le don et moy à ce dispencer.»
« Et qui le te deffent , dist le Pape , s'il n'a entre vous
«deux aulcun empêchement? — « Tres-Saint Père,
« se dist Bouchart , vraiement je ne le vous seîleray
« point. Sire , j'ay esté ordonné diacre, et pource, Sire,
« on m'a dist que je aye dispence de vous. » — ce Bou-
« chart , dist le Saint-Père , tu ne peuîz jamais espou-
cc ser femme , car tu as desjay esponsé Saincte-Esglise ,
« quant tu fus sacré diacre , et pource , je te deffens
« que tu n'en parles plus. » Dont Bouchart eust moult
grant couroux au cueur , et requist au Pape , puisqu'il
ne povoit estre despencé , qu'il luy pleust à dipenser ses
deux filz , ou qu'ilz peussent estres prestres , si leur ve-
noit à tallant. Laquelle chose le Pape luy octroya et
les dispensa, et luy en donna lettres et s'en retourna
en Flandres et trova que Marguerite sa mye , la contesse
de Flandres, estoit grosse d'enfant qu'elle avoit jà
porté six moys. Et quand Bouchart le sçeut, il en fut
moult dolent et luy dist qu'elle estoit ensaincte d'ung
chevalier nommé Guillaume de Dompierre. Bouchart
s'en alla à Paris pour esche ver à la dame, car la dame
l'eut accueilli en haine , et demoura Bouchart l'espasse
d'ung mois à Paris, ou maladie le print dont il mourut.
CONTE DE FLANDRES. 141
Et quand il fut mort , il fut moult plouré de ses filz et
de ses hommes , et prindent les filz la saisine de ses
biens et de sez héritages; car il en furent dispencés
du Pape. Et s'en retournèrent en Flandres avecques
leur mère qui leur donna à sa mort deux petis pa-
risis.
Ccrmntettt Marguerite , la conttzzt îft Maviïfvt*,
Et tantost après Marguerite espousa Guillaume de
Dompierre qui fut conte de Flandres et ne vesquit
guerres ; car il fut empoisonné ; et eut deluy 11. filz dont
l'ung fut nommé Gui, qui fut conte de Flandres. Et en
ce temps morut Jehan roy d'Angleterre. Les enfans de
la contesse de Flandres furent moult riches et moult
bien endoctrinés ; car leur mère tenoit quatre riches
contés, c'est assavoir : Flandres, la conté de Hainault
Olande et Los , et fut le païs en paix quinze ans et fu-
rent les quatre filz grans et fourniz , et portèrent les
armes et estoient moult doublés et estoient tous quatre
chevaliers et Baudoin le quart estoit clerc bien béné-
ficié et estoit chanoine de Tournay et de Louvain , et
estoit doyen de Cambray, et Jehan son frère fut marié
moult richement à la fille du conte de Zélande ; et les
deux enfans de Guillaume de Dompierre eurent deux
contez , à l'ung fut la conté de Guienne et à l'aultre
fut la conté de Boulongne. Mais Gui le puisné n'eut
142 LE LIVRE DE BAUDOYN
point de femme , et estoit chéri et aymé et luy estoit
souvent donné le pris des armes.
(&0mmtntMar$ntriît, la yxtxmt ïfn ternit f&aviïtoin
xpti tzloil tanit&$t ht ia ttrnlt ht Jlavtott* , mtna %t%
tnïam à |part0 yxrxtr Itnx yatlai$t.
Marguerite de Flandres fut moult belle dame et garda
bien ses terres , ses villes et sa gent. Mais les frères
tansoient bien souvent l'ung à l'aultre. Les plus jeunes
appelloient les aisnés bastars , et qu'ilz ne tiendroient
jà plain pié de terre. La mère entendit souvent leur
estrif, et en fut plusieurs fois marrie ; car elle avoit grant
paour qu'ilz ne s'entretuassent et voua à Dieu qu'elle iroit
à Paris et là, par droit jugement, partiroit ses enfans ; et
fut moult richement accompaigné de cent chevaliers et
de trois cens escuiers et vint en plain parlement. Mais
ses enfans ne savoient pourquoy elle y estoit venue. Le
roy Loys la festoia moult honorablement et la flst seoir
en cousté de luy et compta au roy comment ses enfans
estoient souvent en débat pour son tenement : « Et
« pour ce , Sire , en mon vivant leur vueil partir devant
ce vous , voire par tel couvenant que jamais de ma vie
oc ilzn'en tiendront plain pié. » Et présentement la dame
partit Flandres à son fîlz aisné , que elle avoit eut de
Guillaume de Dompierre qui avoit esté son mari : et Gui
son frère qui estoit le plus jeune aura Zélande et Los.
« Et pource que Bouchart a fait dispenser ses deux filz,
« et pource qu'il en y a ung accordé à saint esglise et
COISTE DE FLANDRES. 143
« à troys grosses prébendes, il luy peult bien souffire et
ce son frère tiendra la conté de Haignault. » Et quant
Baudoin entendit les parties que sa mère avoit faictes, ilz
distpour avencer son frère que puisque le Saint-Père les
avoit légitimés à terre tenir , que Jehan estoit l'aisné
qui debvoit avoir la conté de Flandres. Mais il fut dit
par sentence de parlement que puisque le Saint-Père
n'avoit touIu dispenser Bouchart d'espouser la mère,
qu'il ne povoit hérité aux pais de Flandres. Aclonc se
print Baudoin moult fort à couroucer et dist tout en
hault en plain parlement en la présence du roy : ce Par
«Dieu! dist Baudoin, je me puis bien vanter que
« ma dame de mère est la plus riche putain que l'on
« peulst trouver en cristienté ; et puisqu'elle si nomme ,
ce je l'y puis bien nommer. » Lors le roy et les barons
commencèrent fort à rire et quant Marguerite la con-
tesse eut entendu son fîlz parler à elle , elle en fut moult
dolente et couroucée^, et print congié du roy et s'en alla
en Flandres et mena avecques elle son filz Gui et Guil-
laume qu'elle avoit eu de Guillaume de Dompierre.
Mais les aultres deux qu'elle avoit eu de Bouchart ne
voulurent point aller avecques elle , mais ilz allèrent
demourer en Hainault et firent fonder le chastel de
Beaumont en Hainault.
144 LE LIVRE DE BAUDOYN.
Ccrmmjettt Sttyan tï l&axùioxn iixtxtt crxtr mt&aract
xmg tournât) oh ylmunxz BtigxmxT* t\ baron* se
irowotrmt.
Jehan et Baudoin qui estoit filz de Bouchart furent
en Hainault moult haultement honorés et firent crier
ung tournay enTarrasse et y vindrent plusieurs contes
et aussi y allèrent le conte de Flandres et son frère Guil-
laume. Et Jehan le conte de Hainault donna à disner à
tous les seigneurs qui là estoient ; et à ce disner advint
que le conte de Flandres qui fut filz de Dompieremorut
d'ung advertin qui luy vint en la teste , dont la feste fut
moult grandement troublée : et se despartit le tournay
et s'en alla chascun en son pais. Et Gui le frère de
Guillaume de Dompierre alla prendre la sasine de la
conté de Flandres, Et en ce temps le sire de Béthune
avoit une belle fille, le plus belle que on peult trouver
entre les autres femmes. Et la prinst le conte Gui tel-
lement à aymer, et la voulsist tant presser, qu'il voulut
qu'elle fist sa voulenté : mais elle fut saige et s'en excusa
moult bien , et advint qu'elle le dist à son père que
le conte Gui vouloit avoir sa compaignie oultre sa
voulenté, et que pour Dieu il y mist remède, et que
«jà homme du monde ne habiteroit à elle , s'elle n'es-
toit sa femme espousée : ce et si me faisoit deshonneur,
« vous en séries villainement blasmé, et je en seroie du
« tout deshonnorée. Et jamais ce fait ne pourroit estre
« amendé , car il est votre seigneur , vous ne pouves
CONTE DE FLANDRES. 145
« contredire encontre luy. Et ponrce , ce feroit bon
« que vous me menissies en tel lieu , où je seroie seu-
« renient. » Lors luy respondit son père doulcement
et luy dist : ce Fille , ne vous effroies point , et ne vous
« esmouves de ce chastel , et je iray devers luy et y
« mectray remède. » Adonc le sire de Be thune s'en alla
devers Gui , conte de Flandres , et luy dist : ce Sire , je
« suis vostre homme et tiens de vous Be thune et l'ay jà
« tenu plus de trente ans passés , et a servi vous et vos
ce prédécesseurs , dont j'ay moult amande et suis bien
ce riche homme là : merci Dieu ! lequel ait merci des
ce âmes trespassées et pource, je vous requiers qu'il
ce vous plaise à moy donner ung don, c'est que j'aye
ce congé de vendre mes meubles et héritaiges. Car il
ce m'en couvient fuir en estranges pais et ne demoure-
ce roie en ce pais pour tont mon héritaige, ung an
ce accompli; et pource, sire, que vous voules deshon-
cc nouré ma fille oultre sa vou lente , dont se seroit ung
<e très grant péché et malfait. » .
Cxrmmjeni ©iri \t itmït te Mcltùsxz& tzpouôa la
filk an sir je te jBitljmïje.
Et quant Gui l'entendit, il en fut moult effroié et ne
luy sçeut que dire , ne que respondre ; et pensa moult
longuement et luy respondit asses courtoisement : ceSire
ce de Bethune , s'y je ayme voustre fille , nature le me
ce donne et apprent : car je ne puis oster mon cueur
19
146 LE LIVRE DE BAUDOYN
« d'elle. Or soies tous en paix,, car je vous jure sur ma
« foy et serment, se vous la me voules octroier et me
« vueille , je la prendray à femme de loïal mariage ,
« vueille ou non ma mère et mes parens. » — « Sire, sedist
« lesiredeBethune.je levueilbonnement,?etsisçaybien
« qu'il plaira à ma fille et aussi aura tout ce qui m'appar-
« tient. » Et ainssifut lemariaige ordonné. Mais la mère
du conte en fut moult couroucée, car elle vouloit marier
son filz plus haultement ; mais en la fin il convint qu'elle
l'endurast. Lors le conte de Flandre espousa la dame
qui eut ung enfant d'elle qui eut nom Robert, qui ves-
quit longuement et fut sire de Bethune et fut moult fier
et hardi. Et puis eut la dame ung aultre filz qui fut
nommé Guillaume Patre-Nostre, pource que il alloit
souvent à l'esglise; et au tiers an, la dame en eut ung
aultre qui fut nommé Phelippe qui eut moult de hardie-
ment et greva moult le royaulme de France, et en la
quarte année eut ung aultre filz , qui fut nommé Guil-
laume , qui fut moult preudomme et fut seigneur de
Mortaigne. Le conte Gui de Flandres régna avecques
sa femme xv ans , et furent leurs enfans bien endoc-
trinés et puis morut la dame et trespassa en Flandres,
dont le pais en fut moult couroucé. En ce temps tres-
passa le père de la dame , et le conte Gui de Flandres
print pour ses filz toutes les pocessions, et puis se ma-
ria à la seur du conte de Lucembourc; et en eut trois
fils qui furent nommés les enfans de Pamur, qui puis gre-
vèrent le royaulme de France et en plusieurs manierez.
CONTE DE FLANDRES. 147
Cxrmnuîtt €ot}^ it xoxfiz /franct1 mantut tï tommt
sera i\[] Cxrî)s fut btnx&ï tï sacré xotj fre iranct.
En ce temps le comte Gui de Flandre se fut rema-
rié , Loys le roy qui deslivra Ferrant de la chappe de
plomb morut , et Loys son fils aisné fut roy de France,
le plus preudomme qu'on peult trouver et tant qu'il
fut saint en paradis. Il vesquit longuement et gouverna
bien le royaulme de France. Et espousa une dame qui
eut non Jehanne, fille au conte de Provence , qui ho-
nora et ayma forment saincle esglise ; et fut dix ans
avecques elle sans engendré enfans , dont ils esloient
moult dolens : car il n'atoucha oncquez à aultre femme
charnelement, car luy et sa femme s'entreaymoient for-
ment. Si advint une nuyt que Saint-Loys se dor-
moit avec sa femme moult doulcement et luy vint
une advision d'une voix qni luy disoit que il assem-
blast ses hommes et allast tontost oultre mer con-
querre le Saint-Sépulcre , au non de pénitance , pour
avoir saulvement : et quant il fut esveillé, il pensa
moult à son songe. Mais il ne le dist nullement à la
royne sa femme et alla à son confesseur et luy dist tout
son advision et le confesseur luy dit : a Sire, songes ne
« sont que vanitez, n'y prenes jà garde. » L'autre nuyt
ensuivant la vision luy revint comme devant et luy
dist la voix que se il ne alloit oultre mer, que il mou-
roit soudainement : dont le roy en eut moult grant
paour, et s'en alla à son confesseur et luy dist de re-
148 LE LIVRE DE BÂUDOYN
chief son advision et luy dist le confesseur : « Sire,
« pour Dieu ! ne vous esmayes point , tout songe
« n'est que vanité et fantasie. » Dont s'en retourna le
roy en son palais tousjours pensant en son advision et
ne peut le jour boire ne mengier bien peu; et îa tierce
nuit, il vint au roy Loys et luy dist que s'il n'alloit
briefvement oultre mer, quil mouroit bientost et n'au-
roit jà enfant de sa femme. Et quant il fut esveillé, il
fut en grigneur paour que devant. Lendemain au matin
le roy Loys envoya ung messaigier au Pape et rescript
toute son advision et luy requist pour Dieu ! quil fîst
faire croisée au pais de France et qu'il voulait aller oultre
mer, et meneroit tous ceulx qu'il pourroit finer. Mais le
Pape ne se fist que rire de ce songe et dist que ce n'es-
toit que fantasie • mais pour la révérence du roy de
France et pour l'exaulcement de saincte esgîise, il en-
voya en France ung cardinal et luy bailla lettre et bulles
et alla le roy Saint-Loys à l'encontre de luy et luy fist
grant honneur et grant révérence : et tantost le roy
manda tous ses hommes partout sonroyaulme et tous ses
amis dessà et delà, et le roy de Navarre y vint qui grans
gens amena , et leur presta la foy le cardinal , et leur
dist qui vouldroient prendre la croisée, qu'il la prinst,
et il seroit absoulz de paine de coulpe et seroit l'âme
de luv saulvée.
CONTE DE FLANDRES.
U9
€ornmmt le tox\ Bamt-Cxrîjs û ylnzunrB anitxtz
gratî0 &eigntnw %t cxoxQtxtnU
Le roy Saint-Loys se croisa le premier et après luy
se croisa le roy Charles de Cécille et le roy de Navarre,
le roy deMachlorgues, Gui le conte de Flandres, Robert
le conte d'Arthois. Et quant le roy Saint-Loys fut garni
et avitaillé moult richement , le roy et son ost se mist
au chemin et mena avecques luy la royne Jehanne de
Provence et allèrentpar terre jusques au port de Marseille,
et trouvèrent leur navière toute prest et toute garnie ;
et puis montèrent en mer et les seigna et bénist le
cardinal et puis prins son chemin par Sçavoye et s'en
alla à Romme. Et le roy Saint-Loys et son bernaige
sen allèrent singlant par la dicte haulte mer. Et fut
en voaige la noble royne ensaincte d'enfant , dont le
150 LE LIVRE DE BAUDOYN
roy et la royne furent moult joyeulx. Et tant nagèrent
par haulte mer, que à la grâce de Dieu, ilz arrivèrent
au port Damiete et gectèrent leurs ancres et se misdrent
à terre : car il en avoient grand désir , pour le debate-
ment de mer et estoient bien cent mille cristiens d'ar-
mes bien ordonnez. Et en ce temps dedenz la ville
Damiete avoit ung sarrazin qui se nommoit Anthi-
donos, qui fut né du pais de Brandes ; et quand il ap-
perçeut les crestiens qui estoient décendus au port , il
en fut moult esmerveillé. Car des cristiens , il ne se
donnoit aulcunement garde, et aussi il n'avoit passes
gens mandé , ne semons, ne si n'estoit pas garni pour
soy tenir long temps. Le roy Saint-Loys assiéga tantost
la viile et jura Dieu que jamais d'ilec ne partiroit, tant
qu'il eust la ville ou qu'il fut dedens entré.
Tantost le roy Saint-Loys fist lever engins qui gec-
toient grosses pierres dedens la ville , dont les Sarrazins
furent moult esbahis, pource qu'il navoient pas ac-
coustumé à voir telle chose , et pource firent ung con-
seil entre eulx qu'il s'en fuiroient par nuyt au grant
chastel du Fare tout coyement , femmes et enfans , et
qu'ilz emporteroient de leur bien et de leurs joyaulx
ce qu'ilz en pourroient emporter. A la quarte nuyt ,
entre la grant mer et le moulin, ilz issirent de la ville et
s'en allèrent au grant chastel , où il n'a de Damiete que
quatre lieues. Et le lendemain les gens du conte de
Flandres qui estoient îogiés devant l'une des portes
coururent à la porte pour assaillir , et pource qui tro-
CONTE DE FLANDRES. 151
vèrent la porte et la ville de Damiete en ce point des-
garnie, ilz cuidèrent bien estre vendus et trahis. Tou-
tes fois ilz congneurent tantost après le fait , comme
ceulx de Damiete s'en estoient fuis par nuyt au grant
chastel du Fare. Lors le roy et son ost entrèrent en
la ville tout à leur volenté ; car ilz ne trouvèrent per-
sonne qui les destourbast , et trouvèrent la ville moult
rychemeut garnie de vin et de tous biens ; mais peu y
en avoit de froment. Le roy Saint-Loys se loga au grant
palais Damiette et Jehanne sa femme qui esloitensaincte
d'enfant et auprès de luy fut logé le roy de Navarre,
le roy Machlorgues et celluy de Cécille et le conte de
Flandres et plusieurs aultres grans seigneurs; et furent
en celle ville quatre jours seulement, et puis jura le
roy qu'il iroit après eulx mectre le siège devant le grant
chastel du Fare. Lors partit le roy à cent miile hommez
et laissa la royne en Damiete qui estoit ensainte d'en-
fant et luy laissa grant quantité de gens à la garder et
luy pria la royne qu'il luy pleust retourner tantost
vers elle. Le roy et son ost s'en allèrent devant le chastel
du Fare , lequel il assièga et jura par Jhesu-Crkt que
jamais ilz ne partiroit d'ilec, tant qu'il eust prins le chas-
tel là , où il tenoit le siège moult fort et moult estroit.
<£ommtnt la raque ftc JFtanct enfanta tfuxxg jeufattt
qui foi nomme 3jet)an ®rt0taîî.
Tantost la noble royne eut le mal d'enfantement qu'il
luy dura quatre jours ettroys nuys. En réclamant Dieu
152 LE LIVRE DE BAUDOYN
et Saint Jehan-Baptiste ■ elle eut ung beau filz qui fut
nommé Jehan , car par avant elle avait dist se c'estoit
ung fiîz , qu'il fut nommé Jehan et que ce c'estoit une
fille , qu'elle fust nommée Jehanne , et qu'elle donnoit
l'enfant qu'elle avoit à monseigneur Saint Jehan-Bap-
tiste. Et celluy Jehan , dont Dieu la deslivra , aporta du
ventre à sa mère une croix vermeille sur la droite es-
paulle , aussi en signifiant que il estait venu sur terre
par la grâce de Dieu et que il seroit encors roy. L'éves-
que de Paris le baptisa sur fons et fut nommé Jehan.
Mais l'une des dames luy bailla ung surnom , pource
que à sa nativité , il avoit donné tant de paine à sa mère
et le nomma Jehan-Tristan. Et quant il fut baptissé,
il fut joyeusement apporté à sa mère et demanda se on
luy avoit mis nom Jehan; et on luy dist que ouy , par
son commandement. Mais on luy avoit mis ung surnom
Jehan Tristan , pour la paine qu'il avoit faicte à sa
mère. « Par Dieu! dist la mère, il me plaist bien : jà
a pire ne soit il que vaillant Tristan : et s'il plaist à
a Dieu , je le nourriray de mon laict pour l'amour de
« son père. »
Cammm:i 3t)jei)an tUnzian iuï tobbi par nng *0-
rtavt t\ yaxlt an SMÙan.
En ce temps avoit en Damiete une esclave espie , qui
avoit espié le royaulme de France et s'en estait venue
en Damiete avec le roy en son navière et Favori le souldan
envoiée de cà la mer , pour espier la cristienté , pource
CONTE DE FLANDRES. 153
que c'estoit la plus saige sarrazine que l'on peult trou-
ver. Car il avoit eutreprins de venir à Romme pour des-
truire la Cristienté , se il n'estoit ainssi que le noble roy
de France n'eust volenté de secourir Romme ; car en
celluy temps le royaulme de France estoit la fleur de
tout le monde, et nul ne s'i prenoit qui ne fust
desconfit et pource le souldan redoubtoit les gens
de France. L'esclave s'en alloit entre les Cristiens ,
comme pèlerine , et disoit que jamais jour qu'elle
vesquist ne cesseroit de adourer ymaiges et crucifix ,
et pour ce la royne de France luy donnoit voulentiers
de ses biens , et pource qu'elle luy devisoit de plusieurs
grans royaulmes le contenement des gens du pais. Si
advint une nuyt que, affin que la royne peulst myeulx
reposer , les nourrices emportèrent l'enfant en une aul-
tre chambre , et le mirent en ung noble bersel , et firent
endormir l'enfant. Et quant il fut endormi , ilz
tirèrent l'uys après eulx , et s'en allèrent visiter la royne ,
et l'enfant demoura seul en la chambre. L'esclave qui
s'avisa que l'enfant estoit en la chambre tout seul,
pensa comment elle pourroit embler l'enfant , et que ,
s'elle le povoit livrer au Souldan, il la pourroit cuillir
en bien grant amour , et tantost prinst l'enfant bien
souef , puis issit de la ville le plus tost qu'elle peult, et
prinst son chemin verz Turquie, et faisoit l'enfant
alaicter aux femmes qu'elle trouvoit et s'en alla vers
Babillonne, tout le grant chemin. Et quant les nour-
rices de la royne l'eurent celle nuit servie , l'une d'icelies
20
154 LE LIVRE DE BAUDOYN
retourna en ia chambre , où ilz avoient mis l'enfant ;
mais elle ne !e trouva pas , et tantost appella sa compai-
gnie et luy dist en soupirant : « Nostre vie est finée ,
« nostre enfant est perdu !» — « Par la Vierge hono-
« rée ! non est, si Dieu plaist! belle amye, ung des gens
« de céans la prins pour esbatement , et fut moult grant
« folie à nous de le lasser ainsi seul. » Ils allèrent cà et
là partout l'ostel , mais nouvelles , ilz n'en sçeurent
trouver. Chascun vint et courut à la noise : l'ung brait,
l'aultre crie. « Et Dieu! dist la royne, que peult cecy
aestre? je croyque noz gens sont desconfiz, ou les Sar-
« razinsonteesteentreprinse. Sejay perdu monseigneur,
«jamais je n'en seroie joyeuse et aussi je suis à mal aise
« de mon enfant. Hélas ! où sont ailes mes gens ? Pour-
« quoy m'ont ilz ainsi lassé seulle ? » Lors s'escria la royne
haultement et les femmes vindrent qui luy dirent:
« Hélas ! dame , pourquoy criez vous ainsi ? » et la
estoit une jeune pucelle, mal enseignée, qui luy compta
tout le fait comment l'enfant estoit perdu. Lors se
pasma la royne en son lit , et quant elle fut revenue ,
elle s'escria haultement: « Ha! ha! monseigneur Saint-
ce Jehan-Baptiste ! rende moy mon enfant qui en bap-
cc tesme fut nommé vostre nom. Je le vous laisse en
ce garde. » et depuis elle le vit en moult grant joye,
mais oneques son père ne le vit. Les dames pleuroient
entour la royne moult tendrement. Ils s'avisèrent que
l'esclave mauvaise avoit emblé l'enfant secrètement,
mais ilz ne 1 eussent sçeu où quérir et saiches que la
CONTE DE FLANDRES. 15o
royne ne souffrit nullement que les nourrices eussent
pourceaulcun mal.Etlantostlaroyne rescripvitauroy les
douloureuses nouvelles qui estoient advenues de leur
enfant; mais le messaigier trouva telles nouvelles en
chemin , que il ne peut parler au roy.
(Ronmcni k rxrî) Saint-Cxrqs fut pritt0 îftvant k
Jaxt et fui mtnt Kzbtm k tfyazkl ytizonvàtr.
Or en celle propre nuyt que Jehan Tristan fut emblé,
estoit issu du chastel du Fare quatre cens mille Sarra-
zins qui estoient venus aux tentes des Cristiens et bou-
tèrent le feu partout : et par vive force le roy fut prins,
lié et mené au chastel du Fare et fut livré au roy Ma-
chidones. « Lors , dist Machidones, enlens à moy, roy
« Loys , par la foy que tu doibs à vostre loy , se tu me
a tenois ainssi comme je te tiens, que ferois tu de
» moy? » — Par ma foy, dist Loys, se vous ne voul-
« liez croire en Dieu, qui en la croix fut pendu, je vous
« feroies oster le chief de dessus les espaulles. » —
ce Certes , dist Machidonez , ainssi sera-il de toy, se tu
« neadoures maintenant nostre Mahommet. » Et tantost
fist apporter Mahommet et n'avoit si grand homme en
treze royaulmes que estoit l'imaige qui estoit de fin or;
et furent devant Tymaige apportés trente cyerges ,
et fut le palais pîain de tous coustez de Sarrazins qui
se geetèrentà genoux devant l'yuaaige. Mais Loys le roy
de France demoura en estant; et quant les Sarrazins
eurent fine leur oroison, Machidones appella le roy de
156 LE LIVRE DE BAUDOYN
France et !uy dist : qu'il relenquist la loy eristienne,
et qu'il adourast Mahom et qu'il le feroit grant sei-
gneur et riche , ce ou présent je te feray coupper la teste. »
— « Certainement , dist le roy Loys à Machidones , tu
ce peulz faire de ma chair toute ta volenté; mais tu n'as
n nulle puissance sur Famé , mais Jhesu-Crist seulle-
« ment , et qui en luy ne croit, il est dampné en en-
ce fer, et Dieu ou tu croix , je n'en donneroie pas ung
« denier, se n'estoit pour l'or qu'il y a entour; car il n'a
ce pouvoir en plus que une pierre. »
Cxrmnuettt Matyxftonzz commanda qnz Von comp-
yast la teste an tox\ 0aitti-£crî)0 tï jcxrmmjetti il fut
mt0 a ran&on.
Tantost Machidones commanda que l'on couppast la
teste à Loys , roy de France : mais l'admirai de Perce
appella le Soudan et luy dit : ce Sire, se le roy de France
ce est occis , et que poves vous gaigner ? Les François
ce feront ung aultre roy à leur voîenté ; mais tant que
ce voustiendres cestuy enprinson, vous les tiendres en
ce subjection/et aures pax avecques eulx , veullent ou
ce non , et lez ferez retourner en leurs pais et pour
ce cestuy roy vous aures tant d'or , corne vous voul-
<c dres demander.» — ce Admirai , dit le souldan, vous
ce dictes bien. » Lors le souldan appella le roy Loys
ce et luy dist : ce Roy françois , veulx tu croire en
ce Mahom ?» — ce Nenny , dit le bon roy , pour en
CONTE DE FLANDRES. 157
ce estre ars. » — ce Par Mahom ! dist le souldan ,
« tu ez preudomme en ta loy 5 car certainement
« ainssi seroit-il de moy, j'aymeroye mieulx mourir et
ce finer de cest siècle, que je renoyasse Mahom qui tous
ce nous doibt saulver. Mais se tu veulx faire ainssi corne
ce je te diray, je te lerray aller en vie et en santé. Tu as
ce des prisonniers que tu peulx mieulx aimer que tes
ce hommes ont prins , tu les me feras rendre, et puis tu
ce en feras tantost oultre mer raller tes gens , et tu de-
ce mouras ycy et je te feray bien garder, et me promec-
ce tras que tu tiendras ma prison loyalement , jusques
ce à ce que tu me feras deslivrer trois cens mille besans
ce de bon pois , de fin or , et se ainssi le me veulx pro-
ce mectre , je te feray ta vie respiter. » — ce Sarrazin ,
ce dist Loy s, il convient que je te accorde, veuille ou non ;
ce mais sur ce, il convient que vous octroiez à mes amis,
ce sauf aller et venir. » — ce Par Mahon ! dit le souldan,
ce je le vueil.» Et bailla au roy ung messaigier et un sauf-
conduit.
Cxrmmini h rxnj Baint-&#T)& maxt^a 0*0 baram d
0*0 gtm pxwr venir parler a lm) on ctyaQtzi tin Jfate.
Tantost le roy de France rescripvit et manda Robert
d'Arthois son frère , le roy de Navarre , le roy Charles
de Cécille , le duc d'Anjou , le conte d'Estampes , qui
estoit moult bel homme , qu'ilz venissent parler à luy en
la ville du Fare. Le messaigier alla en l'ostdes Cristiens
158 LE LIVRE DE BAUDOYN
par devers les princes dessus nommés, et leur bailla
les lettres du roy et tantost vindrent devers le roy au
chaste! du Fare. ce Seigneurs, dist le roy, je suis pri-
ée sonnier au roy Machidones et je ne puis nullement
« eschapper, sans payer une moult grande ranson, et
a pource je vueii ouvrer par vostre conseil , car il me
« demande si grant ranson que je ne sçay comment il
ce pourra estre payer. Et premièrement il veult que tous
« les prisonniers sarrazins luy soyent rendus , et déli-
ce vrés et que tous les Cristiens s'en revoisent oultre mer
ce par delà , sans jamais faire guerre , ne encombrier ;
ce et si veult avoir pour ma ranson troys cens mille
ce besans d'or , ou qu'il me fera mourir. » — ce Sire ,
ce dist Robert son frère , de cela ne vous esmaies de
ce riens , car vostre royaulme est grant et riche , et y a
ce maintz grans riches hommes et maintzgrosmarchans
ce et maintz riches bourgois et maintes riches bougoises.
ce Nous leur ferons ouvrir leurs trésors et tantost vostre
ce ranson sera payé. » — ce Frère, se dist îe roy Saint-
ce Loys , jà Dieu ne vueille que nous fassons nos hom-
cc mes tailler par ceste manière : je aymeroie myeulx
ce mourir en ceste prinson. Vous pourres mieulx finer
ce et exploicter de ma ranson. Il y a enl'esglise de Saint-
ce Dénis en France ung crucifix qui est tout fait et forgé
ce de fin or , que mes antécesseurs ont fait faire pour
ce le parement de i'esgîise. Vous prend res d'icelluy
e crucifix , s'il en est mestier ; et aussi , mes très bons
c amys, vous voiez bien mon très-grant désir et aussi
CONTE DE FLANDRES. 159
ce toute mon espérance est en vous. Je vous prie que
« vous et vos gens vous enralles oultre mer, et emmenez
« Jehanne ma femme, et vous requier que vous en
« penses très-bien; et se elle est achouchée de son
ce enfant , que il me soit bien gardé. » Les barons luy
promidrent que ainssi le feroient : mais de l'enfant ilz
ne luy en dirent aulcunes nouvelles et prindrent congié
du roy doulens et moult courou ces.
Ccrmmmt h& fxïact* t\ stx$xitux& partir eut fra
Jaxt et to 'Bamitîc tï xammèxtut la notjnt m Jranct.
Les François firent adouber leurz nef et s'en retour-
nèrent en Damiete où la noble royne estoit moult do-
lente. Robert d'Artois vint devers elle , et luy conta tout
l'affaire du roy et firent tantost appareiller leurs na-
vières et se mirent en mer etvindrent au plaisir de Dieu
au port de Marseille, et s'en retourna chascun en son
pais. Et la royne de France fut moult noblement ame-
née à Paris par le conte d'Arthois, et du roy de Cécille,
et du duc d'Anjou et du conte d'Estampes. Et adonc-
ques quant la royne et les seigneurs dessus nommés
furent venus à Paris , les trésors du roy furent ouvers
pour la ranson et aussi tous les princes y habendonnè-
rent tous leurs trésors : mais tout ne peult pas souffire.
Adoncques mandèrent l'abbé de Saint-Denis et luy clist
Charles de Cécille : « Vous aves en vostre esgîise de
ce Saint-Denis ung crucifix d'or qui piescà fust fait par les
160 LE LIVRE DE BAUDOYN
« seigneurs de France et vous sçaves bien que le roy a
« grant niestier de ayde, et pource, il couvient que
« iceîluy crucifix soit employé à la ranson du roy , et
« il vous sera bien restauré. » Lors respondit l'abbé :
ce Seigneurs , prenes tou t à voustre plaisir . » Tantost fut le
crucifix apporté à Paris et luy fut osté l'ung des bras par
le maistre monnoyeur et le forga en besans d'or ; mais
par la grâce de Dieu , il foisonna tant que toute la ran-
son en fut poyé et acquitée , et si en demoura tant, que
le maistre monnoyeur en fut payé de sa paine et cincq
cens livres vaillant, dont l'on fist refaire ung aultre
bras au devant dist crucifix , et puis furent envoyés en
Damiete les troys cens mille besans d'or pour la ranson
du roy.
(Comment k rxrî) fut freslturjé to primant! t la maw
to &atta}xm tï %hu tttontna tu Jt&utt.
Quant le souldan Macbidones eut repçeu les trois
cens mille besans d'or , il tint bien ses convenances et
envoia et délivra de prison le roy Saint-Loys. Quant il
fut venu en France, il fut moult festoyé et ne peult
oneques celer la royne comme son filz avoit esté embîé :
mais le roy loua Dieu de ses fortunez , et en iceîle année
qu'il fut retourné , la royne eut filz qui fut nommé
Phelippe et gouverna moult longuement le royaulme
de France et se maria à la seur du roy d'Aragon. En ce
temps Jehan Tristan estoit nourri avecques les Babilo-
CONTE DE FLANDRES. 161
niciens en Fostel du souldan Saladin qui moult forment
l'aymoitetlefaisoithaultement nourrir. L'enfant devint
bel et creut et amenda; et ains qu'il eust dix ans , il fut
moult bien endoctriné et seavoit asses des jeux d*3
tables et des eschatz, et chevauchoit jà chevaulx et
palefrois : et estoit bien prisé et doubté de toutes gens.
Le souldan faisoit accroire que sa femme l'avoit porté et
aussi sa femme le nommoit pour son enfant.
Comment \t Saint f^r* tmoya la txowit tu
Jtancc1 par qnoy anzzi &e cxoiza Ir rm) Saint Cxnjg
tt ylmuut& anttzz 8ci$nznr& et barons ïïn toi)auimt
tft Srantt.
En ce temps fut le roy Saint Loys avecques sa femme
à Paris , qui eurent ung beau filz qui fut nommé Phe-
lippe , qui fut saige et aussi courtois : et fut marié à
Perrète d'Aragon, en la quelle il engendra deux filz et
fut Pheïippe-îe-Bel et aussi bien Charles de Vallois, qui
puis eurent moult d'ennemis en Flandres. Et aussi en
icelluy temps envoya le Saint Père de Romme la croisée
pour exaulcer la foy de Dieu. Et adoneques se croisa
le devant dit roy Saint Loys et aussi Robert d'Arthoys
son frère , le conte de Saint-Pol , le conte de Flandres
et le sire de Chastillon en Barroys , et plus de mille
aultres chevaliers pour exaulcer la foy de Jhésu-Crist.
Le bon Saint Loys entreprint le voyaige de Thimes sur
les mescréans et laissa sa femme et Philippe son filz
21
162 LE LIVRE DE BAUDOYN
pour gouverner le royaulme de France et partit le roy
et s'en alla en Thimes , bien à quarante mille hommes
et boutèrent partout feu et flambe : mais les Sarrazins
r voient ouy parler de la croisée et pource s'assemblè-
rent pour aller contre les Cristiens , et avoient ung roy
qui se nommoit Marnas et demouroit en la cité de
Jacque que le roy assiéga.
Cxrmmjent h to\) sarrajtu vint combatif t \m Cri*-
titm.
Il advint que le Sarrazin yssit de la cité et cincq cens
Sarrazins et se combatit moult fièrement aux Cristiens,
tellement que les Sarrazins furent desconfiz.et il en eut
bien de mors deux cens et plus , et le demourant se
retrahit en la ville et laissèrent les portes ouvertes pour
attraire les Cristiens malicieusement : et le conte d'Ar-
thois poursuivoit les Sarrazins et trouva la porte ou-
verte et se bouta dedens, luy et cincq cens Cristiens et
plusieurs autres bon François. Et quant les Sarrazins
virent qu'il en avoit asses dedens, il laissèrent aval 1er
la porte coullisse. Ainssi furent les Cristiens enclos qui
n'eurent de mort oncques garant , car ilz moururent
tous à paine et à douleur, qui n'estoient point les pires
François, mais les meilleurs. Et là mourut Robert d'Ar-
thois , frère au roy, Hue de Saint-Pol, et Henri de Chas-
tillon , et cinq cens barons qui estoient moult grans
seigneurs : tous les desarmèrent et les mirent tous nus,
CONTE DE FL4NDRES.
163
et pour faire aux Cristiens plus de desplaisir, ilz ruèrent
les corps aux fossés de la ville. Et quant le roy Saint-
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Loys vit le grant oultraige que les Sarrazins faisoient, il
en eut tel dueil qu'il en perdit sa vigueur et cheut en
tres-grant maladie. Et luy prièrent ses gens qu'il se voul-
sist meetre au retour : mais il jura Dieu que jamais
d'ilec ne se déparliroit , tant qu'il eust vangence des
Cristiens. Mais Saint-Loys cheut en telle maladie qu'il
mourut. Ainsi fut mort le bon roy Saint-Loys enTliimes
et s'enpartirent ses gens et emportèrent le corps du roy
au pais de France en v moys et demy. Et fut le roy
enterré à Saint-Denis en France, et puis on coronna roy
son filz celluy qui avoit espousé la seur au roy d'Ara-
gon, qui de luy eut deux filz, se fut Phelippe-îe-Bel
et Charles de Valloys. En ce temps fut nourry Jehan
164
LE LIVRE DE BAUDOYN
Tristan en Babillonne , lequel esloit son frère , car le
souldan l'aymoit moult forment pour la bonté et grant
beaulté de luy, et pour son gracieulx contenement ; et
le tenoit pour son filz ; et aussi cuidoit Jehan Tristan
qu'il fust fils au souldan et aussi le cuidoient les Sarra-
zins qui en estoient plus grandement hardiz.
(flammcnt 2zl)au ©risian qui yaur Ixrrs huait la
ixrt) yaymWi izquzi fkt Ktzxobz %z Vzzclavz zu Bîa-
vcàtlt jet ïzQtùuixl £abiga:u;Jtt.
Il advint que en ce temps il se esmeut guerre entre
Labigault de Damas et le souldan, et s'en vint Labigault
chevauchant vers le souldan à xl mille hommes qui
destruirent la terre du souldan , dont le souldan estoit
corroucé durement. Adonc luy dist Jehan Tristan:
CONTE DE FLANDRES. 165
« Monseigneur mon père, ne vous esbaisses point: si
« vous rne voules bailler de vos gens , je yray combatre
« Labigault et le vous rendray ou mort ou prins. » —
« Beau filz , je le vous accorde et se vous le faictes ,
ce vous aures à tousjours l'amour de moy. » Lors luy
bailla xl. mille homme et alla sur Labigault et le vain-
quit en champt , et print Jehan Tristan Labigault , et le
rendit au souldan ; et acquist telle grâce qu'il fut moult
aymé du souldan , et de sa gent. ce Père , se dist Jehan
ce Tristan , je vous doy bien servir , quant je suis vostre
ce filz ; et si ay vingt ans de âge et pource ung homme
ce en sa jeunesse se doibt monstrer en pais , et pource
ce je le vous di , beau père , que vous soies à repos en
ce vostre pais, et ne sont de vous nullement requis.
ce Plaise vouz à moy donner de vostre gent, et je iray
ce conquerre le royaulme de France ; car je en vueil
ce estre roy et ne fineray jamais , tant que j'en soye
ce saisy. » — ce ParMahon! dist le souldan, vous estes
ce preux , beau filz , je vous livre cent mille hommes
ce à tout vostre plaisir. » Et tantost fut leur herre
aprestée et se mirent en mer. Au xxx. jour il arrivè-
rent au port de Brandes , et illec descendirent à terre
et ardirent tout le pais , et ardirent esglises et crucifix ,
et tuèrent hommes , femmes et enfans , car Jehan Tristan
n'avoit de riens pitié : car en despit de Dieu et de la
loy cristienne, il en fist morir plus de dix mille en
grant destresse. Mais il ne sçavoit pas de quel père il
estoit engendré, car se il eut esté bien informé, il
166 LE LIVRE DE BAUDOYN
n'eust pas ainssi destruit les Cristiens. Les Cristiens qui
peurent eschaper s'en fuyrent à Naples devers Charles
de Cécille , frère du roy Saint Loys , et estoit Jehan
Tristan son nepveu.
Cammjeîti h Saint $ètt ïït Exrmmje manùa &t%
$zm to tonïtz par* pxwr aller cmtrt ït% 0arrajW0,
Lors dist Charles de Cécille que au plaisir de Dieu
il en penseroit 5 et print deux messaigiers dont il en-
voya Fung devers le Pape à Romme et laultre qué-
rir ses gens et souldoyers par tous pais. Tantost le
Pape fist faires bulles et manda secours par tous
les Cristiens et manda Tousquens et Lombars ,
archevesques, avecques, abbez, prélas, chainoines, pres-
tres et clercs coronnés et chascun venistà Romme pour
secourir la cristienté. Lors vindrent Cristiens de toutes
pars. Lors se partit le Pape de Romme et tous les car-
dinaulx. L'estendars de Saint-Pierre de Romme fist le
Pape dressier et prindrent le chemin droit à Naples. Et
Charles de Cécille alla en rencontre du Pape , et le fes-
toya moult grandement en son palais, et puis ordonnèrent
leur ost à aller vers Calabre, et s'en allèrent loger près de
l'ost des Sarrazins, et fist le Pape dresser ung eschaffautet
prescha aux Cristiens la loy de Jhesu-Crist et leur donna
absolution. Et puis s'en allèrent les Cristiens armer et
adouber et se mirent en six batailles, et en chascune ba-
taille eut dix mille hommes et les Sarrazins estoient bien
deux cens mille, et fut là bataille moult durement com-
CONTE DE FLANDRES. 167
mencée. Et Jehan Tristan crioit moult haultement :
« Jhernsalem » et disoit en son cry. « Frères payeus,
« deffendes vous et pourtant vous aures m'amour, et si
«je puis avoir l'onneur de ceste bataille , je m'en iray
« tantost faire coronner à Romme et m'en iray en
« France et vous donneray chasteaulx et cité. » Et
es toit fort desmeuré envers les Cristiens. Adoncques le
roy de Cécille, quant il apperceut Jehan Tristan, il se
dressa vers luy et le cuida férir. Mais Jehan Tristan
gauchit, que Charles de Cécille ne le peult oncques tou-
cher, mais toutes fois à celle entreprinse Charles de
Cécille mist maintz hommes à mort et à douleur. Mais
quant Jehan Tristan vit la grande entreprinse , que
Charles de Cécille mist maintz Sarrazin à mort, il se
dressa vers luy et par moult grant talantluy dist : a Faulx
« roy de Cécille , tournez vous vers moy : car je vous
« deffens Puille , Calabre, Constance , Rornmenie : car
« se je puis, je les conquerray et n'en tiendres jamais
« plain pié , et seray à Paris roy coronné de France ,
« car Salladin mon père qui m'a donné le royaulme ,
« m'a cy envoyé. » Et quant Charles de Cécille l'enten-
dit, il luy respondit par moult grant mal talent : « Par
« Dieu ! faulx Sarrazin , vous ne viendres jà à tant
« que du royaulme de France vous ayes la seigneurie :
« et est trop grant orgueil à vous de vous en vanter
a car pour si petit de gens que vous aves amenés, vous
« ne le pourries conquérir : car Jhesu-Crist l'a en sa garde
« et le va deffendant et pour ce il ne doibt avoir doubte
168 LE LIVRE DE BAUDOYN
« de nul homme vivant. » Et dist garde toy de moy ,
Sarrazin. « Et tantost s'entrecoururent sus , mais ils ne
sçavoient pas qu'ilz fussent si près de lignage l'ung de
l'auître. Mais ilz férirent de grans coups l'ung sur
l'aultre , sans qu'ilz s'antreprinssent à mal faire ; et lors
le roy Charles appelîa Tristan et luy dist : ce Sarrazin ,
« tu es moult fort, » — « Et par Mahom ! dist Tristan,
« aussi es tu , et me semble que tu soies roy coronné
« et pource , se tu as tant de hardiement en toy que tu
« oses entreprandre bataille seul à seul encontre moy ,
« je le te accorderay , par tel convenant que qui sera
« vaincu , perdra tous ses honneurs et seigneuries et
« s'en iront ses geus, dont ilz sont venus. » — « Par
« ma foy ! dist Charles de Cécille , et je le octroyé et
« soit à tant laissée la bataille d'une partie et d'aultre ,
« et soient donnés tresves tantost entre vous, tant
a comme il te plaira : car je ne viz oneques Sarrazin
« parler si villainement. » Et tantost firent retraire
leurs pens d'une partie et d'aultre et furent donnéez
les tresves de chascune partie lendemain tout le jour ,
et fist crier Jehan Tristan par son ost qu'il se vouloit
combatre au roy de Cécille seul à seul, et qu'il n'y
eust si hardy qui rompist les tresves : et s'il estoit
vaincu , que chascun reprint son navière et s'en allast
en son pais : lesquelz luy accordèrent et luy dirent
que jà la cristienté ne durer oit contre luy. Et tantost
Charles de Cécille s'en alla devers le Saint-Père et luy
compta tout le fait de la bataille ; lequel en eut grant
CONTE DE FLANDRES. 169
joye et se revestit et chanta messe devant luy et Fab-
soult de paine et decoulpe. Et après le roy de Cécille s'en
alla contre Jehan Tristan qui vint moult noblement
contre luy. Et tantost Charles de Cécille cria haulte-
ment : ce Sarrazin , je vous deffie de Dieu , qui en la
croix fust pendu. » — « Et je croy, dist Jehan Tristan,
« des quatre Dieux esqueîz je croy , c'est Mahon , Ta-
ct vargant, Jupin et Appolin. » Lors s'entreférirent de
coups et tindrent la bataille moult longuement ensem-
ble : mais par la grâce de Dieu , ilz ne blessèrent l'un g
l'aultre , et aussi il n'apparut à leurs armes , n'en plus
que s'il n'eussent oneques couru sus. Jehan Tristan, qui
eut moult de hardiement, s'en retourna en sus du roy
Charles de Cécille et luy dist : ce Cristien, je croy que tu
ce ouvres envers moy par au leun enchantement , car je ne
ce te puis nullement grever. » — ce Sarrazin, dist Charles ,
ce tu as fol entendement : oneques je ne fus enchanteur ,
ce ne moy , ne mes parens ; mais je m'esmerveille gran-
ce dément de toy , pource que je ne te puis empirer,
ce ne grever : mais pourtant tu ne me trouveras pas
ce récrant envers toy , car j'ay droit et tu as tort. » —
ce Par Mahom ! dist Jehan Tristan , je vous feray mou-
ce rir de mal mort. » Adoncques se prindrent à férir
Fung sur l'aultre moult horiblement , tant que à bien
peu le cueur ne leur failloit à tous deux. Et advint que
en icelle heure descendit ung oraige sur eulx , en ma-
nière de feu , tellement que tous deux cheurent à terre ,
comme esperdus. Et en ceste oraige avoit ung ange qui
170 LE LIVRE DE BAUDOYN
parloit à euîx moult doulcement et leur dist qu'ilz ces-
sassent celle guerre , et qu'il leur commandoit de par
Dieu et de par la Vierge Marie qu'ilz fussent bons amys
ensemble , et que ilz estoient tous deux parens et amys
de chair , et que Charles de Cécille estoit oncle de Jehan
Tristan, qui fut fiîz de Saint-Loys de France qui mourut
en Thimes , et fut icelluy Tristan emblé à sa femme en
la ville de Damiète d'une esclave et fut porté au souldan
de Babillonne qui le tenoit pour son filz et a longuement
reïenqui Dieu et sa loy , pource qu'il n'en avoit point
congnoissance , et que les Sarrazins l'avoyent introduit
à la loy Mahommet : mais dores en avant il croyra en la
loy de Jhesu-Crist. Et à tant s'en partit l'ange. Et quant
ilz furent relevés par la grâce de Dieu , ilz eurent con-
gnoissance l'ung de l'aultre et s'entrefirent moult grant
joye et rendirent grâces à Dieu et se mirent par accort
en l'ost des Cristiens. Et alla le Pape à l'encontre de ïuy
et demanda à Charles de Cécille qui estoit ce Sarrazin
qu'il amenoit avecques luy, et Charles de Cécille luy
respondit: « Tres-Saint Père , c'est Jehan Tristan , fiîz
« du roy Saint-Loys , lequel fut emblé à sa mère en
« Damiète , ainssi comme par l'ange de paradis il nous
« a esté révélé. » — « Beau filz, dist le Saint Père,
« Dieu en soit adouré. » — « Oncle, dist Jehan Tristan,
« plaise vous à moy montrer celluy que vous appelles
« le Sains-Père. » — «Beau nepveu , dist le roy Charles,
« il doibt estre honoré de tout les Cristiens: car
a Dieu de paradis luy a donné tel povoir , qui nous
CONTE DE FLANDRES. 171
« peult absouldre de tous noz péchiez , et est de par
ce Dieu ordonné Pape de Romme. » Et tantost Jehan
Tristan luy cheut es pies , et luy requist pardon de ce
que si longuement il avoit vers Dieu meffait. ce Beau
ce fîlz , dist le Pape, du povoir et de l'auctorité de Dieu,
ce je le vous pardonne. » Et le seigna et confirma de
nouvel, pource qu'il avoit esté baptisé et lavé en Da-
miète , et là fut des barons grant joye démenée.
Cxrmnutti 2t\)m Srtstatt înt amtxti tn Sxanu t\
comment ctyazcnn tftu tourna tn teuTZ contrée.
Et quant les Sarrazins sçeurent que Jehan Tristan
c'estoit accordé aux Cristiens , et qu'il estoit Cristienne,
ilz s'en retournèrent en leurs contrées moult dolens.
Et le Pape et ses gens s'en retournèrent à Romme , et
Charles de Cécille et Jehan Tristan s'en allèrent à Na-
ples , où ilz séjournèrent douze jours pour eulx reposer.
Et puis Charles de Cécille avecques grant quantité de
gens s'en alla en France et mena avecques luy Jehan
Tristan et allèrent devers le roy à Paris en plain palais,
où estoient les douze pers de France pour vray juge-
ment. Et quant le roy Phelippe apperçeut son oncle ,
il se leva contre lui , et le salua moult doulcement et le
fist aseoir de cousté luy et puis luy demanda de tout
son affaire qu'il avoit eut encontre les Sarrazins. Et
Charles luy compta commment il estoit allé et fist seoir
Tristan de cousté luy et dist au roy de France : ce Sire ,
ce roy et nepveu , mon pais et mes villes ont esté laide-
11% LE LIVRE DE BAUDOYN
ce ment destruites et mes hommes tués : car les Sarrazins
(( estoient arrivés sus ma terre, et les conduisoitcestuy
« homme et ne fut oncques né de mère plus preux de
« luy : mais la mercy Dieu ! par la voix d'un ange ,
« nous nous sommes accordés luy et moy , et compta
<c l'ange par le vouloir de Dieu , comme c'estoit Jehan
« Tristan qui fut né en Damiète et fut emblé par une
« esclave et porté au souîdan et le nourit moult doulce-
« ment et le tenoit estre son enfant , et aussi faisoit s.a
« femme : et luy avoit baillé et deslivré ses gens, pour
« venir conquérir France et vouloit estre roy coronné :
« et il n'a voit mye tort, car il est vostre frère aisné et
« croit fermement en Dieu; sien faictes à vostre votante.»
Et quant le roy l'entendit, ilz en rendit grâce à Dieu que
« son frère estoit ainssi retourné. « Et vueil qu'il ait le
a royaulme de France, car il est mon frère aisné, et
« l'ayme mieulx que je ne ferois quatre royaulmes. »
Adonc la royne et les barons qui là estoient furent esle-
vés contre Tristan et dist la royne à Charles de Cécille :
« Voulez vous que mon filz Pheîippe soit ainsi desposé
« du royaulme? — « Par Dieu ! dist Charles de Cécille,
« ma dame, je suis bien informé de Dieu. » Et compta
à la royne tout ce que l'ange luy avoit dist. «Certes,
« dit la royne , je vous en croy asses, non pourtant mon
« cueur ne sera jà assuré , se il n'est aultrement par
« moy congneu et advisé. » — « Dame , dist Charles
« de Cécille , faictes en vostre plaisir, car tousjours aux
ce femmes il fault faire leur volenlé. » Lors la royne
CONTE DE FLANDRES. 173
appela Jehan Tristan et luy dist : « Se vous estes mon
« fîlz , je le congnoistray bien, car Jehan le mien nlz
« apporta une croix vermeille sur la destre espaulle. »
— « Par ma foy ! dit Jehan Tristan , j'ay encore la croix
« et la poves bien veoir elèrement. n Et se despoilla
tout nu devant la royne et devant tous les barons et
monstra la croix , laquelle estoit plus noire que char-
bon et en plusieurs lieulx vermeille , ainssi comme s'il
eust eu doux boutez parmy. Et quant la royne vit la
croix , le cueur luy mua et loua Dieu moult doulce-
ment et tendit les mains vers le ciel et dist que vraye-
ment c'estoit son filz Tristan , qui luy avoit esté emblé
en Damiète. Lors fust Jehan Tristan moult honoré et le
festoia moult noblement son frère le roy de France, et luy
dist. «Par Dieu ! jà par moy ne vous sera retenu le royaul-
« me de France , car il es t vostre , et Dieu et rason le veult . »
Cxrmmott 3tl)an ®ristan xtiiwa la cor ont tt aussi
\t royaulmt fre JFxancz.
Jehan Tristan respondit doulcement au roy Phelippe
son frère : ce Par Dieu ! dist il , je n'en feray riens , s'il
« n'est jugié par les douze pers de France. » Lesquelz
furent tantost assemblez pour icelle cause, et jurèrent tous
une voix que le droit appartenoit assez elèrement , que
Jehan Tristan eut le royaulme et qu'il estoit l'aisné
et que nul ne luy povoit tollir par loyal jugement.
« Seigneurz , dist Tristan , je m'y accorde, et le juge-
ce ment est bon qui l'entent raisonnablement : et pour-
174
LE LIVRE DE BAUDOYN
ce tant j'ay perdu estre roy de France, car vrayement
« je suis le plusjeune , car il n'a pas encore deux mois
ce que je ne congnoissoie ne Dieu , ne sa loy , et pource
ce à bon entendement, je neestoye pas encore, ne puis-
ce que je n'avoye congnoissance de Dieu : et pource ,
ce par droite raison, mon frère est l'aisnéet pource en
ce ce plain parlement , je luy quicte le royaulme et les
ce appartenances : mais je luy demande ung don à ce
ce commencement , c'est que il me ayde à conquérir le
ce royaulme de Tarce et mectre hors les Sarrazins. »
Ccrmitunt h xot\ ^\}tlifift tï Sti)an^:twtani olmc-
qut& yimuux* attitré* yrixtaz, &tx%nzxtr% et bar an*,
allèrent eonqneôter le ratjanlme tft &ar et.
Adonc luy octroia le roy Phelippe de bon cueur et
manda ses gens de partout son royaulme et y vint Gui ,
CONTE DE FLANDRES. 175
le conte de Flandres et Robert de Béthune et plusieurs
aultres contes et ducz du royauîme , tant qu'il furent
quarante mille et partirent de Paris et prindrent leur
chemin droit en Tarce et arrivèrent tantost sur les
payens de Tarce. Mais une espie l'aîla tantost dire à
Maladius qui pour lors estoit roy de Tarce , le plus fier
que l'on peult trouver. Et quant Maladius entendit que
les Cristiens estoient arrivés sur luy , et qu'ilz ardoient
etdestruioient tout le pays , il jura Mahom qu'il iroit sur
les Cristiens , et se partit bien à quarante mille hommes
et s'entrerencontrèrent , et y eut moult fière bataille.
Helaine , la fille Maladius , estoit sur les murs de la cité
et avoit ouy dire que pour l'amour d'elle Jehan Tristan
estoit venu conquerre le royauîme de Tarce , car elle
l'avoit veu aultresfois , quant il demoura avecques le
souldan Saladin qui estoit oncle de la dame , qui créoit
en Dieu fermement et aymoit Tristant parfaictement ;
et disoit la belle bien souvent que sans Tristan elle ne
povoit vivre bonnement , et s'en rendit du tout en Dieu
en qui Tristan créoit : et Tristan estoit en l'estour où il
se combatit durement et portoit proprement les armes
de France , fors qu'il y avoit en différance ung croissant
d'argent.
Cmuttunî Jjefycuï Srtsfatr fut :priîi0 tï twupTWonnk,
Et se prouvoit durement contre les Sarrazins et
cryoyt haultement : Mont- Joie Saint-Dents ! et cou-
vint par force que les Sarrazins fussent resortis et en
176 LE LIVRE DE BAUDOYW
demoura sur le chemin bien dix mille mors. Et les
aultres s'en retirèrent en la cité, et entra Tristan avecques
les Sarrazins , sans avoir nuïz de ses compagnons. Et
tantost les Sarrazins levèrent le pont tournis , et Tristan
demoura dedens encloz et prins et fust mis en chartre
et réclama Dieu moult doulcement : car il sçavoit bien
que les Sarrazins luy feroient moult de despitz. A He-
îaine la belle fut compté et dit comme Jehan Tristan
avoit esté prins, et tantost entra en sa chambre et
manda le chartrier , lequel estoit bon preudons et vint
à elle et luy dist dame Helaine : « monamyi , je croy que
« vous croyes en Jhesu-Crist et vous aves Tristan en garde .
« Je vous prie que vous faciès que je parie à luy secrète-
ce ment. » — « Dame, dist le chartrier, jeferay voulentiers
« voustre commandement.» Et amena Tristan et lefestoia
moult doulcement : et le fîst vestir de vestement plai-
sans et puis parlèrent ensemble comment ilz pourroient
tous trois en icelle nuyt yssir de la ville secrètement ,
et seroient la dame et Melior baptizés, et prendroit
Jehan Tristan Helaine à femme. Lors estoit le roy Mala-
dius en son palais, et dist à ses gens, « Nous avons
« Tristan prisonnier , que Saladin nourrit doulcement,
« et il a amené les François dedens Tarce , pour avoir
a ma terre : et pource , je vueil que vous me conseille ,
« se je le feroy mourir , ou se je le deslivrera par ran-
« son. » — « Sire, dirent ses gens, vous disneres , et
« puis nous vous en rendrons responce. » Et ung
payen , qui de malle heure fut né , entra au palais et
CONTE DE FLANDRES. 177
avoit bien entendu Tristan et dameHelaine. « Sire, dist
« il , sçaichez que Helaine vostre fille et Tristan se sont
« accordés ensemble , et les a Melior enfermés dedens
« une cbambre privement , et parlent moult fort du
a prophète qui fut en croix pendu. Et par Dieu! Sire,
a se vous n'y prenez garde , vous en serez déeeu ; car
« je les ay bien ouys et escoutés parler. » Mais à peu
que Maladius n'en enraiga et entra dedens la chambre
où ilz estoient enfermés , tenant Fespée au poing. Et là
fut prins Tristan tout désarmé , et fut mené au palais
et puis dist Maladius : « Or escoutés seigneurs : il est mal
« advisé, qui se fie en femme : je le dis pour ma fille que
a vous voiez cy ,qui sçait bien que Tristan est mon ennemy
« et que il tent que je soye deshérité ; et si elle se est
a donnée à luy ainssi follement, comme vouspovez veoir
« clèrement. » Lors respondit la fille et dist au roy Mala-
dius : « Sire , jà rien ne vous sera celle , car je croy en
a Dieu qui en croix fut pendu : et pource , Sire , pour
« vostre saulvement , je vous supply que vouz y vueilles
« croire : car se vouz estiez bien informé de la loy Jhésu-
« Crist, vous ne priseries la loy Mahondeux deniers; et
« aussi voicy Tristan qui est de moy aymé, qui est frère
« au grand roy des François qui me prendra à femme, se
a vous y consentes. »— -«Folle, dist Maladius, mal fustes
a vous oneques née , qui ainssi voules diffamer nostre
a loy. Par Mahon! dist il, vous le eompareres, ne jamais
«n'en feres trahison. » Tantost le roy fist faire deux
croix et fist forgier six doux pesans et agus , et fist
23
178 LE LIVRE DE BAUDOYN
armer cent hommes , où il fust luy mesmeset fist mener
Tristan , Meîior et Heîaine par dehors de la ville , asses
près des fossés , sus une montée , tant que les Gristiens
les veoient de leurs tentes ; mais ilz ne sçavoient à quoy
c'estoit bon , et là fust despouillé Tristan tout nu , et
fut estendu sur la croix et furent durement cloué , tout
ainssi comme fut Dieu au jour de sa passion. Jehan
Tristan réclamoit moult souvent Dieu et fut levé en
croix contre hault. Et là se pasma et luy faillit le cueur,
et en telle manière fut Melior encîoué , et Heîaine fut
durement liée au pié de la croix de Tristan , son amyn
qui souvent réclamoit Dieu et la Vierge Marie ; car elle
n'avoit aultre espérance que de y mourir.
Ccrmmjettt Habirt fo &ttfyxmt qui u rouit iït iou-
ratg* avtcqut& Qtaulûc quantité îxe gros^ qui xr0-
titmt 2t\)an ©râiaît, Sjtlaiw tt amzi Mtiwt
ïrr la croix*
Robert de Béthune qui venoit de fouraige et grande
compaignie avecques luy qui passoit asses près d'illec
escouta la voix de Heîaine qui réclamoit Dieu et Nostre-
Dame. « Seigneurs , se dist Robert , j'ay une voix escou-
« tée qui semble voix de femme qui haultement ré-
« clame la mère de Dieu ; et je voy sur celle montaigne
« gens d'armes assemblés; je me doubte que ce ne soient
« payens qui aient prins aulcuns de noz gens qu'ilz
« font là angoisseusement mourir. Et mon âme soit
« sauvée ! je y vueil aller veoir que c'est : or baisses la
CONTE DE FLANDRES. 179
« bannière qu'elle ne soit advisée , et chevauchons
« parmy ceste montée , et se nouspovons tollir l'entrée
« de la porte , jamais nul n'en eschappera sans avoir
ce mal journée. » Mais tantost les Sarrazins de la cité
advisèrent les Cristiens et crièrent haultement : « Noble
« roy , entres en la ville , ou vous estes mort : car nous
« voyons venir de Cristiens une moult grande quan-
« tité. » et tantost les Sarrazins se mirent en la cité et
fermèrent la porte. Et tantost Robert de Béthune, qui
estoit moult couroucé de ce que îe roy leur estoit
ainssi eschappé, descendit à terre et voulut deslier He-
laine : mais elle îuy dist : « Premièrement, pour Dieu !
u osté celle croix , car Jehan-Tristan y a sa char penée :
« et en celle autre pent ung homme de bon renom ,
« qui croit en Jhésu-Crist et en sa loy. » Et tantost
fut osté de la croix Jehan-Tristan et Melior , qui avoient
leurs cueurs moult fort matez et affaiblis : et aussi He-
laine desliée de la croix et tantost alla moult doulce-
ment baiser Jehan-Tristan et furent emportés en l'ost
des Cristiens et fut le roy de France moult couroucé ,
quand il vit ainsi son frère Jehan-Tristan tourmenté.
Non pourtant il loua Dieu de ce qu'il estoit encore vif.
Tantost le roy manda les mires, les meilleurz qu'on
peult trouver, qui luy jurèrent et promirent qu'il luy
rendroient Jehan-Tristan , Melior et Helaine sains et
guéris en brief temps. Et lors requist au roy Helaine
baptesme , et tantost 1 evesque de Paris la baptiza et ne
luy changa point son nom ; et aussi fut Melior baptizé
180 LE LIVRE DE BAUDOYN
et fut le roy parrain et Charles de Cécille qui sus fons
les nomma.
Ccrmmjettt 3*1) an Srtsiatt tsçûma la huit ifytlaint.
Et en icelle propre journée , Jehan Tristan espoussa
Heiaine et le roy fist Melior chevalier et luy donna
grant terre , et lendemain Maladius yssit de la cité
avecques lx. mille hommes et allèrent contre les Fran-
çois moult orguilleusement. Et tantost Phelippe le bon
roy de France , Charles de Cécille , son oncle , Gui le
conte de Flandres, Robert de Béthune, le conte de
Saint-Pol, le conte de Forest et les aultres François cou-
rurent sus bien fièrement aux Sarrazins et tant que à
ceste entreprinse , il y eust plus de dix mille payens
mors. Le roy Maladius fut moult couroucé et donna tel
coup au conte de Forest que il rua à terre tout plat
mort : mais les Cristiens se portèrent si bien et si vail-
lamment, qu'il couvint par force que les Sarrazins tour-
nassent en fuite ; et prinrent la ville les Cristiens et
aussi firent des gens de la ville tout à leur volenté et
aussi de leurs biens. Et le roy Maladius s'en tourna
fuiant , dont Phelippe, le roy de France, fut bien cou-
roucé et dist : « Pour Dieu ! que l'on allast après , et
tant que le conte du Maine actaignit Maladius et se re-
tourna Maladius contre luy et luy donna tel coup qui
le tua tout mort, et s'en commença à fuir de rechief^
et le conte d'Estampes le poursuivit tellement, qu'il ap-
perçeut Maladius et luy escria qui retournast, ou si non
CONTE DE FLANDRES.
181
qu'il le turoit en fuiant. Lequel Maladius se retourna, et
férit tellement le noble conte d'Estampes d'une lance
qu'il luy fit perdre la vie; et s'en retourna Maladius
fuiant. mais le roy de France et ses gens le poursuirent
toujours et tant que Guillaume de Chastillon les passa
tous et actaignit Maladius en une vallée et luy dist :
« Faulx payen , il vous convient retourner. » Et lors
retourna Maladius et donna tel coup à Guillaume , que
il le fit cheoir de dessus son cheval et luy rompit ung
bras et s'en retourna, fuiant comme devant, pour la
doubte que il avait du roy et jura Jehan Tristan qu'il le
poursuiroit jusques à la mort.
Cxrmmnït J*t)atï fâxiztan yourmwit Mlaiaùim
a iotcc Wz&ytrouz ^ tant qu'il tut vaincu*
Et trouva Maladius à l'issue d'ung bois et lui dist
« Sarrazin , retournez le corps ! que Dieu vous maul-
182 LE LIVRE DE BAUDOYN
« die. » Et tantost Maîadius se retourna, et apperçeut
bien que c'estoit Jehan Tristan à ce qu'il portoit à ses
armes ung croissant d'argent , et fut Maîadius moult
esbay, quant il ie vit armé ; car il cuidoit qu'il fut mort :
mais toutes fois , dist-il, que il ne le craignoit riens , et
tira son espée toute nue et actendist Jehan Tristan
moult orguilleusement, et tellement s'entreférirent d'es-
pées , qu'il firent saillir feu des harnois : mais ilz ne se
peurent aucunement blessier. Adoncques Jehan Tris-
tant fut moult dolent et aussi adressa tellement son es-
pée, que il blessa le col de Maîadius et tantost se res-
saillit enpiez, et aussi regarda y ers le bois et vit venir
les François qui approuchèrent forment de iuy et vit
bien que s'ilactendoitle royPhelippe, que ilseroitmort;
et appella moult doulcement Jehan Tristan et luy dist :
« Franc chevalier, je me rens à toy, par tel convenant
« que tu me sauveras la vie, et je croyeray en ta loy ,
« car mieulx vault ton Dieu que ne fait Mahommet,
« quant il t'a garanti de la croix où je t'avoie fait mec-
« tre;et tu auras ma fille et toutes mes terres. » —
« Par ma foy! dist Jehan Tristan, je m'i accorde, et
« vous promeetz ma foy et mon serment que je vous
« garantiray de mort. » Lorz bailla Maîadius son espée
à Jehan Tristan , et tantost vint le roy Phelippe et ses
gens qui eurent moult graut joye de ce que Maîadius
c'estoit tourné à la loy cristienne ; et le firent monter sur
ung cheval et le menèrent devers la cité où il f ust cristienne
à moult grant joie, et ayma toute sa vie la loy de Jhésu-
CONTE DE FLANDRES. 183
Crist. Et aussi après ce quil eut esté baptisé , il donna
à sa fille et aussi à Jehan Tristan le royaulme de Tarée.
Cxrmntjenf \t rxrî) $pi)jeli:p:pje z1m retourna m Jrancz
avtcqnt* 0*0 jgjens.
Et après ce que le roy de France s'en retourna en
France avecques son bernaige , et le conte Gui s'en re-
tourna en Flandres et Robert de Béthune s'en alla à sa
femme , que il espousa, qui jadis fut fille au roy de Cé-
cille; mais il la trouva morte, dont il fut moult dolent
et demoura ung beau filz qui avoit nom Charlon , que
Robert de Béthune ayma forment : et tantost après se
maria à la fille au duc de Bourgoingne, qui fut contesse
de Nevers , en laquelle il engendra trois filz et trois filles
qu'il ayma moult forment; mais en espécial il ayma
mieulx son filz Charlon. Et en ce tempz, fut Flandres
en paix plus de vingt ans, que il n'y eut noy se. ne guerre;
et maria Robert ses filles haultement et fut l'aisnée ma-
riée au conte de Juliers et la puisnée au duc d'Anjou et
les deux filz furent beaulx bacheliers et eut nom l'aisné
Loys , qui fut moult saige homme ; et aussi le puisné
eut nom Robert, qui fut nommé Robert-sans- Terre, et
vesquit moult longuement. Et en ce temps Charles de
Cécille, frère du roy Saint Loys, fut moult riche homme
et fist moult grant tenement : car il fut roy de Cécille et
prince de la Morée et duc d'Anjou. Et advint que Man-
fray et Cardin et leur grant parenté esmeurent puerre
contre Charles, roy de Cécille et luy gastoient tout son
184
LE LIVRE DE BAUDOYN
pais et sa terre , pource que ilz le vouloient à force con-
querre : et chascun jour ses barons de sa terre s'en ve-
noient complaindre à luy, lesquelz luy dirent que il
mandast secours au roy de France : et il manda Robert
de Béthune , qui jadis avoit espousé la fille au duc
de Bourgoingne , et luy dist qu'il gardast bien Charlon
son filz, car il en feroit son héritier, car il n'avoit aul-
tre enfant de son engendreraient.
Ccrmmini k tox\ to Ci.cilk zmsyn un$ mzmax-
gier ùzvtT& iz mxz to fâzlfynnz youx \z vzvàt zzcontir.
Adoncques luy dirent ses hommes qu'il se voulsist
haster. Lors il envoya ung messaigier par devers Robert
de Béthune son gendre , et tantost que Robert de Bé-
thune eust entendu le messaigier, il fist assembler gens le
CONTE DE FLANDRES.
185
plus que il peultfiner, et mena avecquesluy le seigneur
de Tournay , le conte de Julliers, Gauthier de Saint-Omer
et Hugues de Saint- Venant, et aussi dez souldoiers tant
qu'il en peult trouver , tant qu'il en assembla bien dix
mille. Et quant Robert de Béthune s'en voulut partir , il
s'en alla par devers sa femme et luy dist qu'il s'en alloit en
Puille et en Calabre aider secourir le bon roy de Cé-
cille, et luy pria moult doulcement qu'elle voulsit bien
penser de ses enfans et en espécial de Charlon son filz
qui, au plaisir de Dieu, seroit roy de Cécille;etsa femme
luy promist que elle luy garderoit bien et loyalement.
Cxrmmjcnt %obtxï tft $ttt\nnz t\ Viobtti VTLxïùiz tftxi
aMtetxiX tn t&alabrt pxwr sttonxxxhbonxo^t^hxit.
Lors se partirent Robert de Béthune et Robert d'Ar-
thois et s'en allèrent à Rome , pour avoir absolution du
24
186 LE LIVRE DE BAUDOYN
Pape ; et puis partirent de Rome et firent tant qu'ilz
trouvèrent Charles de Cécille qui eut moult grant joie
de leur venue, et eurent conseil que ils livroient
bataille jour nommé à Mamfray et à Cardin , et les
envoièrent deffier. En icelle bataille se porta si bien
Charles de Cécille et Robert d'Arthois , Robert de Ré-
thune et les François et les Flamands , que Mamfray et
Cardin furent desconfitz ; et si fut Cardin mort à deuil
et à tourment, et Mamfray fut prins et rendu à Charles
de Cécille qui luy fist coupper la teste. Charles de Cé-
cille quant il eut gagné la bataille , il mercia Robert
d'Arthois et Robert de Béthune et luy dist qu'il voulsist
bien penser de Charlon son filz et que après sa mort ,
il seroit son héritier : dont Robert de Réthune le mer-
cia , et print congié de luy , et prinst son chemin droit
à venir en Flandres. Et en ce temps, le fils de Robert de
Réthune disgnoitavecques samarrâtre , mais au second
mes dont il fut servi , il fut empoisonné et son âme partit
de son corps. Et tantost la dame cheut toute pasméeet
s'écria à haulte voix : « Dame Saincte Marie ! que pour-
ce ray-je faire ? qui a mis à mort Charlon ? par Dieu !
(( il ne me aymoit mye , il n'y a riens de mon fait , et
« si en seray honnye : car son père dira que» je l'ay fait
a mourir et me fera destruire à deuil et à tourment. »
Lors fist la dame prendre douze des cuisiniers de l'ostel
pour leur faire confesser le murtre. Mais nul n'en vou-
lut riens conffesser, mais non obstant des douze la dame
en fist prendre six et furent les gens biens esbaïs , que
CONTE DE FLANDRES. 187
l'on ne povoit sçavoir qui avoit ce fait. Tantost la eon-
tesse manda Guion, le conte de Flandre, père de son
mari , et mirent Charlon en terre , en la canonnière de
Saint-Bertran. Et Robert de Béttmne s'en vint le soir à
Arras, où il fut bien festoyé des bourgeois de la ville , et
luy fust compté comment son filz estoit mort, a Et Dieu !
« dist Robert , sa marrâtre -l'a fait mourir, affin que ses
« enfans aient bon héritaige : mais par Dieu ! elle en
« mourra villainement. » Lors se partit et s'en alla à
Béthune bien couroucé : et tantostungescuier se partit
delà compaignie, et s'en vint à Béthune par devers la
dame et luy dist que son mari venoit par devers elle
couroucé de son filz. Lors la dame appela Guion , le
conte de Flandres , père de son mari , et luy pria que
pour Dieu , il la voulsist excuser par devers son seigneur ,
car elle avoit grant doubte de luy. Et le conte de Flan-
dres luy respondit , et luy dist : ce Dame , je ne vouldreie
« paz pour riens, que vostre corps fust mal mis, et
ce pour ce je vous conseille que vous mectez en une
« chambre, jusques à tant que son ire soit passée, et
ce que ne venes point, se je ne vous mande. » — Sire ,
ce dist la dame , je feray vostre commandement. » Lors
le conte Gui s'en alla à l'encontre de Robert son filz
et à l'encontrement , ilz s'entre firent grant joie. Le conte
de Flandres demanda à Robert que faisoit Charles de
Cécille: ce Sire, dist Robert, il a esté deslivré au plaisir
ce de Dieu , de tous ses ennemis : mais , sire , plaise vous
ce me compter de la mort de Charlon, comme il a esté
188 LE LIVRE DE BAUDOYN
ce faulcement murtri. » — Beau filz, se dist le conte,
« vous le sçaures asses à temps. Pour Dieu ! appaissies
« voustre ire : car il fault prendre en gré ce que Dieu
« envoyé. » Et s'en vindrent en plourant à Béthune :
mais la dame s'en yssit à son malleur, et s'en vint à
Robert et luy dist : « Monseigneur , vous soies le très-
bien venu : pour Dieu ! dictes moy comment il vous
est. )) — « Faulce femme, dist Robert, vous avez fait
« mourir Charlon , mon filz : mais par Dieu ! vous
« en aures tel loyer, comme je vous ay promis. »
Adoncques Robert saillit et la print par les che-
veulx et la rua à terre et la férit du pie au visaige v_
tant que le sang en saillit : et tantost les barons y cou-
rurent qui les despartirent et relevèrent la dame. Et
ainssi comme elle s'en cuida fuyr , Robert se eschappa
à ceulx que le tenoient , et trouva ung frain de bride
doré et luy en donna tel coup sur la teste , qu'il luy fîst
la cervelle saillir . et cheut la dame toute morte. « Par
Dieu ! dist le conte de Flandrez , beau filz , vous avez
trop failly , et en pourres estre reprins des amys de la
dame. » — « Ne vous en chaille , père. » Lors fut la
dame honnorablement enterrée. Mais son mari n'y
voulut aller , ainçois mauldisoit le corps et la dame , et
demenoitgrant dueil. Robert fîst ainssi mourir sa femme
de douloureuse mort : mais tantost le fait fut compté
au duc de Bourgoingne , qui jura son serment et sur
tout le povoir de Dieu, que Robert le compareroit
chièrèmeM , et manda tout son bernaige. Et première-
CONTE DE FLANDRES. 189
ment vint à luy le duc de Bretaigne , le conte deSavoye ,
Hoste , le conte de Bourgoingne , le sire de Charrolois
et le conte de Forest et tant qu'ilz furent bien deux cens
chevaliers et s'en vindrent à Paris. Le lendemain le duc
de Bourgoingne s'en alla plaindre au roy de France
comment Robert son gendre avoit murtie sa fille faul-
cement, et qu'il vouloit prouver son corps contre le
sien. Et quant le roy l'entendit, il fut bien couroucé,
et dist au duc de Bourgoingne que il manderoit Robert
de Béthune à Paris, pour venir faire droit à sa court.
En ce temps le conte de Flandres i père de Robert de
Bethune , fut à Paris , auquel le roy dist qu'il convenoit
que Robert son filz venist à Paris , pour soy excuser de
ce que le duc de Bourgoigne l'accusoit de la mort de sa
fille. « Sire , {dist Guion , à vostre commandement , il
« viendra. » Lors le conte de Flandres envoya le duc
de Bréban quérir Robert qu'il venist à Paris soy excuser
de la mort de sa femme , ou sa terre perdra et en
sera banni. Lors le duc de Bréban alla par devers Ro-
bert de Béthune, et luy dist que il estoit de néces-
sité et que son père luy mandoit qu'il venist à Paris ,
devers le roy de France, pour soy excuser contre le duc
de Bourgoingne. Et lors il dist au duc de Bréban qu'il
yroit à Paris bien hardiement, et qu'il ne craignoit
riens le duc de Bourgoingne. Et tantost s'en vint
à Paris devers le roy , avecques noble compaignie , et
s'en alla devant toute la baronnie qui là estoit. Et adon-
ques Robert s'enclina devant le roy , et luy fist les hon-
190 LE LIVRE DE BAUDOYIN
neurs. Mais aussitost que le due de Bourgoingne Je vit ,
il le appelîa murtrier et luy dist que fauîcement il avoit
fait mourir sa fille et qu'il le vouloit prouver contre luy
par ung champion, qui pour luy estoit jà armé, ce Ger-
ce tes , se dist Robert de Béthune, vous mentes ; oneques
ce je ne fis murtre et à tort vous m'en accusez , et m'en
ce deffendray contre vous , s'il en est jugié contre moy ,
ce qu'il y ait gaige. » Et incontinant, il fut jugié du cas
que il convenait que Robert s'en deffendist contre le
duc de Bourgoingne. Lors ung noble chevalier fier et
moult hardy saillit en piez pour le duc de Bourgoin-
gne , et quant Robert le vit , tout le sang luy mua. Et
le roy luy dits qu'il quérist champion et que il en estoit
besoing. Adoncques Robert regarda ses chevaliers tout
entour de luy : mais il n'y eut onequez ung qui se pre-
sentast pour luy : car ilz ne congnoissoient bien Guil-
laume de Monsignon et le redoubtoientfort. Lors se leva
Robert par moult grant mal talant et dist au roy :
ce Sire , je y metz proprement mon corps : car je me
ce fie mieulx en moy , que en nul auîtres. » Jà ne si fust
combattu Robert. Mais le sire de Chasteau Villain
saillit en piez pour Robert, et les princes baillèrent bon
pleiges de accomplir la bataille à ung jour nommé. Et
fut Je champt prins es près de Saint-Germain , et y ap-
porta levesque de Beaulvois les reliques. Etlavindrent
les champpions armés moult richement , et se combati-
rent ensemble moult durement , et rompirent leurs lat-
terres et tant que Guillaume de Monsignon embrassa le
CONTE DE FLANDRES. 191
sire de Chasteau Vilain par le corps , et le rua à terre ,
dont il pesa moult à Robert de Béthune.
Lors tira Guillaume sa dague et volut crever les yeulx
au sire de Chasteau Vilain : mais la royne se alla mec-
tre à genoux devant le roy , et luy pria moult doulce-
ment qu'il fist despartir les deux champions , et que
pour l'amour de Dieu , il les fist accorder : car se jus-
tice en estoit faicte , il en pourroit mouvoir telle guerre
et si grant destruction de peuple que jamais ne pour-
roit estre appaissée. ce Dame , dist le roy , vous aves
c< bonne raison , et je le vous octroie : car Robert est
« vostre parent , et se vous luy aides , vous n'avez que
« raison. » Lors le roy appela ses deux filz , ce fut Phe-
lippe-le-Belle et Charles de Valloys, et leurs commanda
qu'ilz les allassent oster les deux champions du campt,
et qu'ilz les menassent en prison au Chastellet : mais
le duc de Bourgoigne en fut moult dolent et dist :
« Sire , pourquoy ne faictes vous justice et que vous
ce me gardes mon droit ?» — ce Par Dieu ! dist le roy ,
ce c'est mon penser que voustre droit soit gardé : mais je
ce vous prie que vous pardonnes à Robert pour ses enfans
cequisontvosnepveux : et s'ilzavoient deshonneurs, pour
ce vous, vous en seriez blastné.» Lors se enclina le duc de-
vant le roy, et pardonna à Robert tout le meffeit et puis
s'en retournèrent chascun en leur contrée. Et après ad-
vint de merveilles asses : car le bon roy Phelippe de
France mourut en Arragon , où il estait allé, quant
Pierre d' Arragon fut du pape condampné ; et fut le
192 LE LIVRE DE BAUDOYN CONTE DE FLANDRES.
corps du roy porté en France et fut enterré à Saint-
Denis. Puis fut royPhelippe-le-Bel, et fut l'an de grâce
mil deux cens et quatre vingt et douze, deo gratias.
Cîj ixxtwt et $xt&tnt iior* tnlttali le livre J0<w-
tertjtt cante 3trje Mantfxt^ tt te JFtxxant fil} an xa\) te
JPxrrliîtjgal^ qni a;pri0 fat conte te Maritfxtg, cxrtttr-
ncmt tutton** rrxrtrixxuïje© îrtrrxrîj J^jelippje teJTratixje
t\ lit 0*0 qnaïxz fil} , t\ amzi ion xat) 0aint-£oi)0 jet
te 00îï fil? 3tan ®Tt0lan qn1xij îxxtni tncontxt \t%
Baxxa\xm. %xn\)xx\nt à djambin) par 2tntxriîtje lïjetjrjef,
l'an te jgracje mil qtïatrje rjen0 octant* *t cincq Ije s
jxwr te te**mir*.
FRAGMENT
DE L'HISTOIRE
GILION DE TRASIGNYES
ET DE DAME MARIE SA FEMME,
D APRES IE MANUSCRIT
DE LA BIBLIOTHEQUE D'IENA
25
INTRODUCTION.
Les haulz et coraigeuz faiz des nobles et vertueuses
personnes sont dignes d'estre racontez et escrips , tant
et afin de leur bailler et accroistre nom immortel par
renomée et souveraine iouenge , comme aussi pour
esmouvoir et enflamber les cuers des lisans et escou-
tans , à éviter et fuir œuvres vicieuses deshonnestes et
vitupérables et emprandre et acomplir choses honnes-
tes et glorieuses , méritoires de vivre en perpétuel
mémoire. Comme il soit ainsi que environ à deux ans
je passasse par la conté de Haynnau, ouquel pays
a eu par cy devant et encores a de point de très noble
et vaillant chevalerie , ainsi comme par les livres des
croniques et anciennes histoires est apparant, entre
lesquelles au passer que je feys par abbaye assez
ancienne , où je vis trois tombes haultes esîevées , et
s'appelle l'abbaye de l'Olive. Et pour ce que dès ma
première jeunece , ay esté désirant et suis de savoir les
196 G1LI0N DE TRÀSIGNYES.
haulz faiz avenuz par les nobles et vertueuz hommes
du temps passé, moy estant en la dicte abbaye, enquis
et demanday les noms d'iceuîz trespassez qui dessoubz
les trois tumbes gisoient. Dit me fu par l'abbé et cou-
vent que les corps de deux nobles et vaillans dames et
leur mari ou milieu d'elles estoient là en sépulture.
Leurs noms et surnom me nommèrent et les vey par
escript au tour de leurs tombes. Quant je euz veu et
leu Feppitaffe d'iceuîz trespassez , je sceu que le très-
vaillant chevalier Gilion de Trasignyes y estoit en sépul-
ture , ou milieu de deux nobles et vertueuses dames
en son vivant ses canipaignes et espouses , dont l'une
avoit esté fille au Soudan de Babilonnes. Parquoy je ne
me peu assez esmerveillier. Je requis très instamment
à l'abbé et au couvent que plus amplement, me voul-
sissent raconter et dire comment le dit seigneur de
Trasignyes avait eue la dicte fille du Souldan et amenée
ou pays de Hayznau. Alors l'abbé par ung de ses reli-
gieux me fist apporter ung petit livre en parchemin,
escript d'une très ancienne lettre moult obscure en
langue ytalienne. Et après quant j'euz leu et bien
entendu la matière qui me sembla estre bien belle et
piteable à oïr', je prins la paine et labeur de transmuer
le contenu ou dit livret en langue franchoise. Et aussi
que les haulz faiz que fist et acheva les tresvaillant et
preu chevalier Gilion de Trasignyes et ses deuz filz et
leurs grans proesses ne soyent extains, mais augmentez,
afin que a tousjours — mais en soit perpétuel mémoire,
GILION DE TRASIGNYES. 197
pource que je scay acertes que ceste histoire sera moult
plaisant à oïr à vous , treshault tresexcellent et tres-
puissant prince , et mon tresredoubté seigneur , Phelippe
par la grâce de Dieu, ducdeBourgoigne, deBrabant, de
Lottrieh et de Lembourg, conte de Flandres , d'Artois ,
de Bourgoigne , Palatin , Haynau , Hollande , Zellande
et de Namur , marquis du Saint-Empire , seigneur de
Frise, de Saiins et de Maîines. Jà soit ce que ne soye
clerc , ne homme , pour savoir mettre par escript , ne
bien aorner le langaige, comme bien appartendroit
à Fistoire, pourquoy treshumblement je supplie à vous ,
mon très redoubté seigneur, que ma simplece vueilliez
tenir pour excusée.
SOMMAIRE
DES DIFFÉRENTS CHAPITRES.
I. Comment Gilion de Trasignyes espousa sa ( la )
fille au conte d'Ostrevent nommée Marie.
Commencement : Pour le temps que regnoit en
France le noble roy (*) et en Haynau le conte...
advint que en l'ostel dudit conte avoit ung jeune che-
valier preu et hardy aux armes , etc.
II. De la belle vie que démenèrent ensemble Gilion
de Transignyes et dame Marie sa femme.
III. Comment Gilion, après aucunes devises faictes
entre lui et sa femme , entra en sa chapelle où il fist
ses prières envers nostre seigneur et du veu qu'il fist
à Dieu.
IV. Comment Gilion ala à Mons , où il trouva le
conte de Haynau que il amena à Trasignyes.
Y. Comment Gilion de Trasignyes emprist le voyage
(*) En ces deux endroits , se trouvent dans le manuscrit des lacunes qui
font supposer que le copiste du manuscrit d'Iéna , n'a pu lire celui qu'il
transcrivait.
GILION DE TRAS1GNYES. 199
d'oultre mer , et du des couvrement qu'il en fist au
conte de Haynau devant tous ses barons.
VI. Comment Gilion s'en parti de Trasignyes , pour
faire son voyaige et du grant dueil que en fist sa femme
enxainte.
VII. Comment Gilion vint à Rome, delà en Jhéru-
salem , et du songe qu'il fist.
VIII. Comment Gilion se parti de Jhérusalem et se
mist en mer , où il fu pris de Sarrasins et emmené au
Caire , en Babilonne.
IX. Comment la dame de Trasignyes acoucha de
deux beaulx fîlz , dont l'un eut nom Jehan et l'autre
Gérard.
X. Comment le Souldan cuida prendre port, pour
entrer en Chippre ; mais il ne peut par la grant résis-
tance que y fist le roy de Chyppre.
XI. Comment Gilion estant en la prison, où il faisoit
ses piteuses prières et complaintes envers nostre sei-
gneur , fu envoyé quérir par le Souldan , pour le faire
morire.
XII. Comment Gilion occist le tourner et trois autres
Sarrasins qui i'estoyent venu quérir, et comment la
mort lui fu respitée.
XIII . Comment Gilion eut la vie respitée et f u ramené
en chartre.
XIV. Comment la belle Gracyenne vint visiter Gilion
en la chartre , où il estoit , et comment il l'admonestoit
et aussi Hertan de croire en la loy de Jésus-Christ.
200 GILION DE TRASIGNYES.
XV. Comment le roi Ysore de Damas vint assiécgier
Babilonne et de la grant bataille qui y fut.
XVI. Comment la pucelle Gracyenne fist hoster
Gilion hors de la chartre et le fist armer luy et Hertan,
pour aîer au secours de son père le Souldan.
XVII. Comment le Souldan fu desconfy et emmené
prisonnier en la tente du roi Ysore de Damas.
XVIII . Comment Gilion et Hertan vindrent aux tentes
du roy Ysore de Damas.
XIX. Comment Gilion et Hertan se combatirent es
tentes du roy Ysore lequel Gilion ( occist ) et saulva
le Souldan.
XX. Comment Gilion et Hertan tout coyement s'en
retournèrent en Babilonne en la chartre, sans le sceu du
Souldan.
XXI. Comment le Souldan commanda qon lui arae-
nast Gilion estant en la chartre, lequel Gracyenne
y fist venir tout ainsi qu'il estoit le jor de la grant
bataille.
XXII. Comment plusieurs roys Sarrasins vindrent
assiéigier Babilonne et de la grant bataille qui y fut.
XXIII. Comment la bataille fu vaincue devant Babi-
lonne par les grans proeces de Gilion de Trasignyes.
XXIV Cy parle de la dame de Trasignyes et du
chevalier Amaury qui la vouloit avoir à mariaige.
XXV. Comment Amaury se mist à chemin pour
quérir Gilion et puis parle de ses deux filz.
XXVI. Comment le desloyal Amaury passa la mer
GILION DE TRASIGNYES. 201
et vint en Babilonne, où il trouva Gilion et de ce qu'il
lui fist entendant.
XXVII. Comment Gilion de Trasignyes se comptai-
gnoit pour les bourdes que Amaury lui faisoit enten-
dant.
XXVIII. Cy parle de la grant bataille qui fu devant
Babilonne et de la mort du desloyal Amaury.
XXIX. Cy parle d'une aultre bataille qui fu devant
Babilonne , où le roy Fabur de Moryenne fu desconfy ;
et comment Gilion fu emmené prisonnier à Tripolye ,
en Barbarye.
XXX. Comment Gilion fu mis en chartre et des piteux
regrets qu'il y faisoit.
XXXI. Des devises que faisoyent ensemble la belle
Gracyenne et Hertan qui ne sçavoient où estoit Gilion.
XXXII. Comment Jehan et Gérard de Trasignyes
tournoyèrent à Condé sur FEscault au Jez gagnèrent
le pris et l'onneur.
XXXIII. Comment Hertan s'en parti de Babilonne
tout noircy et vint à Tripoly en Barbarye, où Gilion
estoit prisonnier et comment il fu mis dehors.
XXXIV. Comment Hertan amena Gilion en Babi-
lonne et de la grant chière que leur fist la belle
Gracyenne et le Souldan son père.
XXXV. Comment Jehan et Gérart de Trasignyes
vindrent en Chippre et de la grant chière que le roy
leur fist.
XXXVI. Comment le roy d'Esclavonie vint assiéger
26
202 GIL10N DE TRASIGNYES.
Nicossye en Chippre et des proeces q'y firent les deux
enfans de Trasignyes.
XXXVII. Cy parle de la grant bataille qui fu devant
Nicossye , et comment les enfans de Trasignyes rescour-
rèrent le connestable que on vouloit pendre.
XXXYIII. Quant le connestable de Chippre ala en
Roddes , vers le grant maistre pour avoir secours et
l'amena en Chippre.
XXXIX. Comment le grant maistre de Roddes et le
connestable vindrent auprès de Nicossye en Chippre et
de la grant bataille qui y fu , où tous les Sarrasins
furent occis.
XL. Comment les deux frères deppartirent se de
Chippre , et comment ilz furent pris sur mer et menez
l'un en Esclavonye et l'autre en Barbarye et de leurs
piteuses complaintes.
XLT. Cy parle de la belle Natalye qui s'en amoura
de Gérard qui estoit prisonnier à Raguse.
XL1I. Comment le roy Margant fu couronné et com-
ment la belle Natalye sauva la vie à Gérard de Trasignyes
XLIII. Comment Jehan de Trasignyes fut mis en
la chartre où Gilion son père avoit esté et de ses
complaintes.
XLIY. Comment Gérard se combati à Lucyon pour
l'amour de Natalye et le desconfy.
XLV. Comment Hertan combaty le roy Haldin
et le desconfy et de la grant bataille qui fu devant
Babilonne ou Gilion desconfi les Sarrasins.
GÏLION DE TRASIGNYES. 203
XLVI. Comment le roy Margant d'Esdavonie vint
assiéiger le roy Fabur de Moryenne et de la bataille des
deux frères.
XLVII. Comment les deux rois s'accordèrent et
vindrent mettre le siège devant Babilonne et de la
bataille qui y fu.
XLVIII. Cy parle de la grant bataille qui fu devant
Babilonne, où les enfans de Gilion furent pris par
Hertan et des merveilles qu'ilz y firent.
XLVIII. Comment les enfans de Trasignyes se
devisèrent à leur père et du retour qu'ilz firent en
Haynau.
DERNIER CHAPITRE.
Comment les enfans de Trasignyes se devisèrent à leur
père et du retour quilz firent en Haynau.
Ainsi, comme vous oyez, les deux enffans de Trasignyes
trouvèrent Gilion leur père en la cité de Babilonne,
où moult grant joye fu faicte pour leur venue. Alors
les deux enfans dirent et racontèrent à leur père toutes
leurs adventures ainsi que advenues leur estoyent. Hz lui
racontèrent comment ilz vindrent en Cypre et de leur
partement, puis comment sarrasins, larrons et coursaires
de mer les prindrent et les depportèrent, c'est assavoir
Gérard fu mené vers le roy Margant en Esclavonnie, et
moi, dist Jehan, par devers le roy Fabur ; puis de la ba-
taille que l'un à l'encontre de l'autre avaient faicte et com-
ment ilz sestoient reeongneuz. Tout ce que advenu leur
estoit depuis ce qu'ilz estoient de leur première jou-
nesse, jusques alors, racontèrent à leur père sans riens
y oublier. Quant Gilion oya ses deux enfans raconter
leurs aventures , trop ne se peut esmerveiller , veu la
grant jounece en quoy il estoyent. Moult dévoutement
GILION DE TRASIGNYES. Wo
en prist à regracier nostre seigneur, et dit que bien
devoit avoir grant joye au cuer, quant nostre seigneur
lui avoit envoyé telz deux enfans. Se la joye et la feste
que firent à ce jour le père et les deux enffans ensem-
ble, vous vouloye raconter, trop vouspourroyeennuier
à le vous dire. Alors Gilion leur jura et promist que
s'il povoit en manière quelconque soy deppartir delà
au plutost qu'il pouvroit , s'en yroit par delà au pays
de Haynau. « Ne scay bonnement comment ce pourra
faire. Grant joye auroye en mon cuer se tant povoye
faire vers le Souldan que aler m'en lassast. Se aucun
moyen n'y puis trouver à l'aide de nostre seigneur , si
trouverayje tour et manière.» — «Sire, ce dist Gracyenne.
saichiez que sans moy ne partirez ; vous m'avez prise
à femme et espousée. Par vous et par vostre moyen
seray es sains fons baptisée et levée , selon la loy de
Jhésu-Crist. Jamais jour que j'aye à vivre, ne vous lairray,
mais iray avec vous et serviray vostre première dame
et espouse , tant que Dieu par sa grâce me donra au
corps la vie. » — « Belle ce dist Gilion , parole ne pourriez
dire quimieulx me venist à plaisir. » Tout en lermoyant
se baisèrent l'un l'autre. Quant Hertan les entendi , il
leur dist tout en hault que avec eulz et en leur compai-
gnie yroit, et que nul fors Dieu ne l'en sauroitdestourber.
Ainsi comme ensemble le père et les enfans faisoyent si
grant joye en la chambre de Gracyenne , le Souldan
y survint auquel fu raconté et dit la manière comment
le père et les enfans s'estoient recongneuz , puis après
206 G1LION DE TRASIGNYES.
mot après autre par Gilion et ses enfans lui f u raconté et dit
toutes lesadventuresqu'ilzavoyent eues, depuis le temps
que premier s'estoyent partir du pays de Haynnau dont
iîz estoyent. Quant le Souldan les eut entenduz et oiz ,
assez ne se peut esmerveiller. Moult grant joye et hon-
neur fîst aux deux enffans. Pour l'amour d'eulx et de
leur père voult cellui jour tenir court plénière. La feste
dura VI jours. Quant ce vint au septième, les roy et
admiraulx qui l'estoyent venuz servir , prindrent congié
du Souldan et s'en ala chacung en sa contrée. Gilion
et ses deux fiiz furent environ demi an ensemble,
demourans avec le Souldan depuis que là furent venuz.
Si advint ung jour que le Souldan est appuyé aux
fenestres de son palais. Si vint Gilion vers lui et lui dist
moult humblement : — « Sire , vérité est que aujourduy
n'est prince si grant ou monde, croyant en vostre loy , que
si hardy soit ne ozé de vous faire ne esmouvoir guerre.
Toute vostre empire et voz royaumes, mesmementceulx
de voz amis , sont en bonne paix et seure. Nul home
n'est vivant qui courrocier vous voulsist , et pour ce ,
sire, que certainement je scay que pour l'eure estes en
paix, vous vouldroye requérir et prier sur tous les
plaisirs que oncques vous puiz avoir faiz , que jusques
en mon pays de Haynnau , dont je suis , mes deux
enfans avec moy nous laissiez aler. Car pour certain ,
je cuidoye que ma femme qui est leur mère feust tres-
passée de ceste mortele vie. Au mieulx que j'ay peu,
vous ay moult loyaument servy. Avec moy vouldray
G1L10N DE TRASIGNYES. 207
mener Gracyenne ma femme et pareillement Hertan ,
en vous promectant sur ma foy et sur la loy de Jhésu-
Crist, où je suis croyant, que se aucune guerre et
affaires vous surviennent et vous le me faictes savoir ,
jamais jour après ce n'arresteray en mon pays, que
vers vous ne viengne pour vous servir , ainsi comme
j'ay eu de coustume et que autreffoys ay fait. » Quant
le Souldan entendi Gilion il fu moult dolant et triste
longue espace demoura en pensée. Puis respondi à
Gilion que surceste requeste avoit advis et s'en conseiïle-
roit à ses barons et assez tost lui en feroit response.
« Sire, dit Gilion, ainsi soit qu'il vous plaira. » Alors le
Souldan se tira à part en une chambre où il avoit mandé
ses barons et conseillers 3 ausqu'elz il depposa et leur
dist la requeste que par Gilion lui avoit esté faicte.
Dont tous furent esmerveilliez ; grant parlement firent
ensemble , mais enfin furent d'accord } et tous d'une
conclusion , ainsi comme Dieu le voult consentir , que
le Souldan en povoit laisser aler Gilion, en prenant sa
foy et promesse de retourner par delà en Babilonne,
ou cas que le Souldan eust guerre , en lui faisant savoir.
Après lequel conseil tenu, le Souldan et eulx tous revin-
drent au palais , où ilz trouvèrent Gilion et ses enfans
qui en grant doubte attendoient la response. Quant le
Souldan fu là venu , il appella Gilion et lui dist que
à son conseil avoit parlé. Lesquelz lui et eulx estoient
d'accord que en son palais lui sa femme ses deux filx
et Hertan avec eulx s'en alassent,pour veu que il feroit
208 GILION DE TRAS1GNYES.
serment sur sa loy que , se le Souldan avoit aucun
affaire et il lui feist savoir , que toutes choses laissées ,
il retourneroit en Babilonne pour le servir. Laquelle
chose Gilion promist au Souldan de ainsi le faire et
entretenir, et l'en remercya. Si se apprestèrent et
garnirent de ce que mestier leur fu. Moult grans et
riches dons à merveilles le Souldan fist à Gilion, à sa
femme et à ses deux fîlz. Tant leur donna or et richesses
que merveille seroit de le dire. Quant ilz furent appres-
tez du tout et garniz de guides et de gens pour les
conduire , ilz firent trousser et baguer leur trésor et
richesses sur chevaulx et mules , chameoulx et droma-
daires. Quant ilz furent tous prest pour partir, ilz
prindrent congié du Souldan lequel se ratendry moult
fort , priant à Gilion que sa fille Gracyenne eust pour
recommandée. Laquelle il baisa au deppartir moult
tendrement plourant , puis embrassa Gilion et ses deux
filz et les recommanda en la garde du Mahom. Puis
prindrent congié des barons , desquelz ilz furent con-
voyez quatre lieues loing de la ville. Moult grand dueil
demèrent en Babilonne, quant de Gilion veyrent le
deppartement et de Gracyenne sa femme. Quant aux
champs se trouvèrent , ils se misdrent à chemin et pas-
sèrent les désers et vindrent à Gazère. Puis vindrent
en Bethléem, où ilz alèrent fere leurs offrandes. Après
vindrent en la sainte cité de Jhérusalem , ou ilz baisè-
rent le saint sépulcre de nostre seigneur et y firent de
moult belles offrandes. Puis le landemain sen partirent
GILÏON DE TRASIGNYES. 209
et vindrent à Napelouze , après passèrent par Jemin et
vinclrent en Nazaret, au lieu où l'angle Gabriel apporta
la nonciation à la vierge Marie , où ilz firent leurs de-
vocions et offrandres. Le landemain vindrent gésir en
la cité d'Acre. Quant là venuz furent, les gens du
Souldan qui avec eulx estoient, firent prandre et
arrester une nef de Jennes , sur laquelle Gilion sa femme
ses deux filz et Hertan montèrent. Après ce qu'ilz eurent
bagué leurs bagues , ilz prindrent congié des gens du
Souldan qui jusques là les avoyent conduiz et menez.
Le patron delà nef fu moult joyeux de Gilion pour ce
que par le Souldan lui et sa compaignie lui estoyent si
fort recommendez. Moult grant désir avoit de com-
plaire au Souldan. Et pour ce s'enforcoit de faire plaisir
et service à Gilion et à ceulx de sa compaignie. Le
temps estoit bel et cler. Quant ce vint bien matin , au
point du jour , le patron fist lever les ancres et faire
voile, et où le vent se bouta qui fu doulx et les mena
en jour et demi au port de Limoson en Cliippre , où
à ce jour estoit le roy auquel tost fu la nouvelle noncée
que sur la nef de Jennes estoient arrivez les deux frères,
qui autreffoiz en sa guerre l'avoient si ioiaument servi.
Quant le roy en fu advertis , il y envoya son connes-
table et grant foison de chevaliers , et leur commanda
que les deux frères lui amenassent et tous ceulx qui
avec eulx estoyent. Quant au port furent venuz, ilz
trouvèrent Gilion sa femme et ses deux enfansdescenduz
à terre. Si vindrent vers les deux enfans et les embras-
27
210 GILION DE TRAS1GNYES.
sèrent et conjoyirent moult en leur demandant qui
estoit le chevalier que avec eulx veoyent. Hz leur res-
pondirent que c'estoit leur père, que si longtemps
avoyent quis. Alors vindrent à Giîion ; si le bienvin-
gnèrent et aussi firent ilz Gracyenne sa femme. Tous
ensemble vindrent vers le roy qui les receut en grant
liesse , en demandant aux enfans de leur adventure et
comment ilz avoient fait depuis que de lui s'estoyent
deppartiz. Jehan lui prinst à raconter toutes leurs for-
tunes et aventures qu'ilz avoyent eu , depuis que de
Chippre s'estoyent deppartiz. Puis lui raconta com-
ment leur père avoient trouvé en Babilonne , qui là
estoit avec eulx. Quant le roy vey et qu'il sçeust que
c'estoit Gilion leur père , il l'embrassa et lui fist moult
grant chière et à lui et à sa femme Gracyenne , en le
remerciant des grans services que par ses deux filz lui
avoyent esté faiz. « Sire, ce dist Gilion, moult me plaist
et agrée , s'iïz vous ont fait service , qui à vous soit
aggréable. » Alors de toutes pars furent festoyez de che-
valiers et de barons. Moult grant hommage fu portée
à Gracyenne de par le roy et la royne de Chippre et
moult grans dons et présens furent donnez à Gilion et
à ses enfans. Quant là eurent séjourné VI jours, ils
prindrent congié du roy et s'en partirent. Par le con-
nestabîe et seigneurs de la court furent convoyez jusques
en leur navire , moult bien les pourveurent de vins ,
de chars, de pain fres et de bescuit. Le connestable
prist congié de Gilion, de ses deux fïlzetdeïïertan , et
GILION DE TMSIGNYES. 211
s'en partirent. Après ce que Gilion fu monté en sa nef,
sa femme , ses deux filz et Hertan , quant ce vint à la
mienuit , le patron fist faire voile , où le vent se bouta.
Lequel fu bon vent et doulx. Tant nagèrent par mer ,
que sans nulle fortune avoir, arrivèrent en pou de
jours au port de Napîes. Quant là furent arrivez , ilz
descendèrent à terre, si achatèrent chevaulx et muiez ,
pour euîx tous et pour porter leurs bagues. Puis prin-
drent congié de leur patron et le payèrent très bien ,
dont il les remercia. Après ce que deux joursenàNaples
se furent réfreschiz , ilz se misdrent à chemin vers Rome.
Quant là furent arrivez , ilz vindrent descendre en une
hostellerie , où de Uoste et hostesse furent moult bien
receuz. Puis le lendemain matin ^ vindrent vers le père
saint, auquel Gilion, Gracyenne et Hertan se confes-
sèrent et leur baillia absoluciou de leurs péchiez. Puis
dedans l'église saint Pierre , où on fist apprester une
grant cuve remplie d'eaue, en laquelle le père saint
baptisa la belle Gracyenne et Hertan , sans ce que son
nom lui feust mué ne changié. Mais Hertan eut nom
Henry et dist l'escristure où le livre que de ce fait
mencion , que une heure après ce que Hertan fu bap-
tisié, il moi ut. Dont Giîion Gracyenne et les deux filz
Jehan et Gérard furent moult doîans. Si le firent enterrer
en l'église Saint Pierre, et lui firent faire son service
moult notablement. Après la mort duquel Hertan et
son service fait , Gilion ayant prins congié du père saint
s'en parti de Rome, et vindrent à chevaucher par Tos-
2 1 % GÏLION DE TR AS1GNYES.
cane et Lombardie tant qu'ilz vindrent es mons de
Monjou, qu'ilz passèrent et vindrent en Savoye après
en Bourgoigne. Puis vindrent en Namur, delà entrè-
rent en Brabant. Quant là furent arrivez , Gilion prinst
ung gentilhomme de sa compaignie , lequel il avoit
trouvé en chemin au venir qu'il avoit fait de Borne. Si
l'envoya vers Trasignyes, pour noncier sa venue à ma-
dame Marie sa femme. Le gentilhomme désirant faire
service à Gilion, hastivement s'en parti, et fist tant qu'il
arriva ou chastel de Trasignyes. Quant là fu arrivé,
comme homme saige et attrempé , salua la dame et lui
dist qu'il avoit ouï dire que ses deux filz avoient trouvé
Gilion leur père , et que en brief temps devoyent retour-
ner pardecà ; pas ne lui voult dire que par Gilion feust
là envoyé , pour ce que autreffoiz femmes sont mortes
dejoye. Quant la dame entendi le messaige , elle lui
fist moult grant chière et moult diligemment lui encquist
se point sçavoit se pardecà mer estoient. L'escuier res-
pondi que non ; mais bien disoit qu'il avoit veu homme
qui à eulx avoit parlé. Ainsi plus de trois heures , laissa
la dame en ce point pensant à la venue de son mary et
de ses deux filz, puis après lui dist : « Madame soyezcer-
taine et seure que demain après disner aurez Gilion
vostre mary et vos deux enfans en ce chastel de Trasi-
gnyes .»«A mon ami , dist la dame , est il ainsi comme vous
dites?» «Madame, dist l'escuier, la vérité vous ay contée. »
Alors de la grant joye que la dame eut elle en embrassa
l'escuier, et lui fist moult grant chière. Puis fist tendre
G1LI0N DE TRASIGNYES. 213
et parer son hostel et envoya quérir les chevaliers et
escuiers ses voisins et leurs femmes et leurs filles
pour l'accompagner à la venue de son mary. Tous y
vindrent, quant par elle furent mandez , ayans grant
liesse au cuer des nouvelles. Quant ce vint le lendemain
après disner , Gilion et sa compagnie arrivèrent ou
chastel de Trasignyes. Quant là furent arrivez, ilz mis-
dirent pied à terre. La noble dame moult noblement
accompaigné vint au devant de son seigneur. Lequel
elle prinst entre ses bras et le baisa assez de foiz. Puis
la noble dame vint baisier ses deux enfans , puis baisa
et festoya la belle Gracyenne. Lesoupper fut prest si
s'assèyrent à table. Gilion s'asseyst au milieu de ses
deux femmes et fu tout le soupper servi par ses deux
filz. Puis quant ce vint après soupper, et qu'ilz furent
levez de table moult courtoisement, Gilion parla à dame
Marie sa femme et lui dist : « Ma trèschière amye, moi
estant pardelà mer, fu rapporté et dit par ung cheva-
lier qui se nommoit Amaury que vous estiez trespas-
sée et morte d'enflant. Dont pour le grant doleur que
j'en eu à souffrir , feys veu et serment de non jamais
retorner pardecà, puisque estiez trespassée. Si me re-
mariay pardela à ceste noble dame que véez y pré-
sent, laquelle m'a sauvé la vie. Piecà feusse mort,
s'elle ne feust. A Romme l'ay fait baptisier. A toujours-
mais par elle serez loyaument servie , ne jamais nul
jour, tant que ou corps auray la vie, n'auray atouche-
mentà elle, se devant elle n'aliez'de vie à trespas. » «Sire,
2U GILION DE TRASIGNYES.
ce dist la dame de Trasignyes , puisque ainsi est que
vous dites que ceste dame avez espousée , et que pat-
elle avez eu sauve la vie, jà Dieu ne plaise que jamais
avec vous j'aye atouchement ne compaignie. Àins me
vouldray rendre au plaisir de nostre seigneur en une
abbay de nonnains, et tout le temps de ma vie prieray
Dieu pour vous, b « Dame, ce dist Gracyenne; jà Dieu ne
plaise que jà jour de ma vie, vous face tort de vostre
loyal seigneur. » Si furent les dames tout d'un consen-
tement et d'un accord, que toutes deux le lendemain
se rendirent et misdrent à servire Dieu en l'abbaye de
l'Olive, où elles demeurèrent tout le temps de leur vie
sans en ysser. Et d'autre part, Gilion de Trasignyes,
par le consentement du conte de Haynnau et des ba-
rons , depparti et donna à ses deux enffans toutes ses
terres et seigneuries. Puis , se parti de Trasignyes et
s'en aia à l'abbaye de Cambron, servir nostre seigneur
ouquel lieu, par plusieurs fois, le conte de Haynnau et
les barons ses païens et amis le vindrent revisiter, eux
esmerveiîlans des aventures qu'il avait eues en son
temps. En cellui an mes mes morurent les deux dames
femmes de Gilion de Trasignyes et dist l'istoire que
après leur mort, Gilion fist lever trois tumbes en la
chapelle de Herîemont, dont l'une esleu pour lui et
voult ecessir ou milieu de ses deux femmes. Moult bien
renta la chappelie , afin que à tous joursmais , on y
priast pour lui et pour ses deux dames ses femmes et
espouses, Ung an après ou environ le trespas d'elles,
GIL10N DE TRASIGNYES. 215
vint un messagier de par le souldan qui envoya quérir
Gilion pour ce que après ce que plusieurs roys sarra-
sins sçeurent pour vérité que Gilion estoit depparti, ilz
esmeurent grant guerre au souldan , pourquoy hasti-
vement, comme vous ayez, le souldan l'envoya quérir.
Pourquoy Gilion jura et fist serment que il le iroit se-
courir et que plus beau service ne pourroit faire à Dieu,
que destruire et mettre mort ceulx qui en luy ne sont
croyans. Si s'appresta et vint à Trasignyes prinst or et
argent pour ses despens faire, et s'en parti lui vie. Ses
enfans le convoyèrent, puis tout en plourant prindrent
congié de lui. Gilion s'exploicta tant par ses journées,
tant par terre que par mer, qu'il vint et arriva en Ba-
bilonne où du souldan fut receu à grant joie.
Il maintint la guerre du souldan en tele manière qu'il
subjuga et mist en l'obéissance du souldan tous ses enne-
mis. Mais en une bataille fut navré d'une moult grant
playe, pourquoy il le convint aliter. Et pour celui veant
que à sa fin venoit et que impossible lui estoit de res-
chapper, requist au souldan moult instaument, que
après son trépas son cuer feust osté de son corps et
porté à Trasignyes et en la tumbe que pour lui estoit
faicte, séant ou milieu de ses deux femmes. Le souldan
tout en plourant lui promist de ainsi le faire. Laquelle
chose il feist et fu son cuer apporté et mis en la tumbe
que pour lui avoit faict faire. Et cy fine la vraye histoire
du preu Gilion de Trasignyes; duquel qui plus au vray
en vouldra savoir , si voise en l'abbaye de l'Olive , où
216 GILION DE TRASIGNYES.
son cuer gist entre les tumbes de ses deux femmes aus-
quelz Dieu face mercy.
Amen,
28
GLOSSAIRE.
asertes, certainement, cer- !
tes.
actrait , d'ac traire, atraire,
altraire ; attirer, exciter, pré-
parer : attrahere : de là le sub-
stantif attraits. Actraire à sa
cordelle, P. 2-4, {corde, cor délie,
attache ) mettre de son parti.
adouber, accommoder, bou-
cher, radouber, ajuster, or-
ner, parer, habiller, armer
des vêtements et armes de la
chevalerie : Adaptare.
advertin, caprice, boutade,
fantaisie.
ainçois , ainçoys 5 volontiers,
aussi- tôt, avant, avant que,
mais, plutôt, en attendant, au-
paravant , d'abord , au con-
traire ; antequam.
ains, adv. mais, jamais, au-
paravant, plus, plutôt. Ce mot
vient du latin ante , dont les
Italiens ont fait antis et anzi 3
les Espagnols antes, les Picards
einchieux et ancheux.
A
affoller , affoliev ; blesser
le cœur, devenir presque fou
d'amour , rendre passionné ,
perdre l'esprit. Ce mot signifie
ici, p. 61. blesser de manière
à ne pouvoir parfaitement
guérir : en bas. lat. affolare
Les lois punissaient bien plus
sévèrement ceux qui affolaient
que ceux qui blessaient.
amander, profiter, corriger,
améliorer* emendare.
amble, amble e ; enlèvement
de force, marche, petit pas
d'un cheval; ambulatio : palefroi
qui allait l3 amble 3 p. 17 c. à. d.
qui avait bonne allure.
année, anneau, bague.
aorner, adorner; du latin
adornare , orner.
apoyer ( s' ), s'appuyer.
appencer (s'), s'imaginer,
se mettre en tête.
araisonner, araisner j parler
raison , faire rendre compte ,
entretenir , dialoguer , haran-
220
B
guer ; en bas. lat. arajare ; Bar-
bezan le croit composé du
verbe ratiocinari.
arder , ardoir , ardoire , ar-
dre; brûler, briller, rougir ;
de ardere.
arm 01 s , hamoise , harneux ,*
armure complète, ornement;
meubles et ustensiles de mé-
nage ; bagage , outils ; en bas.
lat. harnesium.
arram , parait être un vieil
accusatif à?Arras,h la manière
des Latins.
attrempement, modérément,
tranquillement : temperanter.
aulter, aultre , autre, de
alter.
autour , oiseau de proie.
avaller, descendre, dimi-
nuer, écouler , abaisser, laisser
tomber , mettre à sec , mettre
bas, accoucher; advaïlem, en
basse lat. avallare. En France
les habitants des Pays-Bas
étaient désignés sous le nom
ftAvalois.
B.
bailler, baïllier; donner,
prêter, porter : bajulare.
baguer , emballer , faire des
paquets : ( de bacca ?).
ban, territoire d'une sei-
gneurie; proclamation, con-
seil de gens de guerre , cri pu-
blic , appel fait par le roi à sa
noblesse d'aller à la guerre;
défense , ordonnance, édit ; en
bas. lat. bannum. Il signifie
aussi peine, punition, exil,
bannissement.
bassinet , chapeau de fer, en
forme de bassine , qu' un cer-
tain nombre de soldats por-
taient ; de bassinus.
bernaige , bernage , train ,
équipage d'un grand seigneur ,
assemblée de barons.
bestial , bestiaire , livre ou
traité des animaux. Guillaume
de Normandie mit en rimes ,
en 1212, le bestiaire ou l'his-
toire des animaux moralisée.
bourde , fausseté , plaisante-
rie, mensonge , sornette.
bouter, mettre, presser, pous-
ser.
brocher, avancer, piquer
un cheval avec des éperons;
broches , brochettes , éperons.
C.
canonnière , page 187 , réu-
nion de chanoines, du mot
canonicus ; de Saint-Bertran ,
sans doute de St. -Berlin ,
célèbre abbaye de St.-Omer.
chappe, cage.
chartre , châtre; prison , de
carcer.
chault (il ne me) : il ne
m'importe; du verbe chaloir,
prendre soin, se soucier; ca-
ïere.
chevance , bien , faculté , hé-
ritage, possession; ruse, expé-
D
E
221
rience, richesse, bonne for-
tune : faire chevance, amasser
des richesses.
chevaucheur , chevauchier ;
cavalier , écuyer , courrier ,
homme qui monte un cheval.
chévir , sévir se venger.
cocte , cotte , petit manteau
qui ne descendait que jus-
qu'au nombril.
cokjoyer, se réjouir ensem-
ble ; congaudere.
contiennement , contenance,
extérieur, physique : continere.
cocar , lâche , poltron ; de
coûe, cauda , parce que les
animaux qui craignent, por-
tent la queue entre les jambes.
coclpe , faute : culpa.
couvint, covint, convint,
de couvenir, promettre, assu-
rer un pacte , faire un traité ,
une condition : Convenire.
coy, coye ; tranquille, ferme,
paisible, calme. De pied coy ,
de pied ferme : quietus. De là
coyement, tranquillement.
cuider, penser , croire, s'i-
maginer, présumer, se per-
suader, être d'avis; cogitare.
D.
défouler, deffouler ; mépri-
ser, opprimer,fouleraux pieds.
descokfire : ruiner, défaire,
détruire entièrement l'enne-
mi : diseonficere.
dessirer, déchirer.
destourber, troubler.
destranchier , destrancher ;
couper par morceaux, tran-
cher.
destravée, enfoncée, percée.
destourbier , embarras, em-
pêchement, inquiétude; de
disturbium , troub 1 e .
destrier , dextrier ?* cheval
de main et de bataille propre
à un homme d'armes , cheval
dressé au manège pour les
maitres qui s'en servaient aux
fêtes , aux joutes, aux tournois
et à l'armée ; dextrarius , dex-
tralis , parce qu'on le menait
en main : il était opposé à pa-
lefroi , cheval de parade.
diviser, deviser, stipuler,
convenir par écrit; discourir,
causer , jurer, réciter, parta-
ger, exprimer: dividere.
dodbter, craindre, redouter,
soupçonner ; dubitare.
E.
efforcement , effort , bra-
voure , violence, viol.
embler, enlever.
bmbler (s'), s'esquiver, se
soustraire, s'enfuir; se déro-
ber, se sauver : involare ; et,
selon Ducange, de la bas. lat.
inbladare.
emcombrier, encombrier ; en-
combrement, dommage, perte,
malheur; de combrus.
empererie, empereris ; impé-
ratrice.
emprandre , entreprendre.
E
encleurent, enfermèrent; de
encloir , enclore ; includere.
engin , engein , engig, engien ;
esprit , volonté , génie , inven-
tion , découverte, art, indus-
trie ; machine de guerre ; inge-
nium. De là ingénieur. Mal en-
gin, ruse , mauvais projet , de
?nalum ingenium.
euquis, fenquis; de enquerre,
enquérir, s'informer.
entalenté, disposé , em-
pressé, résolu, qui a bonne
volonté.
es, ez ; la préposition en,
dans; voici, ecce.
eschever, fuir, craindre,
esquiver, éviter.
esbahir(s'), s'étonner.
esratir ( s' ) , s'esbaudier ,
s'esbanoyer , s'esbannier ; s'a-
muser, se récréer, se réjouir.
ESBATTEMENT, paSSe-tempS,
délassement.
eschatz, eschecs ; jouer aux
échecs.
eschielle , eschelh ; esca-
dron , corps d'armée rangé en
bataille , armée.
ESCORiDiT , d'escondire, escon-
dre , esconduire ; empêcher,
arrêter, défendre , contredire,
se défendre, s'excuser. Que vous
n'en soyez escondit p. 15 , que
vous ne vous en excusiez pas.
esmayer ( s' ) , s'esmaier; s'é-
tonner, s'ébahir, s'émerveil-
ler, se fâcher; mirari.
espie, espion, surveillant :
inspicere , aspicere.
espieu, pieu, gros bâton,
massue.
estobr , estourmie ; combat ,
joute, tournois, choc, mêlée :
exturbatio.
estrief, estrif, estris ; que-
relle , combat, différent , mê-
lée, discussion, dispute, con-
testation ; strepitus : il se dit
aussi pour peine, chagrin,
contrainte.
esvekter ( s' ) , se donner du
vent, de l'air, respirer : venlus.
exiller, essiller, essillier ;
ravager, détruire, briser, ban-
nir ; mettre en pièces, de exilis.
extains , éteints.
F.
fauldroient , manqueraient,
du verbe faillir.
férir , frapper : ferire.
tillovl , filleux ; filleul, en-
fant que l'on tient sur les fonds
du baptême : filiolus.
tirer, fineir; achever, termi-
ner, compléter, finir, mourir,
détruire, cesser, user, trouver,
finire ; en bas. lat. finare. Fi-
ner de V argent; en trouver : de
là finance, usure, intérêt,
somme d'argent.
foisonner, du substantif/bis-
son ou foison , instrument à la-
bourer la terre à la main,
houe, pèle; de là sans doute
foisonner, remuer à la pelle ;
à foison , en grande quantité.
223
forche, force ; fourche , ins-
trument fourchu ',/urca.
forment, fortement.
G.
gabber , gober, gabeler ; rail-
ler, se moquer j d'où galerie,
dérision, moquerie; cavïllari;
en ital . gabbar.
gauchir , ganchir, chercher
à fuir, s'échapper, se détour-
ner, s'esquiver; donner à gau-
che.
gies, giet, gietz ; lien, lacs ,
filet, attache, courroie pour
attacher les oiseaux de proie;
jet; jactus.
grauvgneur, grangneur, grain-
dre, etc; plus grand, de gran-
dior ; ces mots plus communé-
ment se prennent , non dans
une idée de grandeur, mais
de convenance , de mérite , de
prix.
grant , pag. 10-4, grandeur ,
granditas,
gramment, grandement,long-
temps. Ce mot est encore en
usage en Picardie.
grever, griever; chagriner,
tourmenter, inquiéter, incom-
moder, affliger, nuir : gravare.
guerdonner , guerre donner ;
récompenser, faire un présent.
H.
hault , contre hault , page
178, la tête en bas.
herre , hère, camp , armée ,
train, équipage ; de l'allemand
herr.
heurter , selon Barbazan,
ce mot vient deHortari; de là
heurt, signifie , choc , combat,
dispute : le souldan en heurta
à sa dent, c'est-à-dire , le sou-
dan le provoqua en appuyant
l'ongle du pouce droit sur la
dent,coutume encore suivie en
certaines villes d'Europe par
les gens du peuple dans leurs
querelles.
hoir, héritier; hœres.
hoquetom, hocqueton ; espèce
de chemisette courte, cotte
d'armes , espèce de tunique.
1.
iLLECQUES,là, en cet endroit :
illic.
itel , iteil; au plur. iteux ,
itieux, itex9 itiex ; tel , sembla-
ble, le même, de même : talis.
J.
ja , déjà.
jouster, jouter, lutter, com-
battre; joindre , approcher;
juxtà.
joyel , joyau , bijou.
jus , à bas , en bas , à terre ,
dessous ; dejusum, pour deor-
sùm. Ruer jus, geter jus , jeter
en bas, jeter par terre; met-
tre jus , quitter, abandonner;
terrasser, faire mourir.
224
0
latterres , latte , employé
pour épée.
lerrer , Terrier, lerreir; lais-
ser, abandonner, quitter ; lu-
xare , linquere.
liemewt , joyeusement , avec
plaisir, gaiement : lœte.
lottrieh, pour Lothrich, Lo-
thier ; on sait que ce nom dé-
rive de Lotharius , Lothaire et
de l'ancien mot teutonique
rich , royaume.
M.
malotjstru , malaastru , mal
appris , imprudent ; Borel fait
venir ce mot de mala astra ,
mauvais astres, né sous une
mauvaise étoile ; Duchat et
Ménage le dérivent, le premier
de maie astructus et le second
de maie instructus.
marry, mar?H, chagrin, af-
fligé, qui a du regret d'avoir
fait une chose : mœrens.
mercier, merchier ; remer-
cier, rendre grâce; de mise-
rescere ,• et payer, s'acquitter;
merere.
meschent , du verbe méchoir ,
arriver mal.
mespriîss , de mesprendre ;
tomber en faute , pécher , mal
traiter, offenser; maie appre-
hendere.
mesprison , mépris.
mestier , besoin , nécessaire,
utile ; service , emploi , ministe-
rium.
mestrise , mes trie, science,
art, savoir, lumières; domi-
nation , maitrise ; magisterium:
en bas. lat. mestera.
mie, mièz ; pas, point, non. Ce
mot est encore en usage dans
le nord de la France , et dans
le pays wallon , en Belgique.
mire , mirre } myre , chirur-
gien , médecin non consultant
qui travaillait aussi de la main.
moult . beaucoup , plusieurs,
grand nombre , fort : du lat.
multum.
muast, de muer, changer.
munssoit, de munssier , mû-
rier y muchier , mucer ; cacher ,
ensevelir , changer , couvrir ;
amicire.
N.
naiger , nager , naviguer;
navré , nauvrê , navray :
blessé, balafré, atteint d'un
coup; vulneratus.
nef , vaisseau , bâtiment : na-
vis.
nenny , neni , nani ; non, ja-
mais ; nenu,non. Selon M. Huet,
ce mot vient de ne~hilum , pour
nihïlum.
nouvelles, nouvelle; mander
nouvelle e , faire prendre des
informations.
nulli, nuls, aucuns; nulli.
0.
occir, occere, occcire, occier ,
R
225
assommer , assassiner , tuer ,
massacrer : occidere.
occision, massacre.
oncques mais, onques mes,
ci-devant , avant , auparavant ,
jamais: unquam.
ordonner , préparer , dispo-
ser , mettre en ordre : ordinare.
orlé, ourlé ; bordé, garni:
ora.
ost , armée , camp , guerre ,
expédition militaire , service
que le vassal doit à son sei-
gneur; il signifie aussi maison,
hôtel, à'hospitium.
ottroyer , octroyer , accor-
der, permettre , consentir : auc-
torisare.
ou, au, aie; venir ou pais;
ou milieu , au milieu.
ouvrer, travailler, opérer
agir, se conduire : operare.
ouyoit , entendait, écoutait,
duv. ouyr, oyr: audire.
oysel, oiseau.
paour , paoure, paor, pavour,
pêor, péour^QMYj crainte, épou-
vante: pavor. Paour , paoure ,
paovre, poure, pouvre , signifie,
pauvre, indigent, et vient alors
de pauper.
par , pair , égal ; par, paris ;
en bas bret. par.
piesse , piesce , espace de
temps.
piéça , pièce , temps, long-
temps, depuis longtemps; de
spatium.
pl amer , plein , entier.
plainer, caresser avec la
main.
pl au» pié , tenir plain piè ,
être souverain maitre.
pleiges, plege , plaige ; gage,
caution, sûreté.
poinctcré , peinturé , de pin-
gere , poindre , peindre , pic-
tura , peinture.
point, moment de point; dans
ce moment, maintenant.
preudon, preud' homme, preu
domine, preudons, prodom, hom
me sage et prudent, homme
d'expérience et de savoir, de
prudens homo.
prochas, porchaz ; poursuite
entreprise, dessein, intrigue
proquassatio.
proesse , proece, courages
fait d'armes.
querre , quérir , quérer, qué-
rir ; chercher, demander, cou-
rir après; quœrere.
R.
rahantevoir, faire ressou-
venir, rappeler.
ramponner, rampodner, ram-
posner , ramproner : railler , se
moquer, blâmer, insulter, cor-
riger.
R
ravaller , descendre au-
delà , passer le but.
ravisé,vu, regardé, examiné.
rechaiveries, receveriez, du
verbe reclievoir.
recreuz , lâches , poltrons ,
négligents , paresseux ; fati-
gués; de recroire, lasser , dé-
goûter.
recrand, recrand-, fatigué ,
épuisé, las.
recorder : rappeler, faire
ressouvenir , rapporter ; par-
ler , enseigner , conter : recor-
dari.
REDRESSIER (û»), p. 113,lors-
que son filleul se redressa , se
releva.
réfection , restauration , ré-
tablissement.
refraignit {se), de : reffrain-
gner,refraingner, refréner: s'ar-
rêter, mettre un frein, répri-
mer : refrœnare.
relanquer, relenquer , quit-
ter, abandonner: relinquere.
rememrrer (se), se rappeler,
se ressouvenir : remembrance ,
souvenir,
rénover, renoier; renier,
abjurer, renoncer: renegare.
rescoure , secourir, dégager.
reppite , respitè , sauvé , ga-
ranti , échappé, respire , res-
piter, différer , donner du res-
pit, du délai , retarder ; tirer
d'un danger.
resorti , p, 72, mis en fuite,
chassé : ce verbe semble ici
employé activement.
retraire , retrere , retirer ,
raconter , rapporter , aban-
donner , exposer : retrahere.
S.
sasine , saisine ; possession ,
puissance, jouissance; saisie,
nantissement , acquisition.
seigner [se ), se signer, faire
le signe de la croix.
se : si , s'il , son , sa , ses : se
dont , se non , sinon , aussi ne.
semons, semonces; semoncer,
avertir ^ sommer, inviter : sub-
monere.
simplece, simplicité, peu
d'habileté.
soef , souefvement ; douce-
ment, agréablement : suaviter.
sommier, bête de somme,
cheval.
souldoiers , soudoyours , sou-
dartsy soldats étrangers à la
solde d'une ville, d'un état :
solidatus,
souldre ; paraitre , sortir
comme une fontaine , se lever,
prendre l'essor.
T.
talant , tallant, t allant , ta-
lant , talanz ; amour , plaisir ,
besoin , désir, bonne volonté ,
bonne disposition, résolution,
envie de bien faire , empresse-
ment , affection du cœur; c'est
aussi le contraire, lorsqu'il est
précédé du mot mal.
227
tant , à tant : alors , pour
lors.
tausses, du verbe tausser ,
tauxer : taxer , fixer , évaluer ,
estimer, apprécier ; taxare. p.
•42, si la tausses a vostre voulen-
té , ainsi taxez la (la rançon)
à votre volonté.
tempter , tenter s'efforcer
de séduire : tentare.
tendre , tenir.
tenement, chose que l'on
lient , qui est en sa puissance,
l'action de tenir fief, domaine,
terres , biens, héritage.
tref , treefs , irez ; poutre,
solive, trabs; attirail de guerre,
pavillon , tente.
tollcremt, enlevèrent, de
tôlier, tolir , tollir , oter, ravir,
usurper ; effacer , exercer des
concussions , annuler , anéan-
tir , détruire.
truaige , image } treuage ,
tru ; impôt, subsidium , trïbu-
tum; ce qu'on paie pour sa
bienvenue ; prison , servitude,
esclavage, otage. Estre en ima-
ge : être en prison.
tri; aa dise , truandie; vie mi-
sérable , action de mendier ;
imposture , mensonge. Truand,
mendiant , gueux , coquin.
V.
vergoi\'gaer, vergonder; abu-
ser, ravir l'honneur , deshono-
rer , couvrir de honte et d'in-
famie. De là vergogne ? honte
pudeur, retenue: verecundta.
vespre , soir : vespera.
vitaille, victuaille-j vivres,
aliments , provisions de tout
ce qui est nécessaire à la vie ;
vie i us.
voiser , aller , courir , mar-
cher de vadere ; d'où certains
temps du verbe aller , je vais.
U.
ris, huis; porte.
Y.
yssir , issir , essir , exir , us-
cir y sortir , s'en aller , partir :
exire.
ERRATA-
P. 103. Ne fe saignaient } lisez ne se faignaient? ne fai-
gnaient pas, ne se cachaient pas de, etc.
P. 113. monaisne , lisez , mon aisnè.
BAUDOYN,
CONTE DE FLANDRE ;
SUIVI »E FB.AGKEIITS
DU ROMAN DE TBASïGNYES.
PUBLIÉ PA.B
MSB. €. $. Serrure, professeur, et X tiotôtn ,
btbltotljécatre, à l'umuershé î>e ©anîï»
BRUXELLES^
CHEZ BERTHOT ET PERICHON.
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*Pt. Deacidified using the Bcokkeeper process
Neutralizing agent: Magnésium Oxide
"'"■ ' Treatment Date: Jan. 2008
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